Ce qu'on sait désormais des terroristes de Londres et des erreurs qui ont (encore) empêché de les arrêter à temps

June 6, 2017

Que sait-on sur les terroristes de Londres ? Qu’ils n’auraient pas dû séjourner et prêcher librement sur le sol britannique…

 

 

Que sait-on sur les trois auteurs de l'attentat de Londres de samedi soir qui ont fauché avec une camionnette des piétons sur le London Bridge puis poignardé des passants dans le quartier de Borough Market avant d’être abattus par la police 8 minutes plus tard ?

 

Tout d’abord, l'attaque, qui a fait 7 morts et une cinquantaine de blessés, dont 36 restent hospitalisés, a été revendiquée par l’Etat islamique. Elle participe de la stratégie réticulaire du « terrorisme de 3ème vague » conçu par le penseur jihadiste Abou Moussab Al-Suri et l’ex-porte-parole de Daesh, Al-Adnani, qui consiste à appeler tous les radicalisés et psychopathes islamistes potentiels à tuer « n’importe comment, n’importe qui n’importe où » afin de « semer la peur dans le cœur du maximum de mécréants ».

Ensuite, les deux premiers auteurs identifiés (sur trois) sont soit très bien connus des services britanniques soit bien identifiés par leur entourage, notamment dans le quartier de Barking (Est de la capitale), où la police a arrêté plusieurs personnes. C’est dans ce quartier populaire, majoritairement habité par des personnes issues de l’immigration extra-européenne et musulmane, que sévissaient en toute liberté et impunité les terroristes, notamment le plus connu d’entre eux.

 

 

Un profil type du terroriste de « troisième vague »
 

Bien qu’on en sache encore assez peu sur les détails du troisième terroriste, l’identité des deux premiers permet déjà de confirmer le « profil-type » conforme à celui des terroristes qui ont sévi les mois et années précédentes à Paris, Bruxelles, Nice, Berlin ou Manchester, qui étaient presque tous connus des services de police et qui ont tous profité du laxisme judiciaire, de la réduction d’effectif de police, des manquements des services de renseignement ainsi que de la liberté de prêcher et de radicaliser.

 

1/ Khuram Shazad Butt : le premier terroriste identifié, 27 ans, fils de réfugiés pakistanais né au Pendjab (Pakistan), devenu britannique, était connu des services de renseignements dont le MI5. Egalement appelé “Abz”, ses voisins le décrivent comme un supporter de l’équipe Arsenal « poli et amical », invitant souvent le voisinage à des barbecues puis jouant avec les enfants du quartier en leur donnant des bonbons dans le parc situé tout près. Les premiers à l’avoir signalé aux autorités étaient justement des parents inquiets de voir leurs enfants désireux de se convertir après avoir subi son prosélytisme sectaire. Marié et père de deux enfants, Butt se comportait comme un membre de secte et il fréquentait le centre de « Oummah fitness islamique », où il faisait aussi du taekwondo et du kick boxing. Après avoir eu une altercation avec un imam, tout comme le kamikaze anglo-libyen Salman Abedi de Manchester, il avait commencé à prêcher chez lui et à fanatiser des voisins.

La communauté musulmane et la mosquée du quartier aurait normalement dû le dénoncer depuis longtemps ou le signaler aux autorités britanniques si celles-ci n’étaient pas globalement délégitimées par les musulmans de nombreux ghettos d’Angleterre qui vivent de façon séparée. Khuram Shazad Butt était pourtant économiquement inséré puisqu’il travaillait pour la régie publique des transports londoniens (TFL). Khuram Shazad venait d’un milieu familial peu intégré et clairement islamiste, bien qu’officiellement non-terroriste. Mais il semble que son passage à l’islamisme terroriste aurait été favorisé par le visionnage continuel de vidéos jihadistes. Et tout comme le terroriste de Manchester, Salman Ramadan Abedi, qui s’est fait exploser le 22 mai dernier avec sa bombe artisanale, lui-même fils de réfugiés libyens accueillis en Grande-Bretagne, Butt ne pouvait en aucun cas passer inaperçu : le fait qu’il n’ait jamais été arrêté, étroitement suivi, expulsé ou déchu de sa nationalité est stupéfiant, tant il était dangereux et bien connu dans le quartier pour ses idées islamistes radicales, ses agressions verbales envers les « mauvais musulmans » et les femmes en vélo ou en jupe dans la rue puis pour son fort prosélytisme islamiste dans la rue, les quartiers et les transports en commun, à l’instar des sectes. Dangereux et notoirement connu, Butt a au moins été dénoncé à trois reprises par des proches aux services anti-terroristes qui ne l’ont pourtant jamais mis hors d’état de nuire. Les services britanniques affirment qu’au moins 3000 individus de ce genre installés au Royaume-Uni ne seront jamais arrêtés, condamnés ou renvoyés pour leurs idées jihadistes, car la Grande-Bretagne est un pays ou le politiquement correct et la défense de la liberté des suspects est plus importante que le fait de stopper les extrémistes dangereux, dès lors qu’ils ne sont pas pris en flagrant délit.

 

Proche du Groupe pro-jihadiste Al-Mouhajiroun et de tout le gratin du Jihadistan londonien

 

Le fait que Butt n’ait jamais été arrêté est incroyable, car il était lié au très radical groupe islamiste Al-Mouhajiroun, longtemps actif et officiellement toléré sur le sol britannique malgré ses liens idéologiques avec Al-Qaïda. Ce groupe, interdit après les attentats de 2005, avait appelé récemment les musulmans britanniques à ne pas aller voter aux élections législatives. La chose paraît incroyable, mais on sait avec certitude aujourd’hui que Khuram Shazad Butt n’a pas été neutralisé par les services anti-terroristes alors qu’il a publiquement participé, en 2013, à un documentaire de Channel 4, intitulé The Jihadis Next Door ("Les voisins les jihadistes") dans lequel il brandissait un drapeau noir jihadiste, priait avec ses camarades salafistes dans un parc dont un affirmait être d’accord avec les idées de l’Etat islamique « sans pouvoir en dire plus afin de ne pas être arrêté »... Dans ce reportage, Butt apparait aux côtés de Mohammad Shamsuddin, le leader de facto de la rémanente organisation Al-Muhajiroun, interdite après l’arrestation de son fondateur, le très notoire Omar Bakri Muhammad, actuellement emprisonné dans une geôle libanaise, puis aux côtés du prêcheur haineux Anjem Choudary, autre figure emblématique du londonistan pro-Al-Qaïda, qui purge une peine de cinq ans et demi au Royaume Uni pour « menaces terroristes ». Rappelons que d’après le MI5, 25 % des menaces et attaques terroristes déplorées en Grande-Bretagne entre 1998 et 2015 ont été attribuées à des extrémistes liés à Al-Muhajiroun et à ses différentes réincarnations. C’est dans le cadre des activités organisées au sein de cette mouvance que Butt avait dans le passé pris d’assaut verbalement un militant anti-terroriste durant une manifestation au Parlement  anglais organisée par Choudary aux lendemain du meurtre du militaire Lee Rigby Those perpétré par les convertis Michael Adebolajo et Michael Adebowale, eux-mêmes radicalisés par Choudary en 2007. 

 

On sait qu’un autre membre de ce groupe, Siddhartha Dhar, associé à Choudary, est parti en Syrie pour combattre aux côtés de l’Etat islamique, ceci en remplacement du fameux Mohammed Emwazi, alias «Jihadi John », chef recruteur de l’EI en milieu anglais. Dhar apparaît d’ailleurs également dans le documentaire de Channel 4 avec Butt. Le documentaire montre surtout Shamsuddin et Abu Haleema, également radicalisés par Bakri, qui ont été arrêtés en septembre 2014 et que l’on voit rire dans le documentaire lorsqu’ils visionnent des vidéos de l’Etat islamique dépeignant des exécutions. Le documentaire montre également Shamsuddin en train de déclarer au directeur Jamie Roberts que « Cameron doit être arrêté au nom de la Sharià, et que la Loi islamique est en train d’arriver au Royaume Uni ; ce drapeau noir que vous voyez flottera un jour sur le 10 Downing Street ; notre message est clair : nous appelons à la domination mondiale et à la Sharià en Grande-Bretagne », a-t-il alors déclaré fièrement. Voilà le genre d’individus que la société et les autorités britanniques ont laissé prospérer et prêcher en toute liberté durant des décennies…

 

2/ Rachid Redouane : Le second terroriste identifié, 30 ans, né soit le 31 juillet 1986 sus ce nom, soit le 31 juillet 1991 sous le pseudo d’alias Rachid Elkhdar(« 25 ans »), était un sujet marocain prétendument libyen, ayant vécu à Dublin et entré en Grande Bretagne avec un document d’identité irlandais obtenu grâce à un mariage avec une citoyenne britannique-écossaise, Charisse O’Leary, 38 ans, qui figure parmi les 12 autres personnes arrêtées par le police anti-terroriste dimanche. La Garda National Immigration Bureau de Dublin a confirmé  qu’il a vécu à Dublin dans le quartier de Rathmines avec sa femme, avant de venir à Londres en 2012, juste après avoir épousé Charisse O'Leary. Il aurait travaillé en tant que chef pâtissier et ne peut pas non plus être présenté comme une personne exclue et pauvre ou non inséré socio-économiquement. Le couple avait une fille d’un an, que Redouane a d’ailleurs visitée trois heures avant l’attentat chez sa mère. Apparemment, le couple était en désaccord sur l’éducation à donner à l’enfant, Charisse n’ayant jamais voulu devenir musulmane, d’où leur récente séparation.

Les services anglais viennent de révéler les graves manquements de leurs homologues irlandais qui surveillent très peu les militants islamistes et qui n’auraient pas tenu compte des nombreuses alertes lancées par un imam modéré local, Shaykh Dr Umar al-Qadri, au courant du fait que Redouane aurait été en contact avec des activistes de l’Etat Islamique et d’Al-Qaïda. Al-Qadri a ainsi déploré le fait que la police et la justice irlandaises ne l’ont jamais contacté après ses avertissements concernant les extrémistes islamistes présents à Dublin.

 

 

3/ Youssef Zaghba : italo-marocain, né à Fez en janvier 1995, d’un père maroquin et d’une mère italienne de Bologne, avait été identifié par la police britannique comme le troisième terroriste co-auteur de l'attentat de Londres. Zaghba, qui vivait près des deux autres terroristes dans l’Est-londonien, était archi-connu des services européens puisqu’il avait été fiché en Italie comme « personne à risque lié au terrorisme international», ce qui ne l’a pas empêché de s’installer tranquillement en Grande-Bretagne et d’y trouver un emploi saisonnier dans un restaurant de Londres.

 

Rappelons à ceux qui affirment qu’aucun des terroristes de la « 3ème génération » n’est « étranger », que Zaghba est né et a vécu au Maroc avec ses parents avant que ceux-ci ne se séparent.  La mère, Valeria C, 68 ans, convertie à l’islam, est finalement rentrée en Italie, à Bologne, où le fils venait la retrouver parfois.

Rappelons aussi que les autorités italiennes (DIGOS) l'avaient placé sur une liste de personnes "à risque" en 2016 lorsqu’il avait tenté de rejoindre la Syrie.

Encore plus accablant pour les services anglais - soi-disant les « meilleurs d’Europe » -, leurs homologues Italiens, qui ont toujours réussi à juguler les attentats jusqu’à aujourd’hui, avaient dûment informé les autorités anti-terroristes et policières du Royaume-Uni et du Maroc des déplacements inquiétants du jihadiste à peine installé en Grande-Bretagne. Les services italiens avaient alors révélé que Zaghba avait été arrêté une première fois à Bologne alors qu’il s’apprêtait à s’envoler vers la Turquie pour y rejoindre l’Etat islamique dans la Syrie voisine. Quand il avait arrêté à l’aéroport Marconi de Bologne, le 15 mars 2016, le jeune, qui ne comptait pas revenir, n’avait qu’un sac-à-dos et un billet aller vers Istanbul. Il avait raconté à sa mère qu’il allait se rendre à Rome. Son téléphone portable, qui fut confisqué par la police, contenait des vidéos à caractère religieux et des scènes de décapitations de masse tournées dans une zone désertique où l’on pouvait identifier des otages occidentaux captifs de Daesh habillés en orange. Le portable de Zaghba contenait aussi des photos de l’Etat islamique et du matériel de propagande jihadiste, d’où sa qualification dans la catégorie de “foreign fighter” dans les archives des services italiens (DIGOS) et d’où l’ouverture par le procureur de Bologne d’une enquête pour participation à une organisation terroriste (enquête qui fut close et qui permis de relâcher Zaghba, cependant signalé aux polices britanniques et marocaines). La mère avait été entendue longuement par les enquêteurs italiens, mais elle avait remercié les autorités de ne pas avoir laissé partir en Syrie le jeune apprenti-terroriste.

 

Faut-il vraiment retenir les candidats au jihad et les laisser vivre parmi nous jusqu’à ce qu’ils passent à l’acte ici au lieu de sévir au sein de leur « califat » ? 

 

Il s’agit là d’un problème de fond et d’un vrai dilemme : la plupart des terroristes qui ont commis des carnages ces derniers mois sont des jeunes volontaires de l’EI

- qui n’ont pas pu rejoindre le « Califat » de Da’esh

- et/ou ont été empêchés de gagner la Syrie ou d’autres zones de jihad [1].

 

La question qui vient à l’esprit de nombre d’âmes pragmatiques est donc la suivante : ne fallait-il mieux pas que ces individus aillent en Syrie et y meurent face à nos armées ou celles de Bagdad ou d’Assad plutôt que de rester libres de mouvement et d’action dans nos sociétés ?

 

A défaut de les laisser cyniquement partir faire le jihad là-bas, n’aurait-on pas au moins dû mettre hors d’état de nuire tout candidat à l’exil vers l’Etat islamique plutôt que d’attendre qu’il commette dans nos sociétés les actes barbares qu’il n’a pas pu aller commettre au Levant (Sham-Syrie), en Irak ou ailleurs dans les « territoires du Califat »?   La question mérite d’être posée. Elle soulève l’extrême fragilité et incohérence de nos sociétés qui sont devenues de véritables bases-arrières et zones d’action pour les jihadistes « globalisés-3.0 » qui retournent contre elles leur ouverture et leur capacité à tolérer l’intolérable au nom de l’état de droit.

 

 

En guise de conclusion…

 

La polémique sévit et s’amplifie au Royaume-Uni. Les journaux, les milieux associatifs et l’opinion publique s'indignent que des "tutoriels vidéos" de fabrication de bombes soient accessibles sur le Net et que des activistes aussi dangereux et connus que Zaghba ou Khuram Shazad Butt, fichés, dénoncés par leurs quartiers ou familles, et régulièrement connecté aux vidéos jihadistes sur les réseaux sociaux et Youtoube, n’aient pas été inquiétés.

 

Nombre de journalistes, d’observateurs, de parents des victimes du terrorisme, de citoyens britanniques lambda, à la fois sidérés, stupéfaits et surtout scandalisés, s'interrogent : « pourquoi n’arrête-t-on pas des djihadistes archi connus, qui narguent les autorités dans des reportages télé, qui menacent ouvertement les sociétés mécréantes d’accueil ? ». La question mérite d’être posée, surtout dans le pays où enseigna le célèbre politiste et épistémologue anglo-autrichien, Karl Popper, auteur de l’impérissable ouvrage : « La société ouverte et ses ennemis » (The open society et ses ennemis), dans lequel il indique que le fait de « tolérer les intolérants au nom de la tolérance revient à détruire de l’intérieur la démocratie »

 

* * *

[1] en raison des mesures efficaces prises par les services européens qui ont rendu quasiment impossible de gagner l’Etat islamique aujourd’hui sans être intercepté par les polices européennes ou turques

 

 

Source: http://www.atlantico.fr/decryptage/qu-on-sait-desormais-terroristes-londres-et-erreurs-qui-ont-encore-empeche-arreter-temps-3071858.html

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