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Sortie de crise en syrie : la nouvelle donne

* Essayiste et éditorialiste. Auteur, entre autres publications, de : La Turquie dans l’Europe, un Cheval de Troie islamiste ?, Les Syrtes, 2003 ; Le Complexe occidental. Petit traité de déculpabilisation, Éditions du Toucan, 2014 ; Le Chaos syrien (avec Randa Kassis), Dhow éditions, 2014 ; Les Vrais ennemis de l’Occident, L’Artilleur, 2016 ; La Stratégie de l’intimidation, L’Artilleur, 2018.

Comment sortir du « chaos syrien » (1) ?

Plus que jamais, la question relève de l’exercice à haut risque. Sur le terrain, de nouveaux rapports de force se sont mis en place : partout, Daech recule et le régime syrien engrange les victoires face aux rebelles et aux djihadistes. Mais c’est la Russie qui « mène le bal » en tentant de nouer très pragmatiquement des accords avec l’ensemble des acteurs en présence. L’État syrien étant apparemment hors de danger, le moment est venu pour Moscou de lancer la phase du règlement politique — un objectif que partagent à présent les Occidentaux et leurs partenaires sunnites (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Jordanie, Turquie).

Changement de priorités en Syrie et forces en présence

Depuis la défaite de Daech, le régime syrien a repris le contrôle de la « Syrie utile » (Damas, Homs, Hama, Alep, Deraa) et personne ne fait plus du départ de Bachar al-Assad une condition préalable à des discussions de paix. Lors de son voyage à Saint-Pétersbourg les 26 et 27 mai 2018 (2), le président Emmanuel Macron a reconnu officiellement que le régime de Damas est le gouvernement « légal » de la Syrie. Fort de ce constat, la Turquie a renoncé à renverser Bachar et s’est rapprochée de la Russie durant l’été. Face au camp loyaliste « vainqueur », qui est venu à bout du gros de la rébellion anti-Assad et des djihadistes, on distingue trois groupes de perdants :

1) les rebelles, aussi bien islamistes que djihadistes, et l’opposition sunnite (3) soutenue par les monarchies du Golfe ;

2) les États qui ont aidé les djihadistes et les Frères musulmans, comme le Qatar ;

3) les réfugiés syriens, majoritairement sunnites, qui reviendront difficilement dans une Syrie reconquise où des alaouites et des sunnites pro-gouvernementaux les ont remplacés...

À cet ensemble, on peut ajouter trois autres groupes « moins gagnants » que prévu :

1) les Kurdes syriens des YPG (4), dont le rêve d’un État indépendant (« Rojava ») a capoté. Abandonnés par les Russes et les Occidentaux, ils ont été empêchés par l’armée turque de faire la jonction entre les cantons kurdes de l’est et ceux situés à l’ouest de l’Euphrate ;

2) les Occidentaux, qui ont contribué à faire reculer Daech, mais qui n’ont pas réussi à arrêter les massacres et à renverser Bachar al-Assad ;

3) la République islamique d’Iran et les milices chiites (Hezbollah libanais, etc.), qui voulaient implanter des forces aux portes de l’État juif et qui se sont heurtées à l’armée israélienne avec l’assentiment de la Russie.

La mainmise de Moscou sur le régime de Damas

Les buts de guerre de Moscou en Syrie sont connus : le sauvetage du régime (qui ne saurait être réduit à la personne de Bachar al-Assad) ; l’élimination des terroristes russophones ayant rejoint Daech ou Al-Nosra avant qu’ils ne reviennent chez eux ; et le maintien des deux grandes bases militaires, Hmeimim et Tartous. L’accès aux mers chaudes constitue, en effet, pour la Russie un objectif géopolitique majeur ; et cela, depuis les tsars. Le régime de Damas dispose, grâce à son allié russe, d’une supériorité militaire aérienne sur les rebelles, mais l’armée syrienne est de ce fait de plus en plus inféodée à l’armée russe. Moscou supervise des bataillons, double les commandements, nomme certains officiers, fournit des armes et stationne sur place quelque 4 000 hommes (5), un groupe naval et des avions de combat. Le régime de Damas, ruiné, ne contrôle et n’entretient financièrement qu’une petite partie de son armée exsangue dont des bataillons entiers, « autofinancés » localement, n’obéissent plus au président syrien. Depuis 2014, l’armée syrienne peine à renouveler ses effectifs qui subissent de lourdes pertes face aux rebelles et aux djihadistes.

L’allié jusqu’au-boutiste iranien et l’expansionnisme chiite

Pour sa part, la République islamique forme des soldats et des officiers chiites et apporte une aide considérable au régime syrien. Elle a dépêché sur place des milliers de Pasdarans (dont des combattants de la force Al-Qods) et supervise les bataillons chiites pro-iraniens (constitués de Libanais, d’Irakiens et d’Afghans) réunis dans des unités (6) pilotées par le général Qassem Soleimani. Contrairement à une idée reçue, les « buts de guerre » de Téhéran ne sont pas identiques à ceux de Moscou. Si l’Iran a convergé avec la Russie dans la phase de « sauvetage » de l’État syrien face aux rebelles afin de consolider ses bases aux portes du Liban et d’Israël, il n’a en revanche aucun « plan B » en dehors de Bachar al-Assad. Il cherche donc à dissuader le président syrien d’œuvrer à la solution politique durable que réclame la Russie. La volonté iranienne de profiter du chaos syrien pour renforcer sa profondeur stratégique et implanter des bastions militaires près du Golan israélien est perçue par l’État hébreu, les monarchies du Golfe et les États-Unis comme un casus belli. Cela dit, cette position pourrait évoluer sous l’effet des sanctions économiques occidentales et des pressions russes. Téhéran n’exclut d’ailleurs pas un retrait du théâtre syrien une fois le régime stabilisé, à supposer que Damas le demande.

L’ingérence de l’Iran ne fait pas l’unanimité en Syrie, y compris au sein de l’armée. Ainsi, en 2015, le lieutenant-général Rustum Ghazaleh, chef de la sécurité politique, fut tabassé à mort après avoir dénoncé l’emprise de la hiérarchie militaire iranienne (7). Quant à la Russie, elle tente depuis 2017 de convaincre les Occidentaux, les monarchies sunnites et Israël d’accepter son plan de sortie de crise en promettant de limiter la présence iranienne en Syrie. Lorsqu’il a rencontré son homologue syrien Bachar el-Assad, le 17 mai 2018 à Sotchi, Vladimir Poutine a ainsi rappelé que la paix passe par le départ des « forces militaires étrangères » (8), sans préciser s’il faisait référence à l’armée turque qui occupe Afrine et y massacre les Kurdes (9) ; aux forces américaines présentes aux côtés des Kurdes, aux rebelles et djihadistes d’Idlib (nord-ouest) ou aux forces iraniennes-chiites.

L’accord russo-israélien

Depuis le début de la guerre civile, la position israélienne ne vise pas le « regime change » mais l’endiguement des forces iraniennes et du Hezbollah (ennemi principal de Tsahal), quand bien même ces forces irano-chiites luttent contre les djihadistes. Depuis la rencontre Poutine-Netanyahou à Moscou, le 9 mai 2018, les Israéliens se sont entendus sur ce point avec les Russes. Première manifestation de cette entente de « non-nuisance » réciproque, le même jour, Vladimir Poutine n’a pas condamné les raids de Tsahal contre des installations et miliciens chiites pro-iraniens. Dans la foulée, Vladimir Kojine, le conseiller spécial chargé des coopérations militaires et techniques du président russe, a proposé d’annuler la vente à la Syrie des anti-missiles S-300, fermement condamnée par Israël (10). Les Russes ont alors scellé un accord pragmatique avec les Israéliens : Tsahal ne cherche pas à renverser le régime syrien et Moscou fait respecter les lignes rouges concernant l’activisme iranien.

En fait, si la Russie a eu besoin de l’appui au sol de l’Iran et du Hezbollah pour combattre les rebelles sunnites anti-Assad, Vladimir Poutine ne tient pas pour autant à voir ces alliés encombrants implanter durablement en Syrie des bases arrière qui leur permettraient d’attaquer Israël. Et Moscou ne tolère plus que l’Iran encourage Bachar al-Assad à saboter les négociations en vue d’une solution politique (11). L’été 2018, qui fut marqué par la reprise de plusieurs districts du Sud (aux frontières d’Israël et de la Jordanie) par l’armée loyaliste, a confirmé cette nouvelle entente israélo-russe. Le 11 juillet 2018, à l’occasion d’une nouvelle rencontre, le premier ministre israélien a demandé à M. Poutine de faire pression sur l’Iran pour qu’il se retire de Syrie. Le 23 juillet, le ministre des Affaires étrangères Sergei Lavrov et le chef d’état-major de l’armée russe, Valeri Guerassimov ont proposé à Benyamin Netanyahou d’instaurer une zone tampon de 100 kilomètres entre Israël et la Syrie. Il a également été question d’un projet de cessez-le-feu dans le Sud, du retrait progressif des « forces non syriennes » et du déploiement de troupes syriennes à la frontière israélienne. Autre marque de l’évolution d’Israël depuis l’accord avec Moscou : le ministre de la Défense israélien Avidgor Liberman a reconnu que, à condition que les Iraniens soient éloignés, la reconquête de la Syrie par l’armée de Damas « présente des avantages ». Il a accepté que Moscou déploie dans le Golan syrien huit postes d’observation afin d’empêcher les provocations iraniennes ou djihadistes dans le Golan israélien (12). La police militaire russe, devenue de ce fait médiatrice entre Damas et Israël, a non seulement respecté ses engagements et bloqué les forces chiites-iraniennes dans cette zone mais elle a aussi aidé les Nations unies à reprendre ses missions d’observation sur place.

La Jordanie renoue avec Damas et l’Arabie saoudite lâche les djihadistes en Syrie

Fin 2015, sous la pression de Moscou, le royaume hachémite a réduit son soutien aux rebelles sunnites anti-Assad dits du « Front du Sud » et rétabli une coopération sécuritaire avec Damas. Ce processus, parrainé par la Russie, s’est accentué en juillet 2017 lorsque Amman a négocié avec Washington et Moscou un cessez-le-feu dans le sud de la Syrie dans le cadre des accords de « désescalade » (13). Depuis juin 2018, les dernières poches tenues par Daech près du Golan, à Deraa (berceau de la révolte anti-Assad), Quneitra et Soueïda (Sud) ont été reconquises par l’armée syrienne avec la bénédiction des États-Unis, d’Israël et de la Jordanie. Quarante localités des provinces jadis tenues par les rebelles ont passé des accords de « réconciliation » qui prévoient la remise des armes les plus lourdes et le retour des institutions étatiques en échange d’un cessez-le-feu et d’une amnistie (14). L’État syrien a ainsi récupéré d’anciennes positions rebelles le long de la frontière jordanienne, la reprise de Nassib et le retour du régime dans le Sud-Ouest faisant espérer à Amman le redémarrage des échanges commerciaux avec la Syrie (15).

Quant à l’Arabie saoudite du prince-héritier Mohamed Ben Salmane, en guerre contre l’islam politique des Frères musulmans et l’expansionnisme chiite-iranien (Yémen, Syrie, Liban), elle a également cessé de soutenir les rebelles islamistes, les djihadistes et même les opposants les plus radicaux (16) que seul le Qatar continue à aider. Riyad a pris acte de la pérennité du régime et de l’échec de la révolution sunnite en Syrie — une nouvelle posture qui va faciliter une solution politique.

Groupes islamistes anti-Assad et djihadistes en perte de vitesse

Globalement, le camp rebelle sunnite, majoritairement islamiste, doit sa défaite à sa division et à l’hétérogénéité de ses soutiens extérieurs. Certaines de ses légions ont été représentées dans la Coalition nationale syrienne (CNS), devenu Comité des négociations. Les groupes armés sunnites se sont largement réclamés de l’Armée syrienne libre (ASL) qui émergea au début de l’insurrection en 2011. Composée de déserteurs de l’Armée arabe syrienne (AAS), cette ASL a vite été absorbée par les islamistes. Les milices sunnites rattachées à l’ASL et les groupes islamistes radicaux les plus puissants — Front islamique, Ahrar al Sham, Jaych al-Islam, Faylaq al-islam, Al-Nosra (rebaptisé Jabhat Fatah al-Cham puis Hayat Tahrir al-Sham (17)) — qui ont « résisté » à la Ghouta et à Alep, ont bénéficié d’un appui étranger considérable. Leur déclin a préparé celui de l’État islamique en 2017 face aux avancées des coalitions kurdo-occidentales et des forces syriennes épaulées par leurs alliés russo-iraniens. Les dernières poches importantes de rebelles et jihadistes se situent à l’est (Daech) (18) et au nord, à Idlib, où ont été accueillis des milliers de combattants évacués des ex-fiefs rebelles djihadistes (Alep, Homs, Ghouta, Deraa, Kuneitra). Habitée par trois millions de personnes dont nombre de réfugiés de l’intérieur, Idlib est contrôlée à 60 % par les jihadistes du Hayat Tahrir al-Sham (HTS, dont le noyau dur est Al-Qaïda en Syrie, ex-Al-Nosra), qui domine le nord de la province notamment. Le HTS domine la partie nord de la province à la frontière de la Turquie. La partie sud d’Idlib est aux mains d’autres groupes rebelles pro-turcs qui se sont réunis en mai 2018 au sein de la coalition Jabat al-Wataniya al-Tahrir (Front pour la Libération nationale, FLN). Majoritairement islamistes, ces groupes membres du FNL (Ahrar al-Sham, Harakat Nour al-Din al-Zenki (19), etc.) sont opposés au HTS bien que certains, tout aussi islamistes, aient été dans le passé récent alliés à l’État islamique ou à Al-Qaïda.

Toujours au nord, à l’ouest de l’Euphrate, Afrine et Jarablous sont investis par l’armée turque qui y accueille les groupes venus des zones reconquises par l’armée syrienne (Al-Hamza, Ahrar al-Sharqiya, Mourad Sultan, al-Zinki, etc.) exfiltrés de la Ghouta ou du Sud pour venir y combattre les Kurdes (20). La victoire définitive du régime de Damas sur les rebelles et les djihadistes passe donc par Idlib et la reconquête du Nord, face à l’armée turque et à ses groupes rebelles protégés qui auraient voulu y créer une zone tampon durable afin d’y reloger les trois millions de réfugiés syriens exilés en Turquie. Moscou a donc tout fait pour associer Ankara, en tant que garante de la « zone de désescalade » d’Idlib —l’une des quatre zones négociées avec Damas et Moscou à Astana (21) — à ce processus de reconquête. Rappelons qu’Ankara était censée séparer les « rebelles modérés » des djihadistes. Mais elle s’est afforcée de retarder l’échéance, dans la mesure où le HTS (Al-Qaïda) contrôle la zone nord d’Idlib par où l’armée turque doit passer pour alimenter le FNL au sud de la province. La Russie a donc tenté de convaincre Ankara de l’aider à reproduire à Idlib le scénario de Deraa, qui avait permis à l’armée syrienne d’écraser les djihadistes récalcitrants.

Cet objectif était au cœur de la rencontre tripartite Iran-Russie-Turquie organisée le 7 septembre 2018 à Téhéran en présence des présidents Erdogan et Poutine, qui n’a pas abouti, et de celle du 17 septembre, à Sotchi, qui a débouché sur un nouvel accord pragmatique entre les deux alliés-ex-ennemis : Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se sont mis d’accord sur la création d’une « zone démilitarisée » dans le nord de la Syrie (de 15 à 20 kilomètres de large au nord d’Idlib), contrôlée conjointement par les forces turques et la police militaire russe, le but immédiat étant de « séparer » les forces gouvernementales syriennes et la rébellion, et donc d’exclure les rebelles « radicaux » (surtout les djihadistes du HTS pro-Al-Qaïda), sommés de quitter la région sous peine d’attaques massives. Toutes les armes lourdes devront être retirées d’ici au 10 octobre 2018.

Cet accord n’est toutefois qu’un pis-aller nécessairement précaire, car le régime syrien ne pourra pas accepter indéfiniment que les milices islamistes anti-Assad de l’ex-ASL et du FNL, proches de la Turquie, continuent à défier la souveraineté de l’État syrien. L’accord permet, en fait, à M. Erdogan de ne pas « lâcher » d’un coup ses protégés islamistes anti-Assad. Il peut de la sorte se vanter auprès de ses électeurs islamistes et des capitales sunnites d’avoir obtenu la « zone tampon » qu’il exigeait depuis le début de la guerre — une zone certes plus étroite qu’espéré, mais l’important pour le néo-sultan est de gagner du temps afin de permettre aux djihadistes de quitter la zone et de négocier avec Moscou et Damas les accords les moins défavorables possibles. Quant aux Russes, qui semblent avoir cédé aux exigences turques, ils ont obtenu le départ des djihadistes (qu’ils peuvent attaquer avec l’aval d’Ankara s’ils ne partent pas) ainsi que le recul plus au nord des milices pro-turques qui menaçaient jusqu’alors le fief des alaouites et la ville d’Alep.