Erdogan a-t-il les moyens de déstabiliser Emmanuel Macron en France ?

La Turquie a beaucoup cultivé ses liens avec sa diaspora, notamment en prenant le contrôle de mosquées ou d’associations communautaires. Erdogan pourrait être tenté de répondre à la fermeté de la France en Méditerranée orientale en utilisant ces réseaux.


Atlantico : La Turquie d’Erdogan peut-elle déstabiliser la politique intérieure française de la même façon dont elle a déstabilisé la politique allemande précédemment ?

Alexandre Del Valle : Sur la question allemande, il s’agissait pour Erdogan d’agir en réaction au soutien de la chancelière aux mouvements pro-Kurde et anti-Turquie. Erdogan ne supportait pas cet appui assumé des Allemands à ces militants pro-Kurde réfugiés en Allemagne. L’idée d’Erdogan a donc été de culpabiliser les Européens et les Allemands en les traitant de nazis, en les accusant de persécuter les musulmans et les immigrés. En cela, Erdogan connaît bien la psychologie européenne, il sait qu’ils sont culpabilisés et que ce qui fait mal, dans la presse, c’est d’être traité de fasciste.


Dans les actes, Erdogan a activé des réseaux liés à l’extrême droite nationaliste turque implantés dans de nombreux pays européens, en particulier en Allemagne, mais aussi en France. Ces réseaux, négationnistes, islamistes radicaux, que l’on nomme les « Loups gris », sont les appuis d’Erdogan en Europe auxquels s’ajoutent des réseaux des Frères musulmans. Erdogan sait qu’il a dans ces pays une véritable armée qu’il pourrait utiliser pour déstabiliser indirectement les pays qui sont hostiles à sa politique extérieure. Récemment, des militants turcs pro-Erdogan étaient interviewés dans l’ouest de la France et s’exprimaient en ces termes : « Si nous recevons le moindre ordre de la part d’Ankara d’aller tuer n’importe qui en France, nous le ferons. » Est-ce qu’Erdogan donnera cet ordre ? Je ne le pense pas.


Erdogan pourrait-il être tenté de répondre à la fermeté du discours d‘Emmanuel Macron sur les ambitions expansionnistes de la Turquie en Méditerranée orientale en activant directement ces réseaux sur le territoire français?

Je ne suis pas sûr qu’il aille jusque là directement, car je ne vois pas l’intérêt qu’il aurait à assumer des actes terroristes ou violents commis sur son ordre sur notre sol. Ce serait trop gros et personne ne lui pardonnerait : il sera beaucoup plus malin. Il pourrait condamner sans aucun doute possible les actes terroristes, tout en tenant un discours légitimant ces actes en les justifiant par une « islamophobie française ». C’est le discours qu’a tenu le responsable algérien de la mosquée de Paris chargé de la lutte contre l’islamophobie, après qu’une mosquée ait brûlé à Lyon : « Les mosquées brûlent en France à cause de l’extrême droite. Il ne faudra pas s’étonner que les jeunes soient exaspérés et réagissent. » C’est un discours qui justifie les actes violents qui peuvent se produire en France. Les minorités présentes en Europe sont utilisées par de nombreux pays comme le Pakistan, la Turquie ou l’Algérie, comme des boucliers et des leviers de déstabilisation potentielle.


Comment la France doit-elle gérer ce type de menace ?

La France a les moyens de contrôler la communauté turque sur son territoire qui est beaucoup moins importante que les communautés arabe ou ouest-africaine. La délinquance est également beaucoup moins élevée parmi la communauté turque qui est mieux intégrée dans la société française. Des paroles prononcées par des mouvements fascistes turcs seront peu suivies par les citoyens franco-turcs. Cette armée de déstabilisation dont nous parlions précédemment est une armée de lobbyistes turcs qui sont capables de défendre leur pays comme lorsque le Point avait comparé Erdogan à Hitler : ces milices avaient saboté les kiosques qui vendaient cette édition du journal. Ce sont des actions discrètes extrêmement ciblées : assassinats de Kurdes à Paris, menaces sur la communauté arménienne, etc. Cela n’intimidera pas le chef de l’État français.

Mots-clés :

A la une