top of page

Le Chaos ukrainien : Interview de l’expert Nikola Mirkovic par Alexandre del Valle

Alexandre del Valle : Il y a déjà pas mal de livres sortis sur la guerre en Ukraine pourquoi avez-vous pris la décision de sortir maintenant Le Chaos Ukrainien ?



Nikola Mirkovic : Il y a quelques bons livres, mais beaucoup font dans le sentimentalisme et ne s’attardent pas sur les faits historiques et géopolitiques. Aussi, on ne peut pas comprendre le conflit actuel si on ne remonte pas aux racines de l’Ukraine et de la région. Trop de livres font l’impasse sur ce rappel historique et je trouve que c’est une erreur de tenter d’expliquer la guerre qu’à travers l’histoire contemporaine et l’actualité. Il est important pour ce conflit, comme pour toute analyse géopolitique, de remonter dans le temps et de détricoter les fils des histoires noueuses et de comprendre les événements structurants.

Un an après l’invasion russe on a l’impression d’être embourbé dans une guerre qui ne bouge plus trop les frontières mais où les morts s’empilent de part et d’autre ?


Nous sommes en effet partis dans une guerre longue d’attrition et de tranchés. Les combats sont acharnés pour gagner chaque mètre carré et aucun camp ne veut céder du territoire. Dieu merci, la plupart des civils de la ligne de front sont évacués, mais à l’arrière, il y a malheureusement des civils tués chaque semaine. Ou la guerre reste sur cette position actuelle avec les Russes occupant 20% du territoire ukrainien ou alors l’un des deux camps réussira à percer les lignes adverses lui permettant de modifier la ligne qui est quasiment stable depuis l’automne dernier. Kiev veut récupérer tous ses anciens territoires, mais nous ne savons pas jusqu’où Moscou souhaite aller. A partir de ce constat, il est difficile de faire des prédictions. Sans intervention de l’OTAN au sol, le temps semble cependant jouer en faveur des Russes qui sont plus puissants militairement.

Vous dites que les Etats-Unis ont un rôle prédominant dans ce conflit et vous parlez souvent de guerre russo–américaine plutôt que de guerre russo-ukrainienne. Pourquoi ?


Sans les Etats-Unis, il n’y aurait pas de guerre en Ukraine. N’oublions pas que c’est le coup d’Etat du Maïdan à Kiev en 2014 qui a chamboulé drastiquement les cartes politiques à Kiev. La Russie n’a pas accepté ce qu’elle considère comme une ingérence majeure dans sa zone d’influence proche. Pour le patron de l’agence de renseignement américain Stratfor (pourtant faucon de l’Amérique-Empire et russosceptique, ndlr), George Friedman, le changement de pouvoir à Kiev suite à l’Euromaïdan est « le coup d’Etat le plus flagrant de l’histoire. » Avec la guerre civile ukrainienne qui a suivi, la Russie a compris que Washington avait fait main basse sur Kiev et se chargeait dorénavant d’éloigner l’Ukraine de la Russie et de former son armée. N’oublions pas non plus que l’Ukraine est complètement dépendante de Washington qui a dépensé des dizaines de milliards de dollars depuis un an pour l’aider militairement et financement. Sans Washington, l’UE et le FMI, l’Ukraine s’écoulerait immédiatement.

La grosse surprise de cette guerre est l’échec de la politique de sanctions contre Moscou.


En effet, personne n’a cru un instant, en Occident, que la Russie allait pouvoir résister aussi bien contre l’avalanche de sanctions imposées par quelques-uns des pays les plus riches du monde. Il est aujourd’hui quasiment certain que Poutine avait prévu son coup depuis longtemps. Le rapprochement avec la Chine, l’Inde et surtout l’Arabie Saoudite, ont désarçonné les pays du G7 dont les sanctions semblent sans effet notable pour l’instant. D’après l’Institut Wilson, seuls des pays représentant 16% de la population mondiale ont effectivement imposé des sanctions contre la Russie. L’Occident n’a pas réussi à créer un consensus au-delà de ses frontières, signe alarmant de l’émergence de forces centrifuges qui éloignent de plus en plus de pays du modèle atlantiste né à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Non seulement ces sanctions ne pénalisent pas la Russie au niveau attendu, mais elles font mal aux économies occidentales. Le Premier Ministre hongrois Victor Orban a de ce fait déclaré qu’avec ces sanctions, l’UE s’était tiré une balle dans les poumons. Il n’a pas tort.

Le pari de Poutine d’un monde multipolaire peut-il fonctionner ?


Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) représentent 45% de la population mondiale, occupent un tiers de la superficie de la terre et 25% du PIB mondial. Contrairement à toute attente, depuis la guerre, ils se consolident. Plus d’une dizaine d’autres pays seraient sur les rangs pour les rejoindre. L’Organisation de la Coopération de Shanghai se fortifie aussi. Nous avons commis une erreur stratégique grave en poussant la Russie dans les bras de la Chine qui sort pour l’instant renforcée de ce conflit. Son soutien stratégique à Moscou ne la pénalise pas et Pékin a montré qu’elle voulait maintenant jouer un rôle de grand acteur politique mondial. La réconciliation qu’elle a bâtie entre les ennemis jurés saoudiens et iraniens en est une preuve magistrale. Elle se positionne également sur les rangs de faiseur de paix entre la Russie et l’Ukraine sur un théâtre où les Etats-Unis et les pays membres de l’OTAN ne pourront pas jouer ce rôle, car ils sont partie prenante au conflit. Le grand vainqueur de cette guerre pourrait bien être la Chine et en effet l’avènement d’un monde multipolaire.

Les élections américaines vont s’approcher en 2024. Quel impact l’Ukraine et les nouvelles alliances mondiales peuvent-elles avoir sur ce scrutin ?


Elles peuvent avoir un impact important si l’économie américaine ne se redresse pas rapidement. Depuis longtemps, les prix faramineux des guerres américaines (Plus de 8 000 milliards de dollars rien que depuis le 11 septembre 2001) sont souvent passés inaperçus auprès du grand public car le niveau de vie américain était globalement élevé et, dans leur ensemble, les Américains ne se souciaient pas trop de ce qui se passait loin de leurs frontières. Aujourd’hui, la situation est loin d’être idoine pour Joe Biden. Le président américain, comme dans de nombreux pays occidentaux, a fait tourner la planche à billets pendant la crise du Covid. Couplée à la guerre en Ukraine et à la politique de sanctions, l’impression de milliards de nouveaux dollars a engendré une inflation forte et inhabituelle. Les Etats-Unis sont dans une situation extrêmement fragile. Ils sont assis sur une nouvelle bulle spéculative immobilière et le dollar, pilier de l’hégémonie américaine, est de plus en plus abandonné au profit de monnaies locales. C’est la consommation des ménages qui fait éviter la récession, expliquait récemment le New York Times. Aussi, de plus en plus de voix se font entendre au sein du Sénat et de la Chambre des Représentants pour se retirer d’Ukraine afin de se focaliser sur les priorités des Américains. Elles sont loin d’être majoritaires pour l’instant, mais elles vont s’intensifier au fur et à mesure que les élections vont se rapprocher. Pour la première fois depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, on sent que les Etats-Unis sont devenus extrêmement fébriles et plus que jamais tiraillés entre leurs deux factions interventionnistes et isolationnistes. Avec l’émergence de l’Asie et les nouvelles alliances qui se forment en dehors du monde atlantiste, il serait bon de se rappeler ces paroles d’un des plus grands spécialistes de l’histoire américaine, le professeur Paul Kennedy, qui avait déjà mis en garde Washington en 1987 des risques de la surextension impériale. La grande erreur des Etats-Unis à la fin de la Guerre Froide a en effet été de croire qu’ils n’auraient plus jamais de rivaux et qu’ils pourraient faire rentrer les pays récalcitrants dans leur modèle atlantiste par la coercition. A force d’avoir privilégié la guerre et la contrainte à la diplomatie, les Etats-Unis ont délaissé la stratégie. Face aux Chinois, aux Iraniens ou aux Russes, il serait bon temps que Washington ressorte son échiquier.

コメント


A la une

INFOLETTRE (NEWSLETTER)

bottom of page