La Tunisie au bord du chaos: des Frères musulmans versus patriotes

En Tunisie, le parti Ennahda, qui avait remporté les premières élections libres du printemps arabe, est en chute libre, incapable qu'il a été de faire face à la crise économique et à la pandémie puis d'éradiquer, comme il avait promis, une corruption endémique dont il est l'un des acteurs-clefs. La menace d'explosion du pays est annoncée par l'extrême polarisation du pays entre islamistes et anti-islamistes, analyse Alexandre Del Valle.





Le 25 juillet dernier, après des mois de protestations populaires, de blocage institutionnel et à la suite de la faillite du système de santé, le chef de l’Etat tunisien, Kaïs Saïed, très populaire, a invoqué l’article 80 de la Constitution qui lui permet de limiter les libertés et de lui conférer les pleins pouvoirs « en cas de danger imminent pour le pays » : gel du Parlement, couvre-feu décrété jusqu’au 27 août, limogeage du Premier ministre Hichem Mechichi, et campagne de répression anti-corruption (460 hommes d’affaires visés). Son intervention répondait à l’exaspération du peuple, appauvri, qui fait face à l’augmentation des prix, à la difficulté croissante de trouver des produits de première nécessité, à la corruption généralisée et à la menace djihadiste exonérée, voire appuyée en sous-main par le parti Ennahda issu des Frères musulmans, qui est visé par le président. Symbole fort : le siège de la télévision islamiste qatarie Al-Jazira, outil majeur de la Confrérie, a été pris d’assaut par la police.


La dimension anti-Frériste de cette reprise en main ajoute la Tunisie à la liste des pays arabes (Émirats, Arabie saoudite, Syrie, Egypte, Bahreïn) qui ont déclaré la guerre aux Frères musulmans, grands vainqueurs des révolutions démocratiques de 2011 qu’ils ont habilement récupérées. Certains comparent la réaction du chef de l’Etat de tunisien au coup d’Etat du maréchal Abdelfattah al-Sissi en Egypte en 2013 face aux au président frériste défunt Mohamed Morsi, et affirment que les Frères musulmans sont « terminés » dans ce pays. D’après l’ex-ambassadeur de Tunisie à l’UNESCO, Mezri Haddad, par ailleurs essayiste et philosophe, si c’est la fin des Frères « en tant que parti majoritaire et hégémonique depuis le coup d’Etat islamo-atlantiste de janvier 2011, déguisé en “révolution du jasmin”, ils feront cependant tout pour se maintenir en tant que parti légal, quitte à se débarrasser de leur gourou, Rached Ghannouchi. Même si cela sera difficile, ce dernier étant le seul à détenir les clefs de la caverne d’Ali Baba : les millions de dollars qu’il a amassés dans les banques suisses, londoniennes, indonésiennes et qataries », d’où les actions judiciaires en cours contre Ennahda accusés de méga-corruption.


Le pays de Bourguiba devenu un des centres des Frères musulmans et du djihadisme


Pour nombre d’observateurs occidentaux, souvent les mêmes qui avaient vanté la victoire définitive de la démocratie libérale en 2011, alors que le printemps arabe devint vite un hiver islamiste, ce « coup d’Etat » larvé serait un retour en arrière pour le pays du Jasmin qui semblait, comme la Turquie, avoir réconcilié islamisme et démocratie, Ennahda ayant remporté les premières élections libres. Pour le chef de l’Etat, ex-Professeur de droit constitutionnel, Ennahda, qui a infiltré l’appareil d’Etat et contrôle le Parlement, représente une menace pour la démocratie et est un des foyers de la corruption. Sans surprise, Ghannouchi, qui préside le parlement, refuse d’accepter sa destitution et, comme le néo-sultan Erdogan en 2016 après le coup d’Etat militaire manqué, il menace les Européens qui refusent de le soutenir d’un choc de civilisations et d’une submersion migratoire.


Il est vrai que le risque terroriste est permanent dans ce petit pays, dépourvu de ressources et d’armée puissante, contrairement à l’Algérie voisine, ou de stabilité, contrairement au Maroc royal et son « Etat profond » (Mahzen). Depuis la révolution de 2011, les forces terroristes connectées au djihad international syrien et libyen font la loi dans plusieurs régions du pays. On se souvient des attentats du musée du Bardo et de Sousse (2015), du fait que le 1er contingent de Daech était composé de Tunisiens ; que lors des assassinats de figures laïques du pays (Chokri Belaid, etc), Ennahda joua un jeu trouble, et qu’il a toujours exonéré ou protégé les djihadistes. On peut citer aussi les passerelles avérées entre le groupe pro-djihadiste Ansar al-Charia et le parti islamiste Karama, allié d’Ennahda au Parlement. Ces deux groupes ont défendu les insurgés djihadistes qui terrifièrent la Tunisie après la Révolution du Jasmin. Connu pour sa bienveillance envers Daech et sa haine de la France, un des députés d’Al-Karama, Rached Khiari, a justifié l’assassinat de Samuel Paty… Quant à Abou Iyadh, leader d’Ansar al-Charia, ancien d’Afghanistan, il a co-organisé l’attentat contre le commandant Massoud, le 9 septembre 2001 en Afghanistan. Son groupe, bien qu’adoubé par Al-Qaida, a été toléré par Ennahda, semant la terreur chez les artistes, les intellectuels, les enseignants.


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Répondant à notre question sur le risque de guerre civile et de chaos en Tunisie au cas où les Frères musulmans seraient définitivement mis hors-jeu et alimenteraient en représailles, comme dans le Sinaï, les guérillas, l’ex-ambassadeur de Tunisie à l’UNESCO, Mezri Haddad affirme que « cette menace est d’autant plus périlleuse et réelle que les islamistes ont largement eu le temps de se métastaser pas seulement dans le sud du pays mais également dans le centre et le nord. Leurs réseaux djihadistes sont intacts et même plus que jamais nombreux, avec le retour en Tunisie de plusieurs centaines d’éléments revenus d’Irak et de Syrie. Ils ont surtout une réserve impressionnante de mercenaires libyens et étrangers dans la partie libyenne, qui n’est pas sous le contrôle de l’armée nationale du Maréchal Khalifa Haftar, mais sous commandement du despote obscurantiste Erdogan. Connaissant bien la psychologie des Frères musulmans, je pense qu’ils vont passer à l’action terroriste et essayer d’allumer le feu de la guerre civile […]. Habitués à la Taquia (duperie), poursuit Haddad, ils souffleront le chaud et le froid, en jouant alternativement sur le registre du légalisme et du terrorisme. En dix ans, ils ont très largement eu le temps de créer des structures parallèles au sein de l’Intérieur, de la Justice et même de l’armée, et des cellules terroristes dormantes dans la plupart des gouvernorats. »

Ghannouchi, dont le parti, Ennahda, a souvent pris comme exemple l’AKP de R.T Erdogan, semble adopter la même stratégie que ce dernier lorsqu’il déclare que si l’Occident n’aide pas son parti, la Tunisie plongée dans le chaos enverra des milliers de clandestins vers l’Europe. D’après Mezri Haddad, « Ghannouchi […], ce maître-chanteur auquel un grand quotidien français avait décerné le titre de “docteur en philosophie de la Sorbonne” et dont le parti Ennahda est encore aujourd’hui qualifié par le même journal “d’islamo-conservateur”, joue ses dernières cartes et il est capable du pire : l’anarchie en Tunisie et l’ouverture du pipeline migratoire. A l’instar de son alter ego turc, il sait que l’invasion migratoire est le talon d’Achille de l’Europe, et plus exactement de l’Italie, de la Grèce, de l’Espagne et de la France. Et puisqu’il a appelé au secours ses amis islamo-gauchistes, je conseillerai aux Occidentaux d’adopter la neutralité. Je dis bien adopter et non guère revenir à la neutralité, car l’Occident, particulièrement les Etats-Unis, n’ont jamais cessé de soutenir les Frères musulmans. Le sous-titre de l’un de mes essais publié en 2011 était islamisme et Occident : une alliance à haut risque. Maintenant que certains de ces pays ont réalisé l’ampleur des dégâts d’une telle alliance (barbarie terroriste et déferlante migratoire), ils devraient en tirer toutes les conclusions. Mieux vaut tard que jamais ! »

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