Il y a celui qui observe depuis Paris - ITW d'Alexandre Del Valle pour Planete360


Docteur, chroniqueur, professeur en France et auteur de nombreux essais, le Pr Alexandre Del Valle participe souvent à des missions télévisées, séminires et programmes internationaux. En France, il écrit habituellement pour Atlantico et Valeurs Actuelles, et jadis pour France Soir et le Figaro. Il une voix autorisée du paysage gopolitique français d’aujourd’hui.




L’entretien

Leonardo Dini (LD) – Professeur del Valle, vos intérêts culturels et géopolitiques sont vastes et couvrent dans vos livres de nombreuses questions très actuelles : vous avez notamment écrit un petit traité sur la décolpévolisation de l’Occident.

Parfois les couvertures décrivent le contenu du livre en chiffres : dans son Traité j’ai remarqué que l’image de la page de titre associe le dessin de l’homme volant au chapeau, de Magritte, à la Main de Dieu dans la chapelle Sixtine de Michel-Ange. Que signifie la juxtaposition singulière de ces images dans votre livre ?


Alexandre Del Valle (ADV) – la signification de la couverture de l’édition française est celle du sens de la faute associé à la désignation du coupable montré du doigt. Concernant la couverture de l’édition italienne du livre, que je n’ai hélas pas eu le loisir de choisir, la signification de l’image d’une sœur catholique avec le rosaire traditionnel soulignait le sens de la faute et de la culpabilisation dans le christianisme, donc la responsabilité chrétienne-catholique dans la pathologie sociale qu’est la culpabilisation collective.

J’aurais aimé choisir moi-même la couverture de l’édition italienne, car j’aurais illustré différemment la culpabilisation occidentale, qui est selon moi non pas d’origine chrétienne-catholique, mais le résultat de la perversion d’une idée catholique en réalité plus à rechercher dans les philosophies tiersmondistes anti-occidentales et soixante-huitardes anti-chrétiennes et marxistes-consuméristes que dans l’Eglise traditionnelle qui ne s’est jamais comportée de façon repentante-mea-culpiste pathologique avant le Concile Vatican II, c’est-à-dire de façon fort récente et sous l’influence de forces externes non favorables à la civilisation chrétienne-européenne.


LD – Dans votre essai le plus récent, LA MONDIALISATION DANGEREUSE, (Editions l’Artilleur), vous parlez du danger de l’universalisme occidental et de ses liens avec la turbo-mondialisation des multinationales, dont le dommage collatéral serait une lecture mondialiste et une pulsion générale de “désouverainisation” ou rejet des Nations diabolisées, surtout blanches-européennes : pouvez-vous brièvement expliquer votre vision critique de ce monde globalisé? Quel est le lien entre votre thèse et les théories bien connues de Habermas et Chomsky sur le sujet ? Rappel pour les lecteurs: Habermas a proposé que l’ONU devienne le régulateur de l’Ordre international, sur la base des idées de Kant, tandis que Chomsky critique les deux, à la fois l’impérialisme américain et la mondialisation capitaliste.


ADV – Paradoxalement, je me sens plus proche de la critique de la double mondialisation de Noam Chomsky que de celle du plus grand penseur actuel du mondialisme et de l’européisme, Jurgen Habermas.

En effet, Habermas soutient la suppression des souverainetés nationales, en bon adepte et héritier de l’École philosophique dite de Francfort, et il voit dans le mouvement mondialiste, ainsi que dans l’européisme, des voies de “rédemption” et de protection face aux nationalismes et même aux patriotismes stato-nationaux supposés forcément dangereux car de même nature que la Bête immonde nazie. De manière générale, il est contre la souveraineté stato-nationale en Occident, donc des nations de l’Homme-blanc chrétien occidental, en tant qu’homme qui porte l’empreinte (ndlr : allemand) du drame de la Seconde Guerre mondiale et endosse les fautes impardonnables de la colonisation et de l’antisémitisme qui a conduit à la Shoah. Etant très proche depuis longtemps de la communauté juive, j’ai pu constater en parlant avec maints intellectuels juifs que cette idée de faire “payer” éternellement ses fautes à l’Homme Blanc chrétien patriote est une aberration qui ne vient pas du monde juif mais de manipulateurs qui ont instrumentalisé la souffrance juive pour discréditer et diaboliser à vie tous ceux qui défendent les souverainetés nationales et la civilisation des peuples européens. Je montre donc, dans les deux livres que vous avez cités, que la grande manipulation ou désinformation (ndlr : le soi-disant «Great Reset») des élites mondialistes occidentales consiste à faire croire que la disparition des frontières et des barrières douanières, sous l’influence du mondialisme atlantiste euro-américain occidental et de l’immigration arabo-islamique, africaine et non-européenne de masse, donc l’hétérogénéisation-disparition de l’Occident comme civilisation cohérente, serait la seule solution pour expier ses fautes collectives impardonnables et le seul moyen de favoriser la paix mondiale par l’instauration d”un “mondialisme” dont l’Europe dindon de la farce ou “cobaye” serait le laboratoire…


Les guerres américano-anglo-atlantistes en Irak et en Afghanistan, au Kosovo (ndlr: contre la Serbie); ou en Libye (avec la France…); puis l’extension progressive, entre 1997 et 2020, de l’UE et de l’OTAN vers «l’étranger proche» russe (expression russe qui désigne les pays de l’Est de l’Europe et du Caucase que la Russie considère être son pré-carré), ont largement démontré le contraire, à savoir que l’Occident mondialisé et son projet de Gouvernance mondiale n’est pas pacifiste et masque un néo-impérialisme anti-souverainiste.


LD – Dans un autre de vos essais, “Les vraies ennemies de l’Occident”, vous traitez du danger naissant du totalitarisme islamique. Fait-il allusion au danger d’un futur soi-disant «califat islamique» en Europe? Que peut faire l’islam modéré pour prévenir ce risque de l’intérieur?


ADV – Plus qu’un califat, je me réfère à l’idée irrédentiste, suprématiste, néo-impérialiste et internationaliste de l’islam radical, qui utilise la représentation de califat et donc sa force symbolique, pour mobiliser les masses musulmanes frustrées par la mondialisation, puis les élites islamistes revanchardes, pour justifier leur prédation et leur projet de conquête des terres des autres peuples non-musulmans “infidèles” ou apostats, ceci dans une logique de prosélytisme théocratique totalitaire et suprémaciste.


En ce sens, j’ai créé, en 1997, l’expression «totalitarisme islamiste» (qui est devenu le titre d’un ouvrage à succès en France et traduit en Italie en 2004 et dont la préface, publiée à titre posthume, est d’Oriana Fallaci). Tout cela parce que pour moi l’islamisme djihadiste-salafiste et l’islamisme politique des Frères musulmans appartiennent à la même catégorie totalitaire, comme celle-ci a été définie par Enzo Traverso, ou par Giovanni Gentile lui-même, par Raymond Aron et par Hanna Arendt (ndlr: et E. Canetti, dans leurs écrits respectifs).

Cette forme de totalitarisme n’est pas forcément violente dans sa phase de préparation et de subversion, dans un territoire hostile non encore conquis. Et tant et si bien que le mythe du Califat lui-même sert à rappeler aux musulmans (ndlr: dans le monde) qu’ils ne doivent aimer et rechercher qu’une seule «Nation», celle de l’Islam («Al Oumma Al Islamiyya»), puisque la situation “normale” du “bon musulman” orthodoxe (ndlr: dans cette exégèse intégrale) consisterait selon les islamistes à toujours dominer les «mécréants» et certainement pas à leur obéir, pire des “péchés et des “trahisons”.


Le mythe, carburant (ndlr: idéologique et militant) du califat, a été réactualisé et idéologisé par les Frères musulmans, mais c’est aussi le centre du programme de tous les extrémistes djihadistes sunnites, avec une obsession singulière en ce qui concerne l’Etat islamique, mais on doit toujours rappeler que ce mythe a été relancé au début du XXème siècle par grands leaders des Frères musulmans, dont Hassan Al Banna et Sayid Qutb, et que ce sont eux qui ont créé Al Qaida et qui ont diffusé cette obsession califale devenue l’ADN, le manifeste idéologique symbolique de l’État islamique et tous les islamistes sunnites.


Ce mythe du califat a par exemple été utilisé dans la revendication des attentats de Barcelone en 2017, car Daech (NDLR : le mouvement jihadiste islamiste ISIS) a déclaré que le but de l’attentat terroriste était ouvertement de reconvertir toute l’Espagne d’aujourd’hui « mécréante » (ndlr : chrétienne et laïque), à l”islam et la rendre à son ancien statut de composante du califat islamique (ndlr : au moyen-âge hispanique du califat de Grenade), à ​​l’époque de la domination arabo-islamique berbère d’Al Andalus (NDLR : qui donne le nom à l’Andalousie actuelle).


Ce mythe califal n’influence toutefois pas que les barbares violents terroristes de Daesh ou Al-Qaïda: il est au centre de la mythologie politique théocratique du Hamas palestinien, mais aussi de la politique extérieure et intérieure de Recep Taiyp Erdogan en Turquie qui voit dans le “neo-ottomanisme” donc le retour à l’époque du sultanat et du Califat turco-ottoman qui dominait le monde arabe et les Balkans en plus de la Turquie, l’alpha et l’oméga et la source légitimatrice de son irrédentisme et de son néo-expansionnisme.


En conclusion à cette question, ce qui est le plus dangereux et menaçant aujourd’hui n’est pas tant le terrorisme jihadiste des adeptes du Califat en tant qu’empire islamique qui dominerait l’Europe dans une dictature de la Charià – scénario irréaliste – mais l’idée et la nostalgie du Califat en tant que force de mobilisation idéologique et prosélyte qui motive des musulmans à rejoindre l’islamisme radical et à considérer le fait de vivre avec des non-musulmans et sous des lois non-musulmanes “mécréantes” comme une humiliation… Donc le repli communautariste et le séparatisme


LD – Parmi les risques que vous décrivez en analysant la mondialisation dangereuse, il y a l’intuition – entre les lignes – de la guerre d’aujourd’hui qui oppose la Russie, flanquée de sa pseudo-alliée la Chine, d’un côté, et l’Occident d’autre part. Comment ce conflit et tous les conflits chauds ou froids ultérieurs se termineront-ils? La Chine prendra-t-elle vraiment le contrôle géopolitique mondial d’ici 2050 en exploitant la Russie et l’Inde comme alliés subordonnés? Et comment remplacera-t-il la puissance américaine?

ADV – Dans mon livre sur la mondialisation dangereuse, j’analyse plusieurs scénarios, sachant que le pire n’est jamais certain.


A commencer par le théâtre des opérations en Ukraine. Si la défaite totale des nationalistes ukrainiens est très probable, elle n’est pas tout à fait certaine et les choses peuvent changer tous les jours, et se renverser à moyen ou long terme. Certes, la victoire militaire partielle ou totale de la Russie en Ukraine est tenue pour acquise, malgré l’aide militaire et politique financière de l’Occident, mais nous n’en saurons plus en pratique que dans cinq ou six mois, lorsque les sanctions économiques “réelles” fortes “contre la Russie (qui coïncident avec le sixième paquet de sanctions de l’UE), auront produit leur effet.

A ce stade, nous saurons donc si la Russie sera capable de prolonger la guerre et de maintenir ses conquêtes ou si sa machine de guerre humaine, logistique et conventionnelle aura faibli.


Comme nous le savons, après juin, les objectifs de guerre russes ont changé pour la troisième fois et, après avoir quitté Kiev et concentré les opérations sur la reconstruction géopolitique de la soi-disant “Nouvelle Russie” (“Nova Rossia”, sud et est), le Kremlin a renforcé par la progression de ses armées, dans le Donbass comme à Kherson et vers Odessa, il semble réaffirmer l’objectif de conquérir toute l’Ukraine dans sa complexité jusqu’à Kiev. Et, simultanément, le but est de renverser le pouvoir, défini par les Russes comme « nazi ».


Passons maintenant au niveau européen de l’analyse : l’UE célèbre sa « victoire » politique, le renforcement de son “unité retrouvée” face à la menace russe et, en même temps, célèbre la naissance ou la renaissance de la défense européenne. Mais, en vérité, géopolitiquement et stratégiquement parlant, c’est une erreur pour moi d’analyser une guerre civile intra-européenne comme quelque chose de positif et de considérer le renforcement de l’Alliance atlantique, qui est un instrument de la domination stratégique américaine, comme la « preuve ” de la naissance de l’Europe fédérale, voulue à juste titre par Emmanuel Macron….

En ce sens, il convient également de prendre en compte les effets dramatiques des contre-sanctions et sanctions sur l’inflation généralisée en Europe et la perte de pouvoir d’achat des citoyens, sur lesquels pèsent des sanctions que les pays souverains non occidentaux ne s’imposent certainement pas eux-mêmes… On ne peut pas en dire autant des Américains, qui n’ont pas besoin d’importer des hydrocarbures d’Algérie, d’Azerbaïdjan et du Qatar pour compenser l’embargo russe. Dès lors, l’Europe ressemble à un «dindon de la farce».


Dans mon livre, j’explique que les Européens, en confondant morale et géopolitique, imposent toujours des lois et des mesures que les nations émergentes ou multipolaires (cyniques, nationalistes et pragmatiques) ne respectent pas, et que les Etats-Unis ont conçues à leur avantage ….


Vous pouvez le voir avec la Chine qui est entrée dans l’organisation mondiale du commerce (OMC) bien avant et plus facilement la Russie, mais en en violant tous les principes et règles dont le droit de propriété et le non-protectionnisme…


La seule chose presque sûre à 100%, c’est que la Chine sortira gagnante, à court, moyen et à long terme, car à court terme, elle aide la Russie à contourner les sanctions mais en augmentant le prix des biens qu’elle lui exporte, et en même temps, elle importe et importera du gaz et du pétrole russes à des prix très bas. A moyen terme, la crise économique annoncée de l’Occident très endetté et fragmenté permettra à la Chine de continuer à grandir et de préparer sa “grande revanche” après “l’humiliation” exercée par l’Occident à la fin du 19ème siècle.


À terme, le processus de multipolarisation en cours sera bénéfique pour la Chine dans sa volonté de réduire ou de détruire la suprématie américano-occidentale.


Et la dédollarisation en cours accélérée par la roublisation énergétique russe (l’or aussi est roublisé) sera imitée non seulement par la Chine, l’Arabie saoudite, l’Inde et d’autres États multipolaires, mais sapera gravement la suprématie américaine basée non seulement sur son armée, son soft power et son PIB économique, mais beaucoup sur le dollar qui, jusqu’à la guerre d’Ukraine, était la seule ou presque la seule monnaie de paiement de l’énergie.


Ainsi, si les Américains qui ont (en partie seulement) contribué à provoquer la dramatique (et impardonnable) réaction russe, avec l’extension permanente de l’OTAN et des systèmes de missiles et anti-missiles depuis les années 2000 et avec leur ingérence continue dans le “voisin étranger” russe, les gagnants économiques et stratégiques semblent être à court terme les Etats-Unis (unanimisme pro-OTAN en Europe ; et ventes d’armes et de gaz de schiste aux Européens ; puis séparation définitive entre l’Allemagne et l’UE d’un côté et le Heartland russe de l’autre), mais pas à ​​long terme, car Washington n’a aucun intérêt à accélérer la dédollarisation et l’union radicale russo-chinoise contre l’Occident comme les autres convergences multipolaires.


LD – Vous êtes l’un des plus grands experts internationaux de l’Islam mondial et européen. A votre avis qui exploite qui? L’islam s’étend-il pro domo sua, donc pour ses propres intérêts? Ou est-elle au service d’un projet global chinois, ou d’un trust financier global international? Quel rôle jouent aujourd’hui les pays du Golfe vis-à-vis du totalitarisme intégriste?


ADV – Le thème de l’alliance anti-occidentale sino-islamique fait partie des théories de Samuel Huntington (auteur anglo-saxon, dans les années 90 du siècle dernier, du célèbre essai “Le conflit des civilisations”), sur le choc entre les civilisations. Mais, je pense que cette alliance se limite géographiquement et géopolitiquement à l’alliance pakistano-chinoise contre l’Inde. Certes, Chine et islamisme radical combattent l’hégémonie morale de l’universalisme occidental, mais pour des raisons opposées, et en étant ennemies à bien des égards.


En Afrique, en Asie, en Europe de l’Est et en Chine même, les raisons du conflit entre l’Islam radical et la Chine sont très nombreuses. Par ailleurs, l’une des raisons de la création de l’organisation russo-chinoise dite de la Conférence de Shanghai (ndlr : SCO), en 2001, était d’abord et avant tout la promotion et la naissance d’un monde multipolaire, capable de résister à l’Occident américanisé, et puis de mener la lutte contre l’islam politique et le djihadisme en Asie centrale, en Chine et en Russie.


Ensuite, je ne pense pas qu’une soi-disant puissance financière mondiale ait un quelconque intérêt à parrainer et promouvoir la menace politique ou terroriste islamique, même si dans le phénomène « wokiste » (ndlr: du verbe anglais « to woke » : rester éveillé ; mouvement international et attitude de lutte et de prévention des injustices sociales dans le monde), il existe certaines convergences entre l’Open Society de George Soros (ndlr: mouvement financé par le financier américain naturalisé hongrois George Soros, inspirée de la leçon de K. Popper) ou certaines multinationales (ndlr: acteurs “globaux”) et les Frères musulmans, dans une logique mêlant stratégies d’immigration et wokisme, c’est-à-dire dans le cadre de la défense des minorités ou du droit au port du voile islamique couplé à celui de l’appartenance à la communauté LGBT (ndlr: acronyme signifiant «Lesbian, Gay, Bisexual, Transgender»), pourtant persécutées dans le monde musulman mais alliées tactiquement en Occident par des révolutionnaires professionnels pour affaiblir l’ennemi commun judéo-chrétien blanc-européen…


Ensuite, je ne pense pas qu’un soi-disant pouvoir financier planétaire ait intérêt à promouvoir la menace politique ou terroriste islamique, même si dans le phénomène “wokiste”, il y a quelques convergences entre l’Open Society de George Soros ou certaines multinationales et les Frères musulmans dans une logique immigrationniste ou wokiste,


La vérité a été exprimée il y a 40 ans non pas par Huntington, qui lui a dérobé l’expression, mais par le grand islamologue-orientaliste anglo-américain Bernard Lewis, qui a créé l’expression «choc des civilisations» précisément pour désigner la menace du Totalitarisme islamiste, mais qu’il définit en fait comme la “troisième vague d’expansion de l’islam”, après celle arabo-berbère des VII/VIII siècles, et celle turco-ottomane des XV – XVIè siècles.


Pour Bernard Lewis, en tant qu’orientaliste islamophile et érudit, l’expansion de l’islam radical n’a été que l’expression du “retour” de l’islam théocratique du califat, qui avait toujours représenté l’essence de l’islam « classique et normal » avant la colonisation européenne. Celle-ci a imposé une sécularisation forcée ou problématique, de l’inculturation (ndlr: vue comme assimilation culturelle sans médiation) pour les défenseurs du modèle de la tradition islamique indigène.

Au sens de mon interprétation, l’erreur d’analyse des Occidentaux, prisonniers de leur « autoréférentialité », consiste à imputer au phénomène mondial de l’Islam radical, né au début du XIXe siècle, en réaction aux Tanzimat (les réformes sécularistes à l’époque des derniers Ottomans), à une explication centrée sur l’Occident, essentiellement une réaction antiraciste dévoyée face a une supposée «islamophobie» dont l’Occident serait coupable .


Le fait de réduire l’islam politique néo-expansionniste conçu par les Frères musulmans et repris plus tard par Al-Qaïda, le Hamas et l’Etat islamique, à une réalité «extrémiste», le “mauvais” ou “faux” islam, comme s’il était extérieur à l’islam orthodoxe, et fruit de la politique euro-occidentale “sioniste-colonialiste”, est grave et erronée car cela empêche de comprendre la nature néo-impérialiste-orthodoxe et antiréformiste du projet d’islamisme politique, donc la nature théocratique, en partie orthodoxe et totalitaire de ce phénomène.

Je pense que c’est une erreur de sous-estimer la capacité de l’islam théocratique à poursuivre des objectifs de civilisation, géopolitiques et suprématistes totalitaires au niveau plantaire. Dans ma thèse de doctorat soutenue avec le professeur Iancu à Montpellier III, j’avais concentré mes recherches sur la capacité de l’islam politique à cacher ou à légitimer son propre suprématisme et son impérialisme, à travers les revendications des notions de “indigénisation” et de “autonomisation”.


Et de nombreux progressistes occidentaux et tiers-mondistes de bonne foi sont tombés dans ce piège explicatif du phénomène (ndlr: qui s’inspire des interprétations de Jacques Derrida).


Ainsi l’anticolonialisme et l’indigénisme des peuples musulmans qui ont chassé l’envahisseur colonisateur européen, n’est pas issu de l’Islam théocratique radical néo-califal, du projet précité de «Umma Al Islamiyya» (ndlr: islam universel domaine) « nation de l’islam planétaire », mais il fut le fait de nationalistes hostiles à toute forme d’impérialisme théocratique supranational. C’est pourquoi, par exemple, mes parents siciliens, qui ont vécu, comme Claudia Cardinale, en Tunisie, voyaient en la figure de Bourguiba le dirigeant laïque anticolonialiste sécularisé typique, hostile à la fois à la colonisation européenne et à la théocratie panislamiste supranationale.


Pourtant, l’anticolonialisme et l’indigénisme localiste des peuples musulmans qui ont évincé l’envahisseur européen n’étaient pas issus de l’islamisme théocratique radical néo-califal (projet de “umma al-islamiyya”, “nation de l’Islam planétaire”), mais des nationalistes souverains hostiles à toute forme d’impérialisme supranational théocratique. C’est pourquoi mes parents siciliens, qui ont vécu comme Claudia Cardinale en Tunisie, ont vu dans la figure de Bourguiba le typique séculariste hostile tant à la colonisation européenne qu’à la théocratie panislamiste supranationale…


LD – Parmi les facteurs de risque dans votre essai sur la mondialisation, vous mentionnez les mafias: en effet, l’économie souterraine est due à la corruption, au trafic de drogue et d’armes, que l’on peut définir comme un capitalisme mafieux, en un mot elle domine littéralement le monde, avec un pouvoir d’ombre transversal. Quelle sera cette dérive vers une finance et des économies déviées et de surcroît souvent “offshore”, c’est-à-dire au-delà des règles, grâce aux paradis fiscaux: des États qui favorisent le capitalisme occulte?


ADV – Dans mon livre La mondialisation dangereuse, d’ailleurs co-écrit avec le géo-politologue et ex-président de la Sorbonne, Jacques Soppelsa, j’explique que la criminalité transnationale organisée (CTO) est un grand bénéficiaire de la mondialisation marchande et libéral-libre-échangiste.


Dans une société toujours plus mondialisée et interconnectée, les mafias se sont érigées en véritables multinationales du crime où toutes les activités rentables – en plus de la drogue – sont les bienvenues.

Elles sont devenues des acteurs géopolitiques incontournables, non-étatiques, hybrides, illégaux…, certes, mais qui peuvent parfois faire plier des Etats et corrompre leurs décideurs, leurs fonctionnaires et leurs forces de l’ordre.


Les pays les plus faibles sont les plus exposés au risque, mais le péril est global, car les flux d’argent sale et les stupéfiants pointent presque tous vers les riches économies du Nord qui sont les plus gros marchés et qui possèdent les grandes banques et paradis fiscaux les plus sûrs.


Les réseaux criminels internationaux profitent donc pleinement de la mondialisation et de l’ouverture des frontières.


Leur souci premier, une fois leurs marchandises illicites acheminées et vendues, est de faire rentrer l’argent sale dans l’économie légale. L’idée de la “‘mondialisation heureuse” trouve de sérieuses limites: les mafias aiment par-dessus tous les accords de libre-échange, les ouvertures des frontières, les dérégulations, les déréglementations, le capitalisme mondialisé et l’économie digitale. Aujourd’hui, les activités des CTO comprennent, outre la production et la vente de drogues, les trafics d’armes, d’êtres humains/migrants/prostitution, l’élimination des déchets toxiques, le vol de matériaux, le braconnage; le trafic d’œuvres d’art ou toute autre activité illégale, y compris les trafics d’organes et le cybercrime.


D’après le grand expert du crime Eric Vernier, qui a croisé les statistiques de l’ONU, du FMI, du Groupe d’action financière sur le blanchiment de capitaux (GAFI) et d’ONG spécialisées, la richesse dégagée annuelle des mafias au niveau mondial avoisinerait 2 000 milliards de dollars par an.


Un autre expert dont je cite les études dans mon livre, Jean de Maillard parle de “Produit criminel brut” (PCB).

La comparaison avec les économies légales est vertigineuse, car les réseaux criminels représenteraient alors la “huitième puissance mondiale” et seraient membres du G8 s’ils étaient un Etat! Le PCB des mafias est supérieur au PIB de pays comme l’Italie ou le Brésil (1 800 Md$), et comparable à celui de la France (2100 en 2019), ou même du continent africain tout entier, soit près de 2 % du PIB mondial. A noter qu’Eurostat a demandé aux pays de l’UE d’inclure dans le calcul de leur PIB les recettes de la drogue et de la prostitution… Quant à l’argent sale en général, il représenterait 7000 milliards de dollars chaque année, soit 10% du PIB mondial, si l’on inclut dans ce chiffre global l’argent sale « noir » du crime, “l’argent gris” (petites fraudes ou argent facile), les abus de bien sociaux, les faux bilans et les détournements de fonds non liés aux mafias.


LD – Qui domine qui selon vous entre la politique gouvernementale et la haute finance? Est-il possible d’inverser le cours autodestructeur de la gouvernance altérée par les puissances financières dans le monde d’aujourd’hui? Et comment?


ADV – Bien sûr que la Haute finance a un pouvoir politique et médiatique-économique majeur, qu’elle contribue à faire plier ou nommer des responsables politiques, qu’elle est une forme de pouvoir non formel, mais contrairement aux complotistes, je ne pense pas que leur pouvoir soit unique et totalement occulte. Je pense comme l’école politologique américaine que le pouvoir est souvent polyarchique, multiple, fait de croisements de puissances formelles, non-formelles, démocratiques, oligarchiques et idéologiques.

Car le pouvoir de l’argent n’est pas tout: les Grecs nous ont appris le pouvoir du Verbe: En Arché Logos, ou pour les Latins et l’Evangile selon Saint Jean, “At principio erat Verbum”. Dans mon livre et d’autres précédents, je mentionne souvent parmi les solutions et pour contrebalancer le pouvoir anti ou peu démocratique de la Haute finance et des multinationales tangibles ou digitales qui dominent en ce moment l’Occident consumériste, les thèses impérissables du grand politologue et sociologue nord-américain Benjamin Barber, qui assimile ce pouvoir économico-financier et consumériste piloté par les Etats-Unis “Mcworld“.


Barber conclut son ouvrage “Jihad Versus McWorld” par la promotion d’une vraie démocratie souverainiste, et rappelle que la seule unité qui puisse procurer aux hommes une sécurité, une démocratie, une justice et une équité, ce n’est pas le projet mondialiste tant promu par Jacques Attali, Georges Soros et les Multinationales ou firmes digitales, mais la Nation Etat, au sens noble, ouvert, légal du terme, dans la tradition des vraies Lumières portées par la première Révolution française libérale (1789), la Nation souveraine espace de liberté, fraternité, égalité du Citoyen acteur de la vie politique.


Le danger actuel est de confondre dangereusement Mondialisation (phénomène neutre, des échanges et des technologies à échelle mondiale) et mondialisme, or ce dernier n’est pas la mondialisation, mais un projet néo-impérial, planétaire, peu ou anti-démocratique, élitiste, voulu par les multinationales au nom de belles raisons “droits de l’Homme, etc.”, mais en réalité dans le cadre d’un agenda presque criminel d’échapper aux lois des Etats, aux impôts, aux juges, et au suffrage démocratique universel… De ce fait, la tentation est grande pour les ennemis de ce cosmopolitisme déracinant et impérialiste, de sombrer dans la réaction totalitaire opposée: l’identitarisme (religieux, ethnique), que Barber appelle Jihad mais qui désigne en fait selon lui toute forme de réaction identitaire revancharde et intolérante face à l’universalisme capitaliste-consumériste anglo-saxxon.


LD – L’immigration, ressource qui a créé des États comme l’Amérique, l’Australie et le Canada, devient problématique lorsqu’elle devient un vecteur d’infiltration intégriste islamique, et fait l’objet d’un autre de vos essais faisant autorité: Le Projet, l’Infiltration et la stratégie d’entrée des Frères musulmans en Europe et dans le monde (bientôt traduit en italien). Comment éviter que cette infiltration ne devienne, comme lors de la chute de l’Empire romain, avec les Invasions barbares, fonctionnelle à la fin de l’Europe et à une suite d’invasions et de pillages comme dans la période finale de l’Empire romain?


ADV – Dans mon livre, je cite le grand polémologue français Gaston Bouthoul, qui consacra dans son traité majeur un long chapitre aux dimensions démographiques des guerres.


Selon lui, les États disposent en permanence de jeunes hommes dont l’économie peut se passer et lorsque la natalité est incontrôlée et le surplus de jeunes trop important, la situation “démo-économique” devient « une structure explosive », la guerre nécessitant toujours la “consommation” ou le “sacrifice” de ce surplus d’hommes.


Ils forment alors ce que Bouthoul appelle une “force perturbatrice » utilisable pour la guerre ou les conquêtes.

Le lien entre immigration, sécurité, démographie et géopolitique (et islamisme radical) est donc évident. De ce point de vue, la combinaison du fait que l’Union européenne soit entrée en phase de dépopulation depuis les années 2010 (sa population n’augmente que du fait de l’immigration extra-européenne afro-islamique), et que l’immigration familiale, illégale et d’asile est devenue difficilement contrôlable, ne peut pas ne pas avoir de conséquences socio-politiques et civilisationnelles sur les pays d’Europe les plus concernés par cette combinaison.


Face à un monde musulman « réislamisé » de façon ultra-conservatrice (islamisme politique), ou même totalitaire, les sociétés d’accueil européennes ne peuvent pas être protégées par magie.

Concernant l’islamisme radical qui gangrène les sociétés ouvertes à tous les vents et concernant l’immigration de masse hors contrôle, avec ses conséquences en termes de chocs culturels, de sécurité et de difficulté d’intégration, ces dirigeants prisonniers de leur utopie multiculturaliste et de leur court-termisme politique, n’ont rien su prévoir non plus.


LD – L’Occident doit être fier d’être le berceau de la démocratie et ne pas avoir honte de sa différence différente (une civilisation alternative aux non-européennes), pour reprendre le lexique de la philosophie: c’est la thèse de votre essai sur la déculpabilisation de l’Occident. Alors, comment créer une koinè (synthèse), une intégration pacifique des Xenos (étrangers) d’Afrique et d’Asie qui ne se termine pas par l’invasion ou l’extinction culturelle ou démographique de l’Occident?


ADV – Si la haine de soi, intériorisée par les consciences collectives d’Europe après des décennies d’apprentissage négatif et d’enseignement de la mésestime de soi, est la cause de la dépression européenne, alors la réconciliation avec soi-même, et la réaffirmation de son bon droit, seront la clef, affective et mentale, de la guérison, aux termes d’une thérapie collective.


Le réarmement moral et psychologique de l’Occident et de l’Europe et de la France, ne passera non pas par la dénonciation de l’Autre, ni par une nouvelle Reconquista ou une réaction violente contre des groupes bouc-émissaires supposés à tort responsables du déclin, mais, comme pour les personnes déprimées, par la revalorisation, en l’occurrence de la «personnalité nationale», la patrie.


Face au danger de disparition de « vouloir-vivre » ensemble qui condamne à terme la France à une guerre civile larvée et livre les banlieues aux guérillas urbaines, il est temps de relancer la machine à intégrer et de recréer un «vouloir-vivre en France».


Comment? Certainement pas en continuant à expliquer aux fils de l’immigration que la France ou l’Italie sont des nations de bourreaux croisés, racistes, xénophobes, islamophobes, fascistes ou colonisateurs. Mais en leur transmettant l’amour de la patrie et la fierté du drapeau, ce que j’ai appelé le « patriotisme intégrateur ».

Car en Argentine, en Australie comme aux Etats-Unis ou au Brésil, c’est bien l’amour du pays, le patriotisme qui unit des individus d’ethnies et de religions fort différentes autour d’un destin commun, pas les ressentiments du passé ou l’idéologisation négative de l’histoire nationale.


Issu moi-même d’une famille de Siciliens ayant souffert de politiques d’immigration très sévères, alors en vigueur sous la Gauche du Front Populaire (nombre d’Italiens de Tunisie et d’Algérie furent expropriés et expulsés par la France coloniale durant la seconde guerre mondiale), je me rappelle souvent de ce que me disaient mes parents à propos de la nécessité de s’intégrer, de s’adapter, d’aimer la France, de lui montrer de la gratitude, de respecter son drapeau, quand bien même elle fut parfois très sévère et exigeante à l’extrême envers eux lorsqu’ils étaient mal vus.


D’après moi, et en vertu du simple bon sens comme de l’expérience de siècles de vie des nations, on ne peut pousser personne à aimer une civilisation ou un pays, en l’occurrence la France, l’Italie, les Etats d’Europe ou d’Occident, si les élites, faiseurs d’opinion et institutions enseignantes de ces sociétés d’accueil ne sont plus capables de transmettre leur amour de soi, c’est-à-dire leur « patriotisme » (amour des pères ou de la terre des pères), que je qualifierais pour ma part de « patriotisme intégrateur ». Indépendamment même des torts passés de la France, erreurs propres à toute nation, quelle qu’elle soit, car l’Histoire des nations et de la politique sont faites d’autant de belles choses que d’atrocité, le « patriotisme intégrateur » fonctionnait parfaitement jusqu’à une époque assez récente.


L’un des grands défis de la France comme de l’Italie demeure l’intégration des Français de culture musulmane et extra-européenne. Tel qu’il se présente aujourd’hui à travers les organisations dites « orthodoxes », (enseignant l’infériorité des femmes, des esclaves et des non-musulmans et justifiant l’assassinat des « apostats »), l’Islamisme n’est pas compatible avec les valeurs de la République et de la civilisation occidentale.


Et l’islam d’Europe prétendument représentant des Musulmans de France est trop souvent à la fois un islam importé de l’étranger et de pays non-démocratiques puis un islam intégriste ou ultra-orthodoxe très difficilement conciliables avec les valeurs de la République et des pays occidentaux. Comme le mépris des femmes et l’islamophobie, le racisme anti-occidental, anti-blancs, la christianophobie et la judéophobie montantes dans les banlieues doivent être combattus avec autant de fermeté et de vigilance que l’on combat le racisme envers les Arabes, les Noirs, etc., si l’on veut éviter une balkanisation de la France.

Réussir l’intégration passe par donc la fixation de règles claires: oui à l’islam comme religion privée, non au communautarisme et à la politisation de l’islam; oui au « droit à la différence », non à la tyrannie des minorités.

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Lutter contre l’islamisme c’est autant défendre les intérêts de nos compatriotes musulmans, premières victimes de l’obscurantisme, que celui des non-musulmans. La nationalité et la réussite sociale ne sont pas un dû, elles se méritent par le travail et l’effort.


LD – Comme vous vous en souviendrez, j’ai une vision différente et constructive de la mondialisation que je vous ai proposée, réfléchissant à mon tour sur l’avenir possible de l’ONU dans mon récent essai: Politique et Gouvernance, Aracné, Rome, 2022. Je vous demande, donc, votre avis sur le rôle futur des Nations Unies et de la FAO.

Enfin, comment harmoniser un monde composé de multiples identités régionales et continentales, pour arriver à un village global (je cite l’idée du monde comme un seul village chère à M. Mc Luhan) qui soit aussi glocal (global, mais avec une subsidiarité locale des peuples et des cultures, la thèse proposée par les philosophes italiens Marramao et Bolaffi)?


ADV – Je ne crois aucunement au projet utopique, selon moi dangereux de la Gouvernance mondiale.

Je crois à la Coopération entre Nations, mais comme le grand universitaire américain John Mearsheimer je pense que les alliances internationales contraignantes peuvent être factrices de conflits, et comme De Gaulle, je pense que les Nations Unies n’ont jamais empêché les nations de s’entredéchirer, mais au contraire de permettre aux plus grandes de se partager le pouvoir mondial au détriment des petites… Je pense que l’idée de Mc Luhan de Village global est belle dans ses intentions, comme le projet de Kant, mais que cette belle idée a été pervertie par les multinationales et les élites occidentales capitalistes qui ont perverti cette idée pour servir un agenda néo-totalitaire soft et néo-impérial qui est tourné contre les peuples toujours plus pauvres et mis dans une situation de “précarité identitaire”.


Or Barber a démontré dans son essai que si l’on frustre une identité, elle revient en force en réaction de façon violente et convulsive, comme en psychologie avec le “refoulé sexuel”.



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