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Il y a celui qui observe depuis Paris - ITW d'Alexandre Del Valle pour Planete360


Docteur, chroniqueur, professeur en France et auteur de nombreux essais, le Pr Alexandre Del Valle participe souvent à des missions télévisées, séminires et programmes internationaux. En France, il écrit habituellement pour Atlantico et Valeurs Actuelles, et jadis pour France Soir et le Figaro. Il une voix autorisée du paysage gopolitique français d’aujourd’hui.




L’entretien

Leonardo Dini (LD) – Professeur del Valle, vos intérêts culturels et géopolitiques sont vastes et couvrent dans vos livres de nombreuses questions très actuelles : vous avez notamment écrit un petit traité sur la décolpévolisation de l’Occident.

Parfois les couvertures décrivent le contenu du livre en chiffres : dans son Traité j’ai remarqué que l’image de la page de titre associe le dessin de l’homme volant au chapeau, de Magritte, à la Main de Dieu dans la chapelle Sixtine de Michel-Ange. Que signifie la juxtaposition singulière de ces images dans votre livre ?


Alexandre Del Valle (ADV) – la signification de la couverture de l’édition française est celle du sens de la faute associé à la désignation du coupable montré du doigt. Concernant la couverture de l’édition italienne du livre, que je n’ai hélas pas eu le loisir de choisir, la signification de l’image d’une sœur catholique avec le rosaire traditionnel soulignait le sens de la faute et de la culpabilisation dans le christianisme, donc la responsabilité chrétienne-catholique dans la pathologie sociale qu’est la culpabilisation collective.

J’aurais aimé choisir moi-même la couverture de l’édition italienne, car j’aurais illustré différemment la culpabilisation occidentale, qui est selon moi non pas d’origine chrétienne-catholique, mais le résultat de la perversion d’une idée catholique en réalité plus à rechercher dans les philosophies tiersmondistes anti-occidentales et soixante-huitardes anti-chrétiennes et marxistes-consuméristes que dans l’Eglise traditionnelle qui ne s’est jamais comportée de façon repentante-mea-culpiste pathologique avant le Concile Vatican II, c’est-à-dire de façon fort récente et sous l’influence de forces externes non favorables à la civilisation chrétienne-européenne.


LD – Dans votre essai le plus récent, LA MONDIALISATION DANGEREUSE, (Editions l’Artilleur), vous parlez du danger de l’universalisme occidental et de ses liens avec la turbo-mondialisation des multinationales, dont le dommage collatéral serait une lecture mondialiste et une pulsion générale de “désouverainisation” ou rejet des Nations diabolisées, surtout blanches-européennes : pouvez-vous brièvement expliquer votre vision critique de ce monde globalisé? Quel est le lien entre votre thèse et les théories bien connues de Habermas et Chomsky sur le sujet ? Rappel pour les lecteurs: Habermas a proposé que l’ONU devienne le régulateur de l’Ordre international, sur la base des idées de Kant, tandis que Chomsky critique les deux, à la fois l’impérialisme américain et la mondialisation capitaliste.


ADV – Paradoxalement, je me sens plus proche de la critique de la double mondialisation de Noam Chomsky que de celle du plus grand penseur actuel du mondialisme et de l’européisme, Jurgen Habermas.

En effet, Habermas soutient la suppression des souverainetés nationales, en bon adepte et héritier de l’École philosophique dite de Francfort, et il voit dans le mouvement mondialiste, ainsi que dans l’européisme, des voies de “rédemption” et de protection face aux nationalismes et même aux patriotismes stato-nationaux supposés forcément dangereux car de même nature que la Bête immonde nazie. De manière générale, il est contre la souveraineté stato-nationale en Occident, donc des nations de l’Homme-blanc chrétien occidental, en tant qu’homme qui porte l’empreinte (ndlr : allemand) du drame de la Seconde Guerre mondiale et endosse les fautes impardonnables de la colonisation et de l’antisémitisme qui a conduit à la Shoah. Etant très proche depuis longtemps de la communauté juive, j’ai pu constater en parlant avec maints intellectuels juifs que cette idée de faire “payer” éternellement ses fautes à l’Homme Blanc chrétien patriote est une aberration qui ne vient pas du monde juif mais de manipulateurs qui ont instrumentalisé la souffrance juive pour discréditer et diaboliser à vie tous ceux qui défendent les souverainetés nationales et la civilisation des peuples européens. Je montre donc, dans les deux livres que vous avez cités, que la grande manipulation ou désinformation (ndlr : le soi-disant «Great Reset») des élites mondialistes occidentales consiste à faire croire que la disparition des frontières et des barrières douanières, sous l’influence du mondialisme atlantiste euro-américain occidental et de l’immigration arabo-islamique, africaine et non-européenne de masse, donc l’hétérogénéisation-disparition de l’Occident comme civilisation cohérente, serait la seule solution pour expier ses fautes collectives impardonnables et le seul moyen de favoriser la paix mondiale par l’instauration d”un “mondialisme” dont l’Europe dindon de la farce ou “cobaye” serait le laboratoire…


Les guerres américano-anglo-atlantistes en Irak et en Afghanistan, au Kosovo (ndlr: contre la Serbie); ou en Libye (avec la France…); puis l’extension progressive, entre 1997 et 2020, de l’UE et de l’OTAN vers «l’étranger proche» russe (expression russe qui désigne les pays de l’Est de l’Europe et du Caucase que la Russie considère être son pré-carré), ont largement démontré le contraire, à savoir que l’Occident mondialisé et son projet de Gouvernance mondiale n’est pas pacifiste et masque un néo-impérialisme anti-souverainiste.


LD – Dans un autre de vos essais, “Les vraies ennemies de l’Occident”, vous traitez du danger naissant du totalitarisme islamique. Fait-il allusion au danger d’un futur soi-disant «califat islamique» en Europe? Que peut faire l’islam modéré pour prévenir ce risque de l’intérieur?


ADV – Plus qu’un califat, je me réfère à l’idée irrédentiste, suprématiste, néo-impérialiste et internationaliste de l’islam radical, qui utilise la représentation de califat et donc sa force symbolique, pour mobiliser les masses musulmanes frustrées par la mondialisation, puis les élites islamistes revanchardes, pour justifier leur prédation et leur projet de conquête des terres des autres peuples non-musulmans “infidèles” ou apostats, ceci dans une logique de prosélytisme théocratique totalitaire et suprémaciste.


En ce sens, j’ai créé, en 1997, l’expression «totalitarisme islamiste» (qui est devenu le titre d’un ouvrage à succès en France et traduit en Italie en 2004 et dont la préface, publiée à titre posthume, est d’Oriana Fallaci). Tout cela parce que pour moi l’islamisme djihadiste-salafiste et l’islamisme politique des Frères musulmans appartiennent à la même catégorie totalitaire, comme celle-ci a été définie par Enzo Traverso, ou par Giovanni Gentile lui-même, par Raymond Aron et par Hanna Arendt (ndlr: et E. Canetti, dans leurs écrits respectifs).

Cette forme de totalitarisme n’est pas forcément violente dans sa phase de préparation et de subversion, dans un territoire hostile non encore conquis. Et tant et si bien que le mythe du Califat lui-même sert à rappeler aux musulmans (ndlr: dans le monde) qu’ils ne doivent aimer et rechercher qu’une seule «Nation», celle de l’Islam («Al Oumma Al Islamiyya»), puisque la situation “normale” du “bon musulman” orthodoxe (ndlr: dans cette exégèse intégrale) consisterait selon les islamistes à toujours dominer les «mécréants» et certainement pas à leur obéir, pire des “péchés et des “trahisons”.


Le mythe, carburant (ndlr: idéologique et militant) du califat, a été réactualisé et idéologisé par les Frères musulmans, mais c’est aussi le centre du programme de tous les extrémistes djihadistes sunnites, avec une obsession singulière en ce qui concerne l’Etat islamique, mais on doit toujours rappeler que ce mythe a été relancé au début du XXème siècle par grands leaders des Frères musulmans, dont Hassan Al Banna et Sayid Qutb, et que ce sont eux qui ont créé Al Qaida et qui ont diffusé cette obsession califale devenue l’ADN, le manifeste idéologique symbolique de l’État islamique et tous les islamistes sunnites.


Ce mythe du califat a par exemple été utilisé dans la revendication des attentats de Barcelone en 2017, car Daech (NDLR : le mouvement jihadiste islamiste ISIS) a déclaré que le but de l’attentat terroriste était ouvertement de reconvertir toute l’Espagne d’aujourd’hui « mécréante » (ndlr : chrétienne et laïque), à l”islam et la rendre à son ancien statut de composante du califat islamique (ndlr : au moyen-âge hispanique du califat de Grenade), à ​​l’époque de la domination arabo-islamique berbère d’Al Andalus (NDLR : qui donne le nom à l’Andalousie actuelle).


Ce mythe califal n’influence toutefois pas que les barbares violents terroristes de Daesh ou Al-Qaïda: il est au centre de la mythologie politique théocratique du Hamas palestinien, mais aussi de la politique extérieure et intérieure de Recep Taiyp Erdogan en Turquie qui voit dans le “neo-ottomanisme” donc le retour à l’époque du sultanat et du Califat turco-ottoman qui dominait le monde arabe et les Balkans en plus de la Turquie, l’alpha et l’oméga et la source légitimatrice de son irrédentisme et de son néo-expansionnisme.


En conclusion à cette question, ce qui est le plus dangereux et menaçant aujourd’hui n’est pas tant le terrorisme jihadiste des adeptes du Califat en tant qu’empire islamique qui dominerait l’Europe dans une dictature de la Charià – scénario irréaliste – mais l’idée et la nostalgie du Califat en tant que force de mobilisation idéologique et prosélyte qui motive des musulmans à rejoindre l’islamisme radical et à considérer le fait de vivre avec des non-musulmans et sous des lois non-musulmanes “mécréantes” comme une humiliation… Donc le repli communautariste et le séparatisme


LD – Parmi les risques que vous décrivez en analysant la mondialisation dangereuse, il y a l’intuition – entre les lignes – de la guerre d’aujourd’hui qui oppose la Russie, flanquée de sa pseudo-alliée la Chine, d’un côté, et l’Occident d’autre part. Comment ce conflit et tous les conflits chauds ou froids ultérieurs se termineront-ils? La Chine prendra-t-elle vraiment le contrôle géopolitique mondial d’ici 2050 en exploitant la Russie et l’Inde comme alliés subordonnés? Et comment remplacera-t-il la puissance américaine?

ADV – Dans mon livre sur la mondialisation dangereuse, j’analyse plusieurs scénarios, sachant que le pire n’est jamais certain.


A commencer par le théâtre des opérations en Ukraine. Si la défaite totale des nationalistes ukrainiens est très probable, elle n’est pas tout à fait certaine et les choses peuvent changer tous les jours, et se renverser à moyen ou long terme. Certes, la victoire militaire partielle ou totale de la Russie en Ukraine est tenue pour acquise, malgré l’aide militaire et politique financière de l’Occident, mais nous n’en saurons plus en pratique que dans cinq ou six mois, lorsque les sanctions économiques “réelles” fortes “contre la Russie (qui coïncident avec le sixième paquet de sanctions de l’UE), auront produit leur effet.

A ce stade, nous saurons donc si la Russie sera capable de prolonger la guerre et de maintenir ses conquêtes ou si sa machine de guerre humaine, logistique et conventionnelle aura faibli.


Comme nous le savons, après juin, les objectifs de guerre russes ont changé pour la troisième fois et, après avoir quitté Kiev et concentré les opérations sur la reconstruction géopolitique de la soi-disant “Nouvelle Russie” (“Nova Rossia”, sud et est), le Kremlin a renforcé par la progression de ses armées, dans le Donbass comme à Kherson et vers Odessa, il semble réaffirmer l’objectif de conquérir toute l’Ukraine dans sa complexité jusqu’à Kiev. Et, simultanément, le but est de renverser le pouvoir, défini par les Russes comme « nazi ».


Passons maintenant au niveau européen de l’analyse : l’UE célèbre sa « victoire » politique, le renforcement de son “unité retrouvée” face à la menace russe et, en même temps, célèbre la naissance ou la renaissance de la défense européenne. Mais, en vérité, géopolitiquement et stratégiquement parlant, c’est une erreur pour moi d’analyser une guerre civile intra-européenne comme quelque chose de positif et de considérer le renforcement de l’Alliance atlantique, qui est un instrument de la domination stratégique américaine, comme la « preuve ” de la naissance de l’Europe fédérale, voulue à juste titre par Emmanuel Macron….

En ce sens, il convient également de prendre en compte les effets dramatiques des contre-sanctions et sanctions sur l’inflation généralisée en Europe et la perte de pouvoir d’achat des citoyens, sur lesquels pèsent des sanctions que les pays souverains non occidentaux ne s’imposent certainement pas eux-mêmes… On ne peut pas en dire autant des Américains, qui n’ont pas besoin d’importer des hydrocarbures d’Algérie, d’Azerbaïdjan et du Qatar pour compenser l’embargo russe. Dès lors, l’Europe ressemble à un «dindon de la farce».


Dans mon livre, j’explique que les Européens, en confondant morale et géopolitique, imposent toujours des lois et des mesures que les nations émergentes ou multipolaires (cyniques, nationalistes et pragmatiques) ne respectent pas, et que les Etats-Unis ont conçues à leur avantage ….


Vous pouvez le voir avec la Chine qui est entrée dans l’organisation mondiale du commerce (OMC) bien avant et plus facilement la Russie, mais en en violant tous les principes et règles dont le droit de propriété et le non-protectionnisme…


La seule chose presque sûre à 100%, c’est que la Chine sortira gagnante, à court, moyen et à long terme, car à court terme, elle aide la Russie à contourner les sanctions mais en augmentant le prix des biens qu’elle lui exporte, et en même temps, elle importe et importera du gaz et du pétrole russes à des prix très bas. A moyen terme, la crise économique annoncée de l’Occident très endetté et fragmenté permettra à la Chine de continuer à grandir et de préparer sa “grande revanche” après “l’humiliation” exercée par l’Occident à la fin du 19ème siècle.


À terme, le processus de multipolarisation en cours sera bénéfique pour la Chine dans sa volonté de réduire ou de détruire la suprématie américano-occidentale.


Et la dédollarisation en cours accélérée par la roublisation énergétique russe (l’or aussi est roublisé) sera imitée non seulement par la Chine, l’Arabie saoudite, l’Inde et d’autres États multipolaires, mais sapera gravement la suprématie américaine basée non seulement sur son armée, son soft power et son PIB économique, mais beaucoup sur le dollar qui, jusqu’à la guerre d’Ukraine, était la seule ou presque la seule monnaie de paiement de l’énergie.


Ainsi, si les Américains qui ont (en partie seulement) contribué à provoquer la dramatique (et impardonnable) réaction russe, avec l’extension permanente de l’OTAN et des systèmes de missiles et anti-missiles depuis les années 2000 et avec leur ingérence continue dans le “voisin étranger” russe, les gagnants économiques et stratégiques semblent être à court terme les Etats-Unis (unanimisme pro-OTAN en Europe ; et ventes d’armes et de gaz de schiste aux Européens ; puis séparation définitive entre l’Allemagne et l’UE d’un côté et le Heartland russe de l’autre), mais pas à ​​long terme, car Washington n’a aucun intérêt à accélérer la dédollarisation et l’union radicale russo-chinoise contre l’Occident comme les autres convergences multipolaires.


LD – Vous êtes l’un des plus grands experts internationaux de l’Islam mondial et européen. A votre avis qui exploite qui? L’islam s’étend-il pro domo sua, donc pour ses propres intérêts? Ou est-elle au service d’un projet global chinois, ou d’un trust financier global international? Quel rôle jouent aujourd’hui les pays du Golfe vis-à-vis du totalitarisme intégriste?


ADV – Le thème de l’alliance anti-occidentale sino-islamique fait partie des théories de Samuel Huntington (auteur anglo-saxon, dans les années 90 du siècle dernier, du célèbre essai “Le conflit des civilisations”), sur le choc entre les civilisations. Mais, je pense que cette alliance se limite géographiquement et géopolitiquement à l’alliance pakistano-chinoise contre l’Inde. Certes, Chine et islamisme radical combattent l’hégémonie morale de l’universalisme occidental, mais pour des raisons opposées, et en étant ennemies à bien des égards.


En Afrique, en Asie, en Europe de l’Est et en Chine même, les raisons du conflit entre l’Islam radical et la Chine sont très nombreuses. Par ailleurs, l’une des raisons de la création de l’organisation russo-chinoise dite de la Conférence de Shanghai (ndlr : SCO), en 2001, était d’abord et avant tout la promotion et la naissance d’un monde multipolaire, capable de résister à l’Occident américanisé, et puis de mener la lutte contre l’islam politique et le djihadisme en Asie centrale, en Chine et en Russie.


Ensuite, je ne pense pas qu’une soi-disant puissance financière mondiale ait un quelconque intérêt à parrainer et promouvoir la menace politique ou terroriste islamique, même si dans le phénomène « wokiste » (ndlr: du verbe anglais « to woke » : rester éveillé ; mouvement international et attitude de lutte et de prévention des injustices sociales dans le monde), il existe certaines convergences entre l’Open Society de George Soros (ndlr: mouvement financé par le financier américain naturalisé hongrois George Soros, inspirée de la leçon de K. Popper) ou certaines multinationales (ndlr: acteurs “globaux”) et les Frères musulmans, dans une logique mêlant stratégies d’immigration et wokisme, c’est-à-dire dans le cadre de la défense des minorités ou du droit au port du voile islamique couplé à celui de l’appartenance à la communauté LGBT (ndlr: acronyme signifiant «Lesbian, Gay, Bisexual, Transgender»), pourtant persécutées dans le monde musulman mais alliées tactiquement en Occident par des révolutionnaires professionnels pour affaiblir l’ennemi commun judéo-chrétien blanc-européen…


Ensuite, je ne pense pas qu’un soi-disant pouvoir financier planétaire ait intérêt à promouvoir la menace politique ou terroriste islamique, même si dans le phénomène “wokiste”, il y a quelques convergences entre l’Open Society de George Soros ou certaines multinationales et les Frères musulmans dans une logique immigrationniste ou wokiste,


La vérité a été exprimée il y a 40 ans non pas par Huntington, qui lui a dérobé l’expression, mais par le grand islamologue-orientaliste anglo-américain Bernard Lewis, qui a créé l’expression «choc des civilisations» précisément pour désigner la menace du Totalitarisme islamiste, mais qu’il définit en fait comme la “troisième vague d’expansion de l’islam”, après celle arabo-berbère des VII/VIII siècles, et celle turco-ottomane des XV – XVIè siècles.


Pour Bernard Lewis, en tant qu’orientaliste islamophile et érudit, l’expansion de l’islam radical n’a été que l’expression du “retour” de l’islam théocratique du califat, qui avait toujours représenté l’essence de l’islam « classique et normal » avant la colonisation européenne. Celle-ci a imposé une sécularisation forcée ou problématique, de l’inculturation (ndlr: vue comme assimilation culturelle sans médiation) pour les défenseurs du modèle de la tradition islamique indigène.

Au sens de mon interprétation, l’erreur d’analyse des Occidentaux, prisonniers de leur « autoréférentialité », consiste à imputer au phénomène mondial de l’Islam radical, né au début du XIXe siècle, en réaction aux Tanzimat (les réformes sécularistes à l’époque des derniers Ottomans), à une explication centrée sur l’Occident, essentiellement une réaction antiraciste dévoyée face a une supposée «islamophobie» dont l’Occident serait coupable .


Le fait de réduire l’islam politique néo-expansionniste conçu par les Frères musulmans et repris plus tard par Al-Qaïda, le Hamas et l’Etat islamique, à une réalité «extrémiste», le “mauvais” ou “faux” islam, comme s’il était extérieur à l’islam orthodoxe, et fruit de la politique euro-occidentale “sioniste-colonialiste”, est grave et erronée car cela empêche de comprendre la nature néo-impérialiste-orthodoxe et antiréformiste du projet d’islamisme politique, donc la nature théocratique, en partie orthodoxe et totalitaire de ce phénomène.

Je pense que c’est une erreur de sous-estimer la capacité de l’islam théocratique à poursuivre des objectifs de civilisation, géopolitiques et suprématistes totalitaires au niveau plantaire. Dans ma thèse de doctorat soutenue avec le professeur Iancu à Montpellier III, j’avais concentré mes recherches sur la capacité de l’islam politique à cacher ou à légitimer son propre suprématisme et son impérialisme, à travers les revendications des notions de “indigénisation” et de “autonomisation”.


Et de nombreux progressistes occidentaux et tiers-mondistes de bonne foi sont tombés dans ce piège explicatif du phénomène (ndlr: qui s’inspire des interprétations de Jacques Derrida).


Ainsi l’anticolonialisme et l’indigénisme des peuples musulmans qui ont chassé l’envahisseur colonisateur européen, n’est pas issu de l’Islam théocratique radical néo-califal, du projet précité de «Umma Al Islamiyya» (ndlr: islam universel domaine) « nation de l’islam planétaire », mais il fut le fait de nationalistes hostiles à toute forme d’impérialisme théocratique supranational. C’est pourquoi, par exemple, mes parents siciliens, qui ont vécu, comme Claudia Cardinale, en Tunisie, voyaient en la figure de Bourguiba le dirigeant laïque anticolonialiste sécularisé typique, hostile à la fois à la colonisation européenne et à la théocratie panislamiste supranationale.


Pourtant, l’anticolonialisme et l’indigénisme localiste des peuples musulmans qui ont évincé l’envahisseur européen n’étaient pas issus de l’islamisme théocratique radical néo-califal (projet de “umma al-islamiyya”, “nation de l’Islam planétaire”), mais des nationalistes souverains hostiles à toute forme d’impérialisme supranational théocratique. C’est pourquoi mes parents siciliens, qui ont vécu comme Claudia Cardinale en Tunisie, ont vu dans la figure de Bourguiba le typique séculariste hostile tant à la colonisation européenne qu’à la théocratie panislamiste supranationale…


LD – Parmi les facteurs de risque dans votre essai sur la mondialisation, vous mentionnez les mafias: en effet, l’économie souterraine est due à la corruption, au trafic de drogue et d’armes, que l’on peut définir comme un capitalisme mafieux, en un mot elle domine littéralement le monde, avec un pouvoir d’ombre transversal. Quelle sera cette dérive vers une finance et des économies déviées et de surcroît souvent “offshore”, c’est-à-dire au-delà des règles, grâce aux paradis fiscaux: des États qui favorisent le capitalisme occulte?


ADV – Dans mon livre La mondialisation dangereuse, d’ailleurs co-écrit avec le géo-politologue et ex-président de la Sorbonne, Jacques Soppelsa, j’explique que la criminalité transnationale organisée (CTO) est un grand bénéficiaire de la mondialisation marchande et libéral-libre-échangiste.


Dans une société toujours plus mondialisée et interconnectée, les mafias se sont érigées en véritables multinationales du crime où toutes les activités rentables – en plus de la drogue – sont les bienvenues.

Elles sont devenues des acteurs géopolitiques incontournables, non-étatiques, hybrides, illégaux…, certes, mais qui peuvent parfois faire plier des Etats et corrompre leurs décideurs, leurs fonctionnaires et leurs forces de l’ordre.


Les pays les plus faibles sont les plus exposés au risque, mais le péril est global, car les flux d’argent sale et les stupéfiants pointent presque tous vers les riches économies du Nord qui sont les plus gros marchés et qui possèdent les grandes banques et paradis fiscaux les plus sûrs.


Les réseaux criminels internationaux profitent donc pleinement de la mondialisation et de l’ouverture des frontières.


Leur souci premier, une fois leurs marchandises illicites acheminées et vendues, est de faire rentrer l’argent sale dans l’économie légale. L’idée de la “‘mondialisation heureuse” trouve de sérieuses limites: les mafias aiment par-dessus tous les accords de libre-échange, les ouvertures des frontières, les dérégulations, les déréglementations, le capitalisme mondialisé et l’économie digitale. Aujourd’hui, les activités des CTO comprennent, outre la production et la vente de drogues, les trafics d’armes, d’êtres humains/migrants/prostitution, l’élimination des déchets toxiques, le vol de matériaux, le braconnage; le trafic d’œuvres d’art ou toute autre activité illégale, y compris les trafics d’organes et le cybercrime.


D’après le grand expert du crime Eric Vernier, qui a croisé les statistiques de l’ONU, du FMI, du Groupe d’action financière sur le blanchiment de capitaux (GAFI) et d’ONG spécialisées, la richesse dégagée annuelle des mafias au niveau mondial avoisinerait 2 000 milliards de dollars par an.


Un autre expert dont je cite les études dans mon livre, Jean de Maillard parle de “Produit criminel brut” (PCB).