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Guerre contre l’Iran et crise du détroit d’Ormuz, Trump est-il tombé dans un engrenage infernal ?

  • il y a 17 heures
  • 4 min de lecture


ENTRETIEN. Randa Kassis, femme politique franco-syrienne et essayiste, est membre du Center of Political and Foreign Affairs, basé à Londres. À l’origine de la plateforme d’Astana en 2015, qui a réuni des opposants syriens et inspiré les pourparlers entre responsables russes, iraniens, turcs, occidentaux et saoudiens durant la guerre civile syrienne, elle livre ici son analyse des vingt premiers jours de la guerre contre l’Iran.


Quelques jours après la mort de l’homme fort de facto de l’Iran, Ali Larijani, alors que le prix du Brent approche les 110 dollars et qu’il pourrait monter à 200 dollars si aucune solution efficace n’est trouvée pour empêcher Téhéran de faire pleuvoir ses drones sur les installations pétrolières et les bateaux passant par le détroit d’Ormuz, Donald Trump semble n’avoir aucune stratégie réelle, faute d’avoir écouté les conseils du Pentagone et de la CIA, et même de son chef d’état-major de l’armée américaine, Dan Caine, qui alertaient sur le piège d’Ormuz, la guerre hybride économique et le manque de munitions des États-Unis en cas de guerre longue.


De ce fait, Trump annonce tantôt la fin proche de la guerre, tantôt n’exclut pas l’envoi de troupes (d’où sa demande de 200 milliards de dollars auprès du Congrès). Tout se passe donc comme si le président américain était tombé dans un engrenage dans lequel il est presque impossible de sortir indemne, ceci en vue des mid-terms proches et du début de rébellion de ses propres troupes qui avaient élu un président anti-interventionniste…


Alexandre del Valle. Les États-Unis ont éliminé le 17 mars dernier le chef des bassidjis, Gholamreza Soleimani, et surtout Ali Larijani, chef du Conseil suprême de sécurité iranien, le véritable nouvel homme fort de l’Iran depuis la mort d’Ali Khamenei. Le même jour, un important trumpiste, Joe Kent, chef du contre-terrorisme, a démissionné en dénonçant l’intervention contre le régime islamique iranien qui aurait été décidée par Trump sans écouter les services compétents et en se laissant entraîner par le “lobby pro-Israël” aux États-Unis et par Benjamin Netanyahou, alors que, selon lui, les États-Unis ne faisaient pas face à une menace imminente… Quelle est votre interprétation ?


Randa Kassis. Larijani était l’un des hommes forts du régime, mais réduire le pouvoir iranien à des figures visibles est une erreur classique. La République islamique fonctionne aujourd’hui comme une structure profondément opaque, décentralisée, façonnée par des luttes internes et des assassinats ciblés menés par Israël, ainsi que par une logique sécuritaire qui dépasse les individus. La visibilité d’Ali Larijani sur X ne faisait pas de lui un dirigeant de facto, sinon, Dmitri Medvedev dirigerait la Russie… Quant à Joe Kent, dans le langage politique américain, c’est un « héros » national.


Son épouse, militaire, a été tuée en Syrie dans un attentat de Daech. Sa démission n’est donc pas anodine : elle reflète une fracture réelle au sein de l’appareil sécuritaire américain. Je pense d’ailleurs qu’il n’était pas favorable au rapprochement de Trump avec le terroriste al-Joulani en Syrie, ce qui éclaire aussi sa prise de position contre un interventionnisme qu’il juge incohérent.


Concernant Donald Trump, il faut être clair : il ne s’est pas simplement « laissé entraîner » par Israël. Il agit selon une logique opportuniste et spectaculaire, où la démonstration de force prime sur la stratégie de long terme. Cette logique “PlayStation” n’est pas une simple provocation : c’est une manière de faire de la guerre un acte de communication politique, immédiat, visible, presque simplifié. Les objectifs de guerre ne sont pas les mêmes.


Trump semble se satisfaire de coups spectaculaires, comme l’élimination du Guide suprême, alors qu’Israël vise quelque chose de plus profond : le chaos durable, voire le démembrement de l’Iran. Le problème fondamental est ailleurs : contrairement à ce que certains pensent, éliminer des figures visibles ne fragilise pas nécessairement le régime iranien. Au contraire, cela accélère une mutation déjà en cours. Les nouveaux centres de pouvoir sont invisibles, plus idéologisés et souvent plus radicaux. Ils échappent aux logiques classiques de dissuasion et rendent toute lecture extérieure plus incertaine. C’est là que réside le véritable risque : non pas un Iran affaibli, mais un Iran plus opaque, décentralisé, plus radicalisé, et donc plus imprévisible.


Les objectifs stratégiques d’Israël sont relativement clairs. En revanche, ceux des États-Unis apparaissent plus ambigus. Y a-t-il une divergence stratégique entre Washington et Tel-Aviv ?


La divergence tient en grande partie aux logiques politiques internes des deux dirigeants, qui pèsent directement sur la stratégie. Du côté israélien, la guerre s’inscrit dans une dynamique où Benjamin Netanyahou joue un rôle central. Sa survie politique est liée au contexte sécuritaire. Entre les procédures judiciaires qui le visent et les équilibres fragiles de sa coalition, la prolongation d’un état de confrontation régionale lui permet de maintenir un leadership fondé sur la sécurité nationale. L’objectif dépasse la simple confrontation militaire avec l’Iran : il s’agit aussi de reconfigurer l’équilibre régional.


La coalition actuelle, dominée par une droite dure, défend l’idée qu’un affaiblissement structurel de l’Iran, voire une fragmentation interne du pays, pourrait ouvrir la voie à une normalisation plus large avec plusieurs États de la région. Autrement dit, derrière la confrontation militaire se joue un calcul stratégique : remodeler le rapport de forces régional afin d’isoler durablement l’Iran et consolider les alliances arabes avec Israël.

À Washington, la logique est différente et beaucoup plus erratique. Donald Trump pensait pouvoir obtenir une victoire rapide et spectaculaire, qui renforcerait son image de leader capable d’imposer sa volonté au monde. Il a sous-estimé les risques d’escalade et ignoré certaines mises en garde des services de renseignement. Son implication répond davantage à une logique personnelle : rechercher un succès visible qui alimente son image de dirigeant fort. Toutefois, cette posture entre en tension avec plusieurs intérêts américains, notamment la stabilité énergétique mondiale et les intérêts économiques de partenaires clés des États-Unis.


Elle entre également en contradiction avec les intérêts économiques de son propre entourage.

En réalité, malgré ses agitations, Trump cherche aussi à mettre fin à cette guerre, mais sans apparaître comme celui qui recule. Il est dans une logique de sortie du conflit en sauvant la face. Cela explique un déplacement stratégique vers d’autres foyers de tension, notamment autour de Cuba. On observe par exemple ses demandes adressées aux Européens pour qu’ils déploient davantage de navires afin de lui permettre de retirer une partie des forces américaines de la région et de les redéployer ailleurs. L’objectif est double : réduire l’exposition américaine au Moyen-Orient tout en requalifiant le conflit comme un problème européen, puis ouvrir un nouveau théâtre qui lui permettrait de reprendre l’initiative politique et stratégique.


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