Du Caucase à l’Afrique, de Libye en Azerbaïdjan : les nouveaux fronts stratégiques d’Erdogan

Depuis deux semaines, le président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliev a lancé une offensive militaire contre la petite république du Haut Karabakh, peuplée à 100% d’Arméniens chrétiens. Des tirs d’artillerie azéris ont pilonné les civils dans les villages autour de Stepanakert. Erevan a riposté et a déclaré l’état d’urgence tout en interpellant en vain le conseil de sécurité́ de l’ONU. La France est le seul pays européen à avoir réellement réagi, comme elle l'a fait peu avant pour défendre les intérêts de la Grèce, de la République de Chypre et de l'UE elle-même en Méditerranée et en Libye face à l'expansionnisme turc de plus en plus belliciste. Et la Russie tarde à réagir comme sa vocation de protectrice du peuple arménien devrait pourtant l'obliger moralement et géopolitiquement. Alexandre del Valle replace le drame des Arméniens, pris en sandwich entre deux ennemis héréditaires depuis le génocide arménien de 1915, dans le contexte global de montée de renaissance de deux idéologies néo-impérialistes et conquérantes, l'islamisme néo-ottoman et le panturquisme, qui menacent en fait autant l'UE et les pays arabes (très inquiets) que les victimes les plus directes des Turcs, Grecs et Arméniens.




Le conflit entre le peuple arménien d'une part et le tandem turco-azéri, de l'autre, ne date pas d'hier. La crise remonte à̀ l'époque où le Haut Karabakh (arménien  depuis deux mille ans à 98 %), entra en conflit avec les voisins azéris (ou "Tatars de Crimée"), entre 1905 et 1906, ce qui précéda le génocide des Arméniens du territoire ottoman en 1915, haut Karabakh compris. Plus tard, pendant la période de l’Union soviétique, le parti communiste réprima tout sentiment national arménien dans le Nagorny-Karabakh que Staline rattacha en 1921 à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, quant à elle peuplée de musulmans et historiquement très distincte et antagoniste, car héritière des envahisseurs turco-tatars qui soumirent à leur joug durant des siècles les populations chrétiennes du Caucase, d'Europe orientale et d'Asie centrale, Russie comprise. Dès lors, les Arméniens du Haut Karabakh ont subi des déplacements de population organisés par Bakou.


En 1988, soit un an avant la chute du mur de Berlin, les Arméniens du Nagorny-Karabakh réclamèrent tout naturellement le rattachement de leur territoire à la République soviétique d’Arménie. C’est en réponse à cette revendication que les Azéris massacrèrent des Arméniens à Bakou, Sumgaït et Kirovabad, avec des actes de barbarie répertoriés (femmes enceintes agressées, fillettes violées sous les yeux de leurs parents, croix arméniennes marquées au fer rouge sur le dos des victimes, etc). En 1991, le Haut Karabakh proclama donc son indépendance, comme tant d'autres républiques de l'ex-URSS, presque en, même temps que celle de l’Azerbaïdjan. En 1993, les forces arméniennes reprirent le contrôle de régions d’où̀ partaient les bombes azéries contre les civils du Haut Karabakh, chassant les Azéris sans faire de massacres, ce qui amena l’Azerbaïdjan à demander le cessez-le-feu en 1994.


Les négociations ont été placées depuis cette étape sous le contrôle du groupe de Minsk, coprésidé par les Etats-Unis, la Russie et la France. Deux principes contradictoires s'opposent : d’une part le droit des nations à l’autodétermination, et, d’autre part, le respect des frontières héritées de la période soviétique (discutable). Depuis lors, l'Azerbaïdjan revanchard n'a cessé d'augmenter ses dépenses militaires grâce à la manne pétro-gazière azérie, en vue d'une reprise "définitive" du Haut-Karabakh et de l'élimination de toute présence arménienne dans cette république autonome. Une tâche obsessionnelle pour l'autocrate en place à Bakou, Ilham Aliev, que l’arrivée au pouvoir d’Erdogan depuis 2002 n'a cessé d'encourager dans ses pires penchants bellicistes. En réalité, Erdogan comme Aliev flattent leurs peuples par un nationalisme néo-ottoman et panturquiste qui rappelle la geste des ultra-nationalistes Jeunes Turcs, auteurs du génocide arménien de 1915, lesquels voulaient déjà, comme Erdogan et son homologue azéri, relier territorialement l’Azerbaïdjan et la Turquie en reconquérant le Haut-Karabakh et en espérant, s'ils gagnent la guerre, réaliser la jonction entre les peuples frères turcophones d'Azerbaïdjan et de Turquie via l'enclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan et un petit bout de terre d'Arménie qui pourrait être conquise dans une prochaine étape, bref en détruisant l'Arménie. Celle-ci se bat par conséquent pour sa survie même, contrairement aux Azéris plus nombreux mais moins motivés, d'où l'envoi de mercenaires jihadistes syriens pro-turcs..

.

La Turquie d'Erdogan met de l'huile sur le feu: l'envoi des jihadistes syriens dans le Haut-Karabakh


La Turquie redevenue impériale, à la fois islamiste et panturquiste, encourage depuis des années déjà l’Azerbaïdjan à reconquérir « ses terres occupées ». Plus radical encore que tous ses prédécesseurs, Erdogan n'a pas arrêté de jeter de l'huile sur le feu, en appelant les "frères turcs azéris à reprendre chaque centimètre de la province" disputée. C'est d'ailleurs sous son influence que le pouvoir de Bakou s'en est pris, comme Erdogan récemment, à la France de Macron accusée de "stigmatiser les musulmans par son discours sur le séparatisme islamique », en représailles à la défense par Paris des Arméniens, des Grecs et des Chypriotes, pris pour cibles de la Turquie.


D'un antagonisme essentiellement ethno-territorial, le conflit azéro-arménien du Karabakh prend donc de plus en plus, comme l'a voulu le néo-Sultan Erdogan, une connotation de (re)conquête religieuse islamique contre les chrétiens autochtones "infidèles" du Nagorny-Karabakh. Certes, les Azéris, globalement biens moins islamiques que leurs "frères" ethniques turcs, dont ils parlent une langue très proche, sont chiites, mais le très sunnite Erdogan compte justement dépasser cette différence au nom du panturquisme racialiste, une idéologie qui parle au coeur des nationalistes azéris depuis plus d'un siècle, lorsque Turcs et Azéris participèrent ensemble au génocide des populations arméniennes et syriaques d'Anatolie et d'Azerbaïdjan en vue d'unir les Frères turcophones séparés par l'obstacle ethno-religieux et géographique arménien.


D'après certains analystes, la rhétorique belliciste d'Ankara est aussi un moyen pour Erdogan - lequel a dû composer avec Vladimir Poutine en Syrie en renonçant à son objectif de renverser Assad - de distraire son opinion publique et de faire ainsi oublier qu'Ankara travaille de façon moins glorieuse avec l'Iran et la Russie. Ces derniers ont en effet vaincu les rebelles syriens islamistes-sunnites anti-Assad, désormais cantonnés dans le réduit sous supervision turque d'Idlib-Afrin dans le nord-ouest de la Syrie. Cela permet aussi au Grand Turc de détourner l'attention des problèmes économiques de son pays et de recruter davantage de réfugiés syriens désœuvrés pour servir de "proxys" de l'armée turque dans diverses zones de conflit. Cet activisme tous azimuts s'auto-légitime au nom d'une cause religieuse panislamiste-panturquiste sur lesquelles prospère le parti au pouvoir à Ankara, l'AKP (parti de la Justice et du Développement), et dont l'allié électoral stratégique depuis 2016 est le parti d'extrême-droite panturquiste MHP, fanatiquement arménophobe et anti-kurde.


Les jihadistes internationaux de la Turquie d'Erdogan


Dans le cadre de l'aide à "l'Etat frère azéri, la Turquie achemine des avions et, depuis trois semaines, des milliers de jihadistes exfiltrés de Syrie et de Libye. Ces combattants islamistes, souvent d'ex-jihadistes d'Al-Qaïda ou Daech, ont déjà été utilisés auparavant par Ankara et l'agence de mercenaires islamistes SADAT (du général Adnan Tanriverdi, proche d'Erdogan)  contre les loyalistes pro-Bachar al-Assad et les Kurdes en Syrie puis, plus récemment, en Lybie contre les forces anti-islamistes et nationalistes du maréchal Khalifa Haftar, quant à lui soutenu par les Émirats, la Russie, l'Egypte et la France.


Erdogan justifie son activisme néo-colonial ottoman en se faisant passer pour un "protecteur des musulmans" et en utilisant une terminologie donnant l’impression qu’il lutte pour une cause «islamique» à chaque fois qu'il s'en prend verbalement à Israël, que son armée menace la République de Chypre ou la Grèce en Méditerranée (en fait pour s'emparer du gaz off-shore grec), ou que ses "proxys" islamistes/jihadistes recrutés en Syrie sévissent contre les Kurdes syriens ou irakiens ou réalisent les basses-oeuvres de l'armée turque en Libye, au profit du régime pro-Ankara et Frère-musulman de Tripoli. En réalité, il est assez étonnant que l'on ait pas parlé plus tôt de l'action de formation, recrutement et exfiltration de jihadistes internationaux par l'agence de mercenaires turque SADAT (dirigée par un général islamiste proche d'Erdogan), alors que ses équivalents américain, Black Water, et russe, Wagner, n'ont cessé d'être la cible des critiques dans les médias d'Occident.


D'évidence, pour Recep Tayyip Erdogan, les jihadistes syriens, qui seraient passés en deux semaines de 1000 à près de 4000 à l'assaut du Haut-Karabakh arménien, constituent un moyen efficace pour faire endosser par des forces "irrégulières" des crimes contre l'humanité, et qui pourraient être abandonnées une fois le travail terminé. Des rapports récents des Nations Unies ont d'ailleurs clairement dénoncé la violation par la Turquie de l'embargo sur la Libye et les crimes graves commis par les jihadistes enrôlés par la Turquie, y compris l'utilisation d'enfants-soldats en Syrie et en Libye.


Les buts d'Erdogan en Libye, en Afrique et au Proche-Orient


D'après Dr Abdelrahim Ali, président du Centre d'Etudes du Moyen-Orient (CEMO), député égyptien et rédacteur en chef d’al-Bawwaba News, expert reconnu des Frères musulmans et de la Turquie*, on ne peut "séparer ces ingérences turques au Moyen-Orient, en Méditerranée ou dans le Caucase arménien du rêve d’Erdogan de récupérer les territoires de l’empire ottoman en utilisant les groupes de l’islam politique et en particulier le groupe des Frères musulmans et l’organisation Daech (...), et nous ne pouvons séparer ces ingérences de la tentative d’Erdogan  de créer par le biais du « Mili Gorüs » (Brigades d’Erdogan en Europe) des communautés turco-musulmanes européennes totalement inféodées à lui et au Parti de la justice et du développement au pouvoir à Ankara, puis de les pousser à ne pas s’intégrer à ces sociétés occidentales d'accueil, ceci pour servir son rêve malade de fracturer ces pays par le séparatisme".


D'après Abdelrahim Ali, qui expose ici un point de vue arabe et égyptien souverainiste qui montre que les pays chrétiens du sud de l'Europe ne sont pas les seuls à s'inquiéter de l'hégémonisme turco-ottoman, le total des mercenaires syriens arrivés à l’ouest de la Libye aurait déjà atteint 12000, dont 400 enfants de moins de 18 ans pour un salaire de 2000 dollars, et des indemnités de 50000 dollars pour les blessés et 100000 pour les familles des morts. Erdogan aurait d'ailleurs déployé selon le président du CEMO un système de défense aérien de type Hawk dans la base d’al-Watiya, à l’ouest de la Libye et Ankara aurait déjà vendu plus de cent drones aux milices du gouvernement pro-frère-musulman (GNA) de Tripoli de Fayez al-Sarraj. Quant à la ville de Misrata, elle demeure stratégique dans le cadre de la collaboration entre les forces du GNA de Sarraj, les milices islamistes de Misrata qui le défendent, et la Turquie d'Erdogan et ses proxys jihadistes syriens. Rappelons que la Libye demeure quadrillée localement par des tribus et des clans eux-mêmes souvent liés à des groupes islamistes radicaux dont certains sont proches de la Turquie pour des raisons clientélistes, religieuses, économiques mais aussi ethniques. Erdogan ne rate d'ailleurs jamais une occasion de justifier son néo-colonialisme militarisé en Syrie, en Irak, à Chypre, en Libye ou maintenant dans le Caucase (Haut-Karabakh) par la "défense des minorités turkmènes ou ex-ottomanes opprimées. D'où son rappel constant que l'ouest de la Libye abriterait des descendants de Turcs-ottomans "opprimés" et donc à défendre. Le clan des Sgoutri, qui appartiennent à l'une des factions islamistes les plus radicales de Misrata, fait d'ailleurs partie de ces tribus sur lesquelles s'appuie Ankara.


Rappelons que le parti Emaar, qui a porté́ Mahmoud Sgoutri à la municipalité́ de Misrata, bénéficie d'ailleurs du soutien du grand mufti de Libye, Sadok al-Ghariani. Un papier intéressant paru dans Africa Intelligence du 26 juin dernier a rappelé que son frère, Mohsen Mohamed Sgoutri, a tenu son premier conseil d'administration le 24 septembre dernier en tant que président de la Misrata Free Zone (MFZ). Les frères Sgoutri ont d'ailleurs toute la sympathie de l'ex-leader du Groupe islamique combattant libyen (GICL), Abdelhakim Belhadj, ancien membre d'Al-Qaïda en Irak, "réhabilité" par Nicolas Sarkozy en 2011, devenu "gouverneur militaire" de Tripoli mais aussi milliardaire grâce aux juteux trafics de clandestins, mais protégé par ses parrains du Qatar et de Turquie, où il séjourne régulièrement.


La montée en puissance du clan de Sgoutri est appuyée par Ankara qui escompte ainsi faciliter les projets expansionnistes de la Turquie, laquelle cherche notamment à̀ reprendre la gestion du port de Misrata. Comme on le voit, politique, clanisme, islamisme et affairisme, voire trafics en tout genre, y compris de migrants clandestins, se mêlent étroitement dans cette partie de la Libye tripolitaine dont le gouvernement de Fayez al-Sarraj, lié aux Frères musulmans et aux milices de Misrata qui le protègent, est l'interlocuteur privilégié d'Ankara et bénéficie d'une étonnante (mais discutable) "reconnaissance" des Nations unies, ce qui a permis à Ankara de conclure, le 27 novembre 2019, avec Tripoli, un ubuesque traité de délimitation des eaux de Méditerranée orientale destiné à s'emparer de 40 du gaz offshore grec. Il est vrai que la MFZ de Misrata est hautement stratégique : son port en eaux profondes, principal point d'entrée des importations, alimente tout le pays et abrite certaines des plus grandes entreprises du pays. Citons des silos à grain de plusieurs gros négociants, comme Mohamed Tahar Issa, le concessionnaire Toyota, Mafaza, importateur d'engins de chantier et de pneumatiques Bridgestone, détenu par la puissante famille Swehli, etc. Lors d’un colloque organisé la semaine dernière par le CEMO à Paris, intitulé: « Les ingérences turques au Moyen-Orient et leur impact sur la paix mondiale », le président du CEMO, précité, Abdelrahim Ali, a résumé ainsi les buts stratégiques de la Turquie d'Erdogan en Libye:


-Garantir une part des ressources énergétiques de la Libye parce que la Turquie importe 50 milliards de dollars de produits énergétiques et contrôler une part importante des réserves de gaz en Méditerranée par le biais de l’accord de délimitation des frontières avec le gouvernement d’entente (100 millions de mètres cubes de gaz pour un montant d’environ 700 milliards de dollars), la Turquie cherchant à obtenir la part du lion au détriment de l’Egypte, de la Grèce et de Chypre;


-s'attribuer une part de la reconstruction de la Libye, les entrepreneurs turcs ayant signé en 2010 et 2011 des contrats de 28,9 milliards de dollars; 

-Tenter d’exploiter les conséquences du Printemps arabe et d’intervenir dans les affaires des pays voisins (Egypte – Tunisie – Algérie) en poussant notamment les Frères-musulmans à revenir en force et en répandant le chaos dans ces pays;

-S’approcher géographiquement de l’Egypte (rivale historique et principal concurrent de la Turquie dans la région) et tenter d’intervenir par-là dans ses affaires en poussant ses milices extrémistes islamistes à traverser les frontières ouest pour répandre le chaos en Egypte;

-Créer une situation privilégiée pour la Turquie face à l’Europe par le contrôle par Ankara des flux de migrants et des groupes terroristes à quelques kilomètres des côtes européennes, "le terrorisme étant une carte facile à utiliser pour Erdogan si jamais les Européens parvenaient à l’obliger à revenir sur ses plans hégémoniques en méditerranée".


Preuve que l'action d'Erdogan en Libye, mais aussi au Soudan ou en Somalie, où la Turquie entretient également des bases militaires et a des contacts avec des groupes islamistes et jihadistes, se déploie partout, jusqu'en Afrique noire et pas seulement au Maghreb : récemment, les forces armées nigérianes ont révélé qu'elles enquêtaient sur le fait que la Turquie aurait fourni des armes sophistiquées au groupe terroriste Boko Haram, comme cela a été rapporté fin septembre par le site d'information nigérian The Will. Récemment, la télévision égyptienne, Ten.tv, citée par CBN News Channel, a révélé cette information juste après que Turkish Airlines eût été accusée d'avoir expédié des armes au Nigéria à des groupes islamistes violents du Nord-est du pays. Le porte-parole de l'état-major nigérian de la Défense, le général Onyema Nwachukwu, a quant à lui confirmé ces allégations en s'inquiétant du fait que la fourniture d'armes à Boko Haram par la Turquie était un "très grave problème de sécurité nationale". Autre indice troublant, dans une vidéo publiée sur YouTube, un directeur adjoint de la compagnie aérienne turque, Mehmet Karataş, aurait déclaré à Mustafa Varank, ancien conseiller de Recep Tayyip Erdoğan, qu'il culpabilisait d'avoir envoyé des armes à l'organisation jihadiste via la compagnie de transport nationale... Déjà, en mai 2017, le gouvernement nigérian avait déclaré à l'AFP avoir intercepté une cargaison d'armes illégale en provenance de Turquie, cinq mois après une saisie similaire.


Retour au conflit azéro-arménien: quid de la Russie traditionnelle "protectrice des Arméniens"?


Pour revenir au conflit du Haut-Karabakh, qui n'est, on l'a vu, pas si éloigné du dossier syro-libyen du jihadisme, tout semble montrer, contrairement aux heurts précédents (2016, été dernier, etc), que le conflit va durer, en partie parce que la Turquie d'Erdogan a décidé d'y ouvrir un "quatrième front" après la Syrie, l'Irak et la Libye, régions qui, comme le Caucase ou Chypre du Nord et les Balkans, appartiendraient "de droit" à l’ancien Empire ottoman, tout comme d’ailleurs les îles grecques de Méditerranée orientale dont les 3000 milliards de mètres cube de gaz offshore sont convoitées par Ankara. Tout est donc lié. Tous ces dossiers ne peuvent donc être séparés. De ce point de vue, on ne peut que rester très étonné que la Russie de Poutine, qui affirme sa puissance et a remplacé l'idéologie soviéto-bolchévique par un nationalisme slavo-orthodoxe nostalgique de la Russie des Tsars, n'ait pas encore "bougé", alors qu'elle l'a fait pour un peuple bien plus étranger et plus lointain qu'est la Syrie.


N'oublions pas en effet qu'à la différence de la Syrie des Assad, certes liée étroitement à Moscou depuis la guerre froide, l'Arménie se situe sur ce que les Russes nomment leur "étranger proche" ex-soviétique. Ne pas bloquer l'offensive azérie et turque dans le Haut Karabakh et laisser les Azéris chasser et ou massacrer les Améniens de cette République (ce qui n'est pas impossible puisque l'Azerbaïdjan, est plus riche, plus armé et plus peuplé) serait par ailleurs catastrophique pour Poutine, tant d'un point de vue électoral que pour l'image de la puissance russe. Rappelons aussi que la diaspora arménienne est forte de plusieurs millions d'âmes en Russie; que le peuple russe est traditionnellement arménophile, et que Moscou entretient en Arménie, à Guyoumri, la seule base militaire russe dans la région du Caucase, hors Tchétchénie bien sûr. Cet affront s'ajouterait aux humiliations subies en Serbie, où la Russie ne put se porter au secours des Serbes du Kosovo, puis aux multiples affronts qu'ont déjà subi les Russes depuis 2013 au Moyen et Proche Orient de la part de leurs étranges et fort récents alliés turcs, jadis ennemis: l'ambassadeur de Russie en Turquie, Andreï Karlov,  tué le 19 décembre 2016 par un policier turc (Mevlüt Mert Altıntaş), alors qu'il visitait une exposition d'art dans la capitale turque; et pilote russe tué par les milices turkmènes pro-Ankara de Syrie le 3 octobre 2015 après que l'aviation turque ait abattu un Sukoi-24 russe (le navigateur a pu être récupéré lors d'une opération de sauvetage qui coûta la vie à un autre soldat de la marine russe). Arrogance suprême, rappelons aussi que le 16 octobre 2015, après que l'armée turque eût abattu un drone russe de type Orlan-10, Recep Tayyip Erdoğan déclara que « même si c'est un oiseau qui viole notre espace aérien, il fera l'objet des mesures nécessaires »...


Il est donc clair qu'avec l’appui de la Turquie d'Erdogan, qui a su défier Moscou en Syrie, dans les Balkans, en Libye, et maintenant dans le Caucase ex-soviétique, l’Azerbaïdjan du président autocrate Alliev, prêt à tout pour consolider son pouvoir par une guerre revancharde contre les Arméniens, se sent pousser des ailes. Signe qui ne trompe d'ailleurs pas, en juillet dernier, l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Azerbaïdjan, Elmar Mamedyarov, jugé trop proche de la Russie et pas assez belliciste, a été remplacé par un ex-ministre pantin d'Aliev. Ce dernier veut d'autant plus montrer les muscles qu'en juillet dernier, l’Azerbaïdjan a subi une défaite cuisante face aux forces arméniennes alors déjà agressées dans le Haut Karabakh.


L'expansionnisme d'Erdogan dans les zones d'intérêts stratégiques russes va endommager tôt ou tard l'alliance précaire russo-turque: l’arrivée en Azerbaïdjan de milliers de jihadistes de Libye et de Syrie inquiète Vladimir Poutine, qui sait que ces fanatiques proxys jihadistes de l'armée turque (et maintenant des Azéris revanchards) pourraient bientôt déstabiliser les républiques caucasiennes de Russie et même les Etats turcophones ex-soviétiques d'Asie centrale, où le panturquisme conquérant entrera forcément en concurrence avec les intérêts russes et les pouvoirs post-soviétiques en place membres de la CEI qui unit la Russie à ses ex-satellites d'Asie centrale et du Caucase, dont l'Arménie d'ailleurs. ue répondre à ceux qui reprochent à Israël de vendre des armes à l’Azerbaïdjan ? 


Quid d'Israël, qui a vendu des armes à l'Arménie, est un allié stratégique de l'Azerbaïdjan et n'a jamais reconnu le génocide arménien?


Depuis deux semaines, nombre de mes amis arméniens et philo-arméniens me demandent pourquoi Israël est l'allié de l'Azerbaïdjan et n'a pas reconnu le génocide des Arméniens, que la Knesset avait approuvé, mais dont la proposition de loi n'a pu être adoptée in fine non pas parce que le peuple israélien serait "ami des Turcs" ou anti-arménien, mais en raison de considérations stratégiques froides. Bien qu'Israël n'ait pas de lois mémorielles, y compris pour le génocide juif, ce qui est méconnu en France et en Europe, il est clair que cette reconnaissance souhaitée par nombre d'Israéliens et de juifs du monde entier, qui se souvient des paroles d'Hitler: "qui se souviendra du génocide arménien"?, serait logique, souhaitable et naturelle. Secundo, il est clair que si des alliances contre nature comme l'alliance passée turco-israélienne et présente israélo-azérie peuvent être critiquables sur le plan moral, les Etats n'ont pas de sentiment mais que des intérêts géopolitiques froids, encore plus ceux qui sont enclavés ou entourés d'ennemis, comme l'Arménie ou Israël qui s'allient avec qui elles peuvent. De ce fait, l'Arménie a de très bons rapports avec nombre d'Etats arabes et avec l'Iran, tandis qu'Israël fait de même avec l'Azerbaïdjan.


Chacun a les alliés de revers que commande sa géographie. Mais il m'a paru utile ici de donner la parole à un expert franco-israélien du terrorisme et du Proche-Orient, le Grand Reporter, écrivain et documentariste Pierre Rehov, qui ne porte pas Erdogan ou Aliev dans son coeur, mais qui souhaite clarifier la position de l'Etat hébreu: "Je constate tout d'abord qu'assez curieusement, alors qu’Israël n’est qu’un parmi les pays exportateurs d’armes ayant des relations diplomatiques et commerciales avec l’Azerbaïdjan, c’est une fois de plus, de façon ciblée, que l’Etat Juif se retrouve au banc des accusés", lance Rehov, qui précise qu'Israël envisage de suspendre toute livraison d’armes à l’Azerbaïdjan pendant la durée du conflit avec l’Arménie. 


"Certes, des armes ont été vendues, poursuit-il, mais au-delà de toute idéologie, ce qui m’intéresse ce sont les faits précis et les chiffres. Concernant les faits, voici la liste non exhaustive des pays fournisseurs d’armes à l’Azerbaïdjan. En tête, la Russie et la Turquie. Israël intervient en troisième position, devant l’Afrique du Sud, les Etats-Unis, la Suisse, l’Autriche, la Grande Bretagne, l’Italie, la France, la Chine… Il est vrai que les drones Hermes 900 israéliens jouent un rôle important dans ce conflit, de même que les missiles balistiques LORA, mais tous les contrats d’armement passés entre Israël et l’Azerbaïdjan, pour un montant de 850 millions de dollars sur trente ans, ont été signés bien avant que n’éclate le conflit actuel. Je ne connais pas de contrat de ventes d’armes qui stipule une quelconque interdiction de les utiliser. Il faut également savoir que, dans un environnement extrêmement hostile, avec pour voisin l’Iran, dont le gouvernement actuel s’est donné pour mission la destruction d’Israël etl’extermination des Juifs, l’Azerbaïdjan a été le premier et le plus solide allié musulman de l’état hébreu. En cas d’attaque préventive contre l’Iran, Bakou autoriserait sans doute les avions israéliens à utiliser non seulement son espace aérien mais également ses bases. Ajoutez à cela que l’Azerbaïdjan fournit 40% de son pétrole à Israël, vous avez toutes les bonnes raisons géopolitiques derrière ces accords et ces livraisons. La géopolitique ne s’encombre pas d’émotions ni de morale. Seuls les intérêts des pays concernés comptent et Israël ne devrait pas se retrouver systématiquement sur le banc des accusés, comme c’est, hélas, son habitude, pour des pratiques courantes dans le monde complexe de l’armement. Maintenant, si vous me demandez mon point de vue sur le plan moral, il va sans dire que nous devons apporter notre soutien aux Chrétiens d’Orient, qui souffrent des volontés hégémoniques du dictateur Erdogan et des poussées extrémistes au cœur du monde musulman. 


* Dr. Abdelrahim Ali, expert des mouvements islamistes, a notamment publié: Daech et l'Etat des Frères-musulmans, L'Harmattan 2020.

* Pierre Rehov, romancier, grand-reporter, expert du terrorisme et réalisateur de vidéos franco-israélien, a récemment publié: "TED", Editions La mécanique générale, Paris, janvier 2020.

A la une