Crise ukrainienne : les gazoducs russo-européens, l’épine dans le pied pour l’hégémon américain

Notre chroniqueur revient cette semaine sur la dimension gazière des tensions États-Unis-Russie autour de la crise russo-ukrainienne. Il explique que ce conflit est intrinsèquement lié à la guerre énergétique déclarée par l’Amérique à la Russie, cette dernière devant nécessairement être présentée comme hostile ou même poussée à l’être ou à le redevenir, comme au temps de la guerre froide...



Le projet de gazoduc South Stream a fait les frais de ce que nous avons baptisé la “néo-guerre froide” États-Unis-Russie. Ce pipeline, long de 3 600 kilomètres, destiné à exporter le gaz sibérien, en contournant l’Ukraine, devait fournir jusqu’à 63 milliards de mètres cubes par an aux pays européens grâce à deux branches, l’une vers l’Autriche, l’autre vers les Balkans et l’Italie. Lancé en 2007, ce projet, appuyé notamment par l’Italie et d’autres pays d’Europe du Sud et balkanique, a été abandonné, en décembre 2014, en raison des pressions des pays les plus antirusses de l’Union européenne, et donc des États-Unis, qui souhaitaient voir leurs alliés ukrainiens demeurer dans le jeu gazier et surtout ne pas dépendre directement de Moscou.

Ce choix russo-sceptique allait favoriser en réaction un rapprochement géo-énergétique entre Russes et Turcs (ces derniers sont traditionnellement impliqués dans la réduction de la dépendance européenne vis-à-vis de la Russie, mais ils ont décidé d’offrir leur voie de transit au plus offrant et ont eux-mêmes fort besoin des hydrocarbures de Russie et des Républiques turcophones ex-soviétiques pro-Russes membres de la Communauté des États indépendants (CEI). Cela étant, d’autres infrastructures permettent d’acheminer du gaz de Russie, notamment vers l’Allemagne (North Stream), ce dernier pays figurant parmi les plus dépendants de l’Union européenne envers la Russie pour sa demande en gaz naturel (63,5 %).

Le gazoduc Nord Stream, qui passe sous la Baltique et débouche dans le nord de l’Allemagne, a été mis en service en 2012. Le projet Nord Stream 2, visait à doubler la capacité de livraisons directes de gaz russes du réseau Nord Stream 1, pour parvenir à 110 milliards de m³ par an. Avec des investissements estimés à 11 milliards d’euros, financés pour moitié par la compagnie russe Gazprom (et le solde par les sociétés européennes OMV, Wintershall Dea, Engie, Uniper et Shell), le projet s’est attiré les foudres du Congrès bi-partisan des États-Unis, qui accusait publiquement l’Allemagne d’être « prisonnière » de la Russie et exigeait son abandon… avant de faire adopter des sanctions « extraterritoriales » contre les entreprises collaborant au projet en décembre 2019.


On est loin de la solidarité russo-européenne et de l’Axe géo-énergétique Paris-Berlin-Moscou désiré par le général de Gaulle dans le cadre de son plan Fouchet.

Le projet a ainsi été brutalement interrompu pendant près d’un an, avant de sembler reprendre en décembre 2020. Bien que ses 1 230 kilomètres soient quasiment terminés (il manque 6 % du gazoduc à achever, 74 kilomètres), le projet de gazoduc reliant la Russie et l’Allemagne qui devait être mis en service début 2020, n’est pas au bout de ses peines. L’Amérique, et donc pas seulement Trump, mais aussi son successeur Joe Biden, continuent de multiplier les moyens de pression pour retarder ou compromettre la mise en route du gazoduc, voyant dans l’Europe un parfait débouché pour son abondant gaz naturel de schiste…

Cela montre une fois de plus comment la puissance unilatérale étasunienne instrumentalise des conflits comme l’Ukraine (qu’elle a d’ailleurs contribué à faire exploser), et des arguments moralistes, pour pérenniser l’aberration internationale que constituent les lois extraterritoriales américaines qui permettent au Trésor américain de geler des avoirs de n’importe quels États et compagnies au monde (avec à la clef des “amendes” se chiffrant en milliards de dollars) accusées de faire du commerce avec des “États voyous” (rogue States) sous sanctions, en réalité dont les intérêts énergétiques (Iran, Russie, etc.) dérangent ceux des compagnies américaines et les stratégies d’endiguement du Deep State américain…


Au-delà du gaz russe, les Européens se fournissent également bien sûr en Norvège, en Algérie et au Qatar, ce qui explique aussi la permissivité de l’Union européenne vis-à-vis des Frères musulmans en Europe, parrainés et financés justement par Doha… Tout est lié. Grâce à la diabolisation-éviction du concurrent géo-énergétique russe par les États-Unis au nom des dossiers ukrainien et syrien ou de la question des droits de l’homme, très hypocritement orientée en exonérant les pétromonarchies bien plus dictatoriales que Moscou, l’Union européenne n’est plus seule maître de sa destinée énergétique. On est loin de la solidarité russo-européenne et de l’Axe géo-énergétique Paris-Berlin-Moscou désiré par le général de Gaulle dans le cadre de son plan Fouchet pour une Europe des Nations indépendantes des États-Unis et donc “recontinentalisée”…

Les pays ouest-européens n’ont pas tenté de bloquer l’arrivée de ce gaz écologiquement très incorrect, dont l’extraction s’opère par le procédé de la fracturation hydraulique, très consommatrice de produits chimiques et d’eau et véritable catastrophe écologique.

À cet effet, l’ancien secrétaire d’État américain à l’Énergie, Rick Perry, n’avait pas hésité à vanter les mérites du gaz américain, pourtant bien plus cher que le gaz russe si les contrats devaient être renégociés, mais qu’il a présenté comme “fiable” et synonyme de “liberté” pour les Européens ! En 2019, les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) avaient bondi de 87 % et 15 % du total provenaient des États-Unis. La révolution du gaz de schiste américain, démarrée en 2000-2008, surtout sous l’ère du soi-disant écologique Obama, a complètement changé la donne énergétique américaine et mondiale, faisant du pays une superpuissance pétrolière et gazière et bousculant ainsi les équilibres géopolitiques mondiaux.

Curieusement, les pays ouest-européens, d’habitude à la pointe des exigences écologiques, n’ont pas tenté de bloquer l’arrivée de ce gaz écologiquement très incorrect, dont l’extraction s’opère par le procédé de la fracturation hydraulique, très consommatrice de produits chimiques et d’eau et véritable catastrophe écologique. La raison est que leur servilité vis-à-vis de l’OTAN et donc leur hostilité envers la Russie (exceptée l’Allemagne qui a un besoin vital de gaz russe et a appuyé pour cela Nord Stream 1 et 2), pousse l’Union européenne à ne rien faire contre l’arrivée croissante de ce gaz de schiste américain qui pourrait contribuer à faire diminuer la dépendance européenne envers les hydrocarbures russes. Ainsi, selon la Commission européenne, les exportations de gaz naturel liquide américain vers l’Europe ont augmenté de 272 % depuis juillet 2018…


Lorsque Joe Biden promet aux Russes des « sanctions économiques aussi terribles que celles contre l’Iran », en cas d’invasion (phantasmatique) de l’Ukraine par la Russie, le parallèle est plus que révélateur des vraies intentions géo énergétiques américaines : le régime de sanctions américains contre l’Iran – pas uniquement motivé par la “morale”, mais aussi par la concurrence énergétique – a en fait ouvert de nouveaux débouchés au pétrole et au gaz américains, qui s’est ainsi substitué en partie au brut iranien exporté vers l’Europe et l’Asie…


Si l’on revient au sujet de l’Ukraine et du gazoduc North Stream 2, qui la contournera et “risque” de rendre bien plus sûr l’acheminement du surplus de gaz russe vers l’Europe – normalement bien moins cher et plus écologique que le gaz de schiste –, on comprend pourquoi les États-Unis persistent à ne pas donner de garanties à Moscou sur la non-extension de l’OTAN à l’Ukraine : car si Washington faisait cette concession demandée par Moscou depuis 1991, la Russie ne serait plus poussée à commettre des erreurs, serait moins anti-occidentale, et donc plus difficile à diaboliser…



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