Chaos libyen et expansionnisme turc en Méditerranée : où s’arrêtera le néo-Sultan Erdogan ?

La situation en Libye suscite beaucoup d'inquiétudes. La montée des groupes terroristes, l'expansionnisme de Recep Tayyip Erodgan et l'immigration clandestine représentent un triple danger. Ces fléaux ont prospéré sur le vide laissé par la politique occidentale.


Avec Alexandre Del Valle



La situation de la Libye en voie de "syrianisation" est plus que désastreuse que jamais. Elle l'est pour les Libyens eux-mêmes, victimes d'une guerre civile qui a découlé directement du printemps arabe, devenu vite un hiver islamiste, et de l'intervention franco-anglo-américaine de 2011 qui aboutit au renversement de Mouammar Kadhafi et à l'ascension de groupes islamistes combattants liés aux trafics en tout genre. Elle l'est pour toute l'Afrique sahélo-saharienne, déstabilisée depuis lors par les métastases jihadistes consécutifs à la chute du régime Kadhafiste, alors rempart contre Al-Qaida et Daesh. Elle l'est aussi pour les pays de l'Union européenne, peu conscients (exceptés la France, la Grèce, Chypre et l'Italie) du triple danger représenté par la montée des groupes terroristes, par l'expansionnisme néo-ottoman d'Erdogan qui voudrait faire de la Libye un protectorat de facto, et par l'immigration clandestine massive favorisée par les trafiquants d'êtres humains, ces trois fléaux ayant prospéré sur le vide laissé par la politique occidentale de "regime change" qui rappelle le syndrome irakien.


Forces en présence

Rappelons aux lecteurs qu'en Libye, depuis l'échec de la transition démocratique voulue par le tandem BHL-Sarkozy et les trois puissances qui ont démantelé le régime de Kadhafi en 2011 (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis), deux camps se sont affrontés à partir de 2014: premièrement le gouvernement d’entente nationale [GNA] du Premier ministre Fayez el-Sarraj, soutenu par la Turquie et le Qatar, lié aux Frères musulmans, défendu par les puissantes milices islamistes de Misrata, puis reconnu par le Parlement périmé de Tripoli, tout en étant reconnu par les Nations Unies. Deuxièmement, l’Armée nationale libyenne [ANL] du maréchal Khalifa Haftar, soutenu par le gouvernement de Tobrouk, lui-même reconnu par le dernier Parlement libyen élu en juin 2014, donc le seul légitime démocratiquement. Ce second camp est appuyé par les Émirats arabes unis et l’Égypte qui combattent activement l'islamisme des Frères musulmans comme le jihadisme, puis par la Russie et (discrètement) la France.


Après avoir lancé une offensive vers Tripoli, en avril 2019, l’ANL de Haftar a subi un revers face aux milices islamistes pro-GNA, appuyées par des groupes rebelles turkmènes et des jihadistes syriens pro-Turcs encadrés par Ankara. Mais les forces pro-Haftar sont loin d'être défaites comme l'ont affirmé un peu vite les médias occidentaux et turcs: en réalité, l'armée du Maréchal Haftar contrôle encore plus de 65 % du territoire libyen!, tandis que celles de Sarraj, appuyées par le Qatar et la Turquie, n'en contrôlent que 10 %. Et la "reprise" de Syrte, voulue par Ankara et Tripoli, ne sera pas si facile qu'on l'affirme ici et là... Rappelons que le 17 aout dernier, un accord a été conclu entre Tripoli et Ankara pour officialiser l'installation de forces turques en Libye et pour la formation des troupes libyennes pro-Sarraj par des "conseillers militaires" turcs, accord qui accompagne la venue en masse en Libye de miliciens islamistes et jihadistes exfiltrés de Syrie puis payés et entrainés par Ankara et le Qatar pour secourir le pouvoir de Tripoli. Sans oublier les bases militaires turques d'Al-Watiya et les ports de Tripoli, Misrata et Al Quds, ouverts aux forces d'Ankara et à leurs proxys jihadistes. C'est dans ce contexte qu'ont été repérées le 13 aout dernier des frégates turques de classe G ainsi que trois patrouilles de bateaux militaires LNA postés à quelques miles de Syrte.


L'enjeu de Syrte et de la manne gazo-pétrolière méditerranéenne

Depuis juillet dernier, le statu quo à Syrte, tenue par l’ANL, mais disputée par Tripoli, est précaire, sachant que celui qui contrôle cette ville a la mainmise sur le croissant pétrolier et dispose donc de la formidable manne qui en découle. L'enjeu majeur qui motive l'activisme irrédentiste et militaire turc est donc bien la course au gaz et au pétrole. Et le lien entre le dossier libyen et les compétitions pour le forage gazier en Méditerranée qui oppose les Turcs aux Grecs et à plusieurs pays arabes riverains est patent : l'accord conclu entre le régime d'Erdogan et le GNA de Sarraj le 27 novembre 2019 - qui rectifie la délimitation des espaces maritimes et donc des zones économiques exclusives (ZEE) entre la Libye et la Turquie a ni plus ni moins pour but de légitimer l'accaparement par la Turquie de 40 % des réserves de gaz offshore de Méditerranée orientale au détriment des Grecs et des Chypriotes. Les appétits géo-énergétiques et irrédentistes turcs inquiètent également les Égyptiens, les Syriens, les Israéliens et les Libanais qui ont tous conclu depuis les années 2000 des accords avec Chypre et la Grèce pour la répartition des réserves de gaz conformément au droit international et aux frontières reconnues internationalement. Adepte d'une rhétorique victimaire propre à tous les régimes expansionnistes, Ankara répond aux plaintes des pays concernés, de l'Union européenne, des Nations unies et de la Ligue arabe en affirmant être "exclue" du deal énergétique méditerranéen et mériter un plus grand "espace vital maritime".


Elle conteste à cet effet le traité de Lausanne qui fixa les frontières entre la Turquie et la Grèce en 1923, d'où la menace turque récurrente de s'emparer d'îlots grecs proches des côtes turques, et cet expansionnisme prédateur est légitimé idéologiquement, à la manière d'un Hitler jadis, par la prétention d'Erdogan de "défendre les droits historiques" des Turcs et des "descendants de Turcs et d'Ottomans" à Chypre, en Grèce, dans les Balkans, en Irak, en Syrie, en Lybie et même plus récemment en Tunisie, ceci dans le cadre d'un véritable néo-colonialisme ottoman décomplexé. Après avoir tenté de submerger la Grèce par une vague migratoire, soutenu des milices islamistes et jihadistes en Syrie et en Libye, réislamisé la basilique Sainte-Sophie, Ankara a lancé depuis 2019 une série de provocations ayant valeur de test : en novembre 2019, la Marine turque a menacé militairement la compagnie pétrolière italienne ENI obligée de faire partir un bateau de forage pourtant légalement habilité à forer dans le sud de l'ile, elle a ensuite escorté des bateaux industriels turcs venus prospecter et forer illégalement en zone maritime souveraine chypriote et grecque, puis, en juin dernier, Ankara a annoncé qu'elle allait explorer le gaz offshore autour de l'île grecque de Kastellórizo pourtant située dans la zone économique exclusive grecque (ZEE). Les tensions sont montées d'un cran lorsque le Président turc Recep Taiyyp Erdogan a annoncé l'envoi d'un navire de recherche sismique, "Oruç Reis", utilisé pour sonder des hydrocarbures, escorté par 28 bâtiments militaires. Seuls Le Caire et Paris ont réagi, l'Union européenne, l'Otan et l'Allemagne ayant tenté de diluer les responsabilités dans le cadre d'une politique d'apaisement et de faiblesse qui n'a fait qu'encourager la Turquie d'Erdogan à aller plus loin.


Plus récemment, les forces militaires turques déployées au large de Syrte, en Libye, ont envoyé une frégate et trois autres bâtiments en menaçant à demi-mot de lancer une offensive pour déloger les forces d'Haftar de cette place stratégique. Rappelons que l’envoi de conseillers militaires turcs a permis aux forces de Tripoli au GNA de prendre le contrôle de plusieurs villes côtières à l’ouest de la capitale. Et le 17 mai 2020, les forces armées affiliées au GNA ont ainsi arraché la base d’Al-Watiyah à l’ANL qui la tenait depuis 2014. Depuis, l’ANL s’est redéployée à Syrte, Joufra et Ras Lanouf, où se sont également retirés les mercenaires russes de Wagner. La base aérienne d’Al-Watiyah revêt un intérêt stratégique pour Ankara dans la perspective probable d’une attaque aérienne turque contre Syrte. Depuis, les fréquents vols entre la Turquie et les bases turques libyennes d’Al-Watiyah et Misrata, ainsi que par l’apparition de systèmes de défense anti-aérienne début juillet dernier attestent de la présence militaire croissante de la Turquie.



Depuis mai 2020, Ankara a déployé des frégates et tiré des missiles contre des drones de l’ANL et des F-16 turcs patrouillent régulièrement en Méditerranée tout près des côtes libyennes, ce qui témoigne d'une intensification des forces terrestres, navales et aériennes turques en Libye. Par ses bases en Libye, la Turquie accroit également son contrôle des routes de migrations clandestines transitant par la Libye, ce qui lui procure un très puissant levier de chantage sur les pays de l'Union européenne et notamment l'Italie, d'ailleurs contrainte pour cette raison de continuer à soutenir Tripoli contre Tobrouk.


Le Caire et les Émirats arabes unis ne peuvent pas "lâcher Haftar" et abandonner la Libye aux Frères musulmans et aux jihadistes

Ankara est pour le moment à parité avec les Emirats quant au contrôle des airs, mais elle recherche la supériorité aérienne via le déploiement de systèmes de défense anti-aérienne et/ou le déploiement de drones et d’avions de combat sur la base. De leur côté, les Émirats disposent toujours d’un avantage dû à leur accès aux bases égyptiennes et de la présence d’avions de combat russes déployés en juin dernier en soutien aux forces de Khalifa Haftar et au groupe Wagner, et ils vont encore accroitre leur présence militaire pour empêcher le renforcement des capacités militaires turques à d'Al-Watiyah.


Abu Dhabi fournit ainsi des drones Wing Loong de fabrication chinoise à l’ANL, qui les emploie depuis la base de Joufrah. Depuis juin, les deux camps se préparent à un affrontement pour le contrôle déterminant de Syrte. Récemment, les Émiratis ont été à l’origine de frappes (Mirage 2000) contre la base turque d'Al Watiyah après que des avions de transport turcs aient acheminé des équipements depuis la Turquie. Quant à l'Egypte du Maréchal Al-Sissi, soutien de Haftar depuis le début, elle fournit aux Émirats un accès privilégié à ses bases militaires aériennes, et a averti que toute avancée du GNA et des mercenaires turcs vers l’est de la Libye déclencherait inéluctablement une intervention militaire égyptienne. De ce point de vue, l'idée que Khalifa Haftar serait "terminé" depuis sa relative défaite du printemps dernier, qu'il sera bientôt vaincu par les forces turques et leurs milices affilées, et qu'il aurait même été "lâché" par ses alliés égyptiens, russes et émiratis, ne correspond pas à la réalité du terrain. Face à l'envoi de navires turcs au large de Syrtes, les forces d'Haftar équipées par les Émirats ont récemment abattu un drone turc; les miliciens russes de l'agence Wagner comme les soutiens égyptiens de Haftar se préparent et s'équipent, sachant que la Russie a déployé mi-aout dernier des systèmes de missiles anti-aériens en Libye dans le cadre de son aide à l’armée nationale libyenne de Khalifa Haftar.


Pour "équilibrer" la puissance turque, son étrange partenaire et non moins ennemi, Moscou renforce son soutien militaire à l’armée de Haftar. D'après Forbes, début août, la Russie aur