Bruits de bottes en Ukraine sur fond de guerre du gaz et de nouvelle guerre froide Occident-Russie

Ces derniers jours, comme en avril 2021, Washington, l’OTAN et Kiev ont accusé Moscou de masser des troupes à la frontière avec l’Ukraine en vue de l’attaquer. Certains brandissent le spectre d’une “Troisième Guerre mondiale”. Pour notre chroniqueur, Alexandre del Valle, cette crise ne doit pas être surévaluée, car la Russie n’a ni consacré les moyens ni intérêt à entrer en guerre directe avec Kiev. Elle nous rappelle surtout que les États-Unis, l’OTAN et l’Union européenne ont besoin de maintenir la Russie dans son statut d’ennemi “utile” pour justifier la domination américano-atlantique de l’Europe.



Tout le monde garde en mémoire l’annexion russe de la Crimée en 2014, puis le déclenchement dans l’est ukrainien d’un conflit armé qui a fait plus de 13 000 morts. Toutefois, le Kremlin dément tout projet d’invasion et reproche au contraire à Washington l’activité croissante des pays de l’OTAN en mers Baltique et Noire face à la Russie, qui se sent encerclée, puis la volonté de Kiev de rejoindre l’alliance atlantique entretenue par les États-Unis, qui équipent d’ailleurs l’armée ukrainienne. Dans ce contexte, la Maison Blanche a averti qu’une agression militaire russe déclencherait une « réaction majeure » des États-Unis et de l’OTAN. Conséquence de la “nouvelle guerre froide Occident-Russie” – réactivée depuis les années 2003-2005 avec la guerre en Irak et les révolutions de velours –, puis de la guerre civile en Ukraine, qui est aussi un conflit indirect entre l’OTAN et la Russie, le spectre de l’évolution du conflit intra-ukrainien vers une guerre russo-ukrainienne et atlanto-russe, ne peut qu’inquiéter les Européens, théâtre immédiat de tout conflit majeur entre les deux anciens protagonistes de la guerre froide.


Bien entendu, les premiers concernés en cas de déflagration sont les pays baltes, la Roumanie, la Slovaquie, la Hongrie et la Pologne. Le fait que l’Ukraine soit un territoire stratégique pour l’acheminement du gaz russe vers l’ouest augmente la gravité du problème. À cela s’ajoute un élément nouveau : la livraison des redoutables drones turcs Bayraktar TB2 à l’armée ukrainienne, qui pourraient faire la différence dans un conflit terrestre conventionnel russo-ukrainien : ces drones ont permis aux Turcs et à leurs proxys de gagner des batailles en Libye et dans le Haut-Karabakh. Or les chars russes seraient rendus fort vulnérables face aux Bayraktar.


Joe Biden a menacé la Russie de sanctions renforcées


Comme nous l’avons rappelé dans notre dernier ouvrage co-écrit avec Jacques Soppelsa, l’armée ukrainienne s’est perfectionnée, et elle dispose de plus en plus d’armes occidentales. Les Russes ne sont donc pas forcément en position de force dans le Donbass en cas d’opération d’envergure de l’armée ukrainienne pour récupérer la province sécessionniste. Avec 250 000 hommes, l’armée ukrainienne ne fait aujourd’hui face qu’à 100 000 soldats russes. Elle pourrait récupérer la province en trois jours, sachant que les miliciens du Donbass sont à peine 40 000 hommes et ne sont pas suffisamment équipés. En réalité, la menace russe d’envahir l’Ukraine est au pire un bluff, car l’armée russe ne peut entrer dans le Donbass sans subir des pertes au sol considérables que son opinion publique n’est pas prête à accepter, sans même parler du spectre des sanctions économiques et financières renforcées. Rappelons tout de même qu’en avril 2021, 145 000 soldats russes étaient postés de l’autre côté de la frontière, soit près de 50 000 de plus que ces derniers jours. La Russie est donc loin de consacrer les moyens nécessaires à une invasion de l’Ukraine. Ensuite, une guerre entre deux pays en pleine crise de Covid-19 est logistiquement impossible. Rien n’indique que Poutine soit déterminé à envoyer 500 000 hommes nécessaires pour annexer le Donbass.


En réalité, ce qu’a déclaré Vladimir Poutine n’est pas une menace d’invasion, mais un avertissement conforme à ce que la Russie réclame depuis la fin de la guerre froide : si la ligne rouge du rapprochement progressif de l’Ukraine avec l’OTAN venait à être franchie, la Russie ne pourrait se permettre d’avoir une frontière directe avec un dispositif tourné contre elle et serait contrainte de réagir. De son côté, le président américain Biden n’a fait qu’attiser l’antioccidentalisme russe en déclarant que la Russie n’a pas son mot à dire en Ukraine, d’autant que la population ukrainienne, travaillée par les ONG et les chancelleries occidentales, est de plus en plus favorable à l’entrée dans l’OTAN. Fidèle à la tradition américaine post-guerre froide de désignation de la Russie comme ennemi utile (le vrai ennemi capable de défier les États-Unis étant la Chine), Joe Biden a donc menacé la Russie de sanctions renforcées qui pourraient être aussi dures que celle contre l’Iran. Perspective pire qu’une guerre, puisque l’une des sanctions envisagées est de déconnecter la Russie du système de paiement international (blocage de Swift et impossibilité de changer le rouble en dollar).


La question centrale de Northstream II : la guerre du gaz


En Allemagne, Angela Merkel ayant laissé la place à une coalition centriste-progressiste avec une écologiste très anti-russe aux affaires étrangères, la question du gazoduc North Stream II est au centre des préoccupations dans un pays qui peut difficilement se priver d’une source d’approvisionnement en gaz bien moins polluante que le charbon et plus acceptable politiquement que le nucléaire, surtout dans un contexte de risques de pénuries. Mais pour entrer en service, Northstream II, qui n’est pas certifié, doit bénéficier d’une exemption (comme Northstream I), sachant que dans le “Paquet énergétique européen”, l’entreprise russe Gazprom n’a pas le droit d’être à la fois propriétaire de la compagnie de gaz et des pipelines, au nom de la lutte antimonopoles. Pour que Northsteam II soit exempté, comme Northstream I, Moscou devra faire des concessions politiques et stratégiques en Ukraine et en mer Baltique, rassurer la Pologne et convaincre la nouvelle ministre allemande écologiste Annalena Baerbock, pour l’heure très opposée. Moscou a d’ailleurs contribué à l’actuelle flambée des prix du gaz, sur fond de tensions géopolitiques, en réduisant de 20 % le volume du gazoduc alimentant l’UE via la Pologne.


Le bon sens géopolitique commanderait aux Occidentaux d’accepter un statut de neutralité militaire pour l’Ukraine, ce qui n’empêcherait pas ce pays de poursuivre les réformes nécessaires à un rapprochement avec l’UE en donnant des assurances à la Russie quant à l’impossibilité d’adhésion ukrainienne à l’OTAN. De ce point de vue, Emmanuel Macron n’a pas tort de répéter qu’il faut dialoguer avec la Russie. Certes, lors du Conseil européen à Bruxelles de juin 2021, la proposition de dialogue de Paris et Berlin a été rejetée par les autres États-membres qui ont évoqué de nouvelles sanctions contre Moscou. Mais avec la présidence française de l’Union, la proposition d’Emmanuel Macron de “dialogue stratégique”, certes ”exigeant”, avec Moscou, sera plus écoutée. Macron va s’entretenir à cet effet avec ses homologues ukrainien Volodomyr Zelensky, russe Vladimir Poutine, et allemand Olaf Scholz (successeur de Merkel), qu’il reçoit ce vendredi à l’Élysée. Les deux hommes examineront ensemble les moyens de réengager la Russie dans le cadre du format “Normandie” entre l’Ukraine, la Russie, l’Allemagne et la France, auquel Joe Biden a d’ailleurs apporté son “plein soutien”. Malgré le battage médiatique et les alertes de part et d’autres, l’évolution de la crise ukrainienne vers un conflit interétatique demeure peu probable, et encore moins le spectre d’une “Troisième Guerre mondiale” dont personne n’en ressortirait gagnant. Le fait que l’Ukraine ne soit pas membre de l’OTAN, donc qu’elle ne bénéficie pas de la clause de solidarité inhérente à l’article 5 du Traité, exclut tout conflit direct OTAN-Russie.

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