Avion russe abattu en Syrie : mais que s’est-il vraiment passé ?

September 22, 2018

Quid de l’évolution des relations pragmatiques entre Moscou et Jérusalem après la récente crise de l’avion russe abattu en Syrie par l’armée syrienne mais attribué au départ à l’aviation israélienne ? Entretien d’Alexandre Del Valle avec le reporter de guerre et écrivain israélien Pierre Rehov, de retour d’un reportage à la frontière syro-israélienne.

 

 

 
ADV : Les accords entre Russes et Israéliens en Syrie, notamment dans le sud (notamment à Kuneitra), sont-ils solides ? Est-ce vrai que Poutine, malgré l'alliance avec l'Iran et le Hezbollah en Syrie face aux jihadistes et rebelles sunnites, est un vrai ami d’Israël ? Comment gérer cet apparent paradoxe ? 

 

P.R : Les relations entre Israël et la Russie ont toujours été complexes mais jamais aussi bonnes que depuis que Vladimir Poutine est au pouvoir. Soit dit en passant, c’est l’URSS et le KGB qui, en 1964, ont inventé le « peuple palestinien » et ont créé l’OLP pour en confier la direction à Ahmed Chuqueiri, puis à Yasser Arafat, un proche de Nasser. Deux dissidents de haut niveau Ion Mihai Pacepa, ancien chef des services secrets roumains sous Ceausescu et  Vasili Mitrokhin, responsable des archives du KGB jusqu’à sa défection en 1992, ont apporté des révélations étonnantes sur, par exemple, la façon dont le certificat de naissance d’Arafat, citoyen égyptien, a été remplacé par un faux pour faire croire qu’il était né en Palestine.

Après la défaite cuisante des pays arabes en 1967, l’URSS, qui était leur principal allié, a considéré cette débâcle comme un affront à la grandeur l’Empire Soviétique et a lancé une campagne de désinformation d’envergure inouïe contre Israël, faisant du sionisme une idéologie morbide dont la seule vocation était de conquérir le monde et qui dominait la politique américaine. Retour aux Protocoles des Sages de Sion. Grâce à eux, Israël, état juif, était devenu le « Juif des états ». Aujourd’hui encore, l’extrême gauche surfe sur ces légendes et a fait du peuple palestinien l’un des symboles majeurs de la lutte des classes, alors que jusqu’en 64, un Arabe de Judée Samarie, rebaptisée Cisjordanie pendant l’occupation jordanienne, ou de Gaza aurait considéré comme une insulte d’être appelé « palestinien ». Mais ne nous éloignons pas du propos. 

 

ADV:  Les relations israélo-russes se sont donc améliorées depuis la présidence de Vladimir Poutine ?

 

P.R : La différence fondamentale entre Poutine et les dirigeants précédents, c’est qu’idéologiquement, il se sent proche des Juifs et d’Israël. Tout d’abord, près d’un quart de la population israélienne parle russe. Le ministre de la défense israélien, Avidgor Lieberman, est né en Russie. Dans son enfance, Poutine a été aidé par ses voisins Juifs, qui le considéraient presque comme un fils adoptif, toujours bienvenu à leur table, alors qu’il était issu d’une famille très pauvre. Il ne l’a jamais oublié et ne se prive pas de rappeler cette anecdote chaque fois qu’il est invité à parler dans la communauté juive. Comme l’a révélé le président Trump récemment, Poutine serait “un grand fan de Bibi Netanyahou” avec lequel il démontre avoir les meilleures relations possibles. Ceci est hélas peu connu du grand public et de certains poutinophiles caricaturaux antisionistes qui croient que la Russie serait l’ennemie d’Israël car « amie » des Palestiniens sous prétexte de l’alliance avec l’Iran et certains pays arabes durs. Rappelons-leur que l’alliance russo-iranienne contre-nature est très précaire, et que l’Iran est avant tout une dictature islamiste, donc un ennemi idéologique fondamental de ce que représente la Russie laïque et chrétienne, de surcroit sa géopolitique depuis des siècles en Asie centrale...

 

Revenons à l’entente nouvelle, post-soviétique, entre la Russie et Israël renforcée sous le règne de Poutine : le résultat est une coopération sécuritaire au plus haut niveau entre les deux pays. Ainsi, dans le cadre du conflit syrien, un « système de désengagement » basé sur une communication permanente entre les deux armées a été mis en place. N’oublions jamais qu’Israël a pour « archi ennemi » l’Iran, régime qui a juré sa destruction et l’extermination de son peuple et qui, dans le cadre de son expansion islamiste, arme et finance les organisations terroristes Hezbollah et Hamas. Poutine sait parfaitement qu’Israël ne peut autoriser l’Iran à se rapprocher de ses frontières et c’est, chaque fois, avec l’autorisation tacite du Kremlin, que Tsahal bombarde les positions iraniennes en Syrie ainsi que les convois d’armes en direction du Hezbollah. Tous les experts le savent et le régime syrien lui-même le sait ! Les condamnations molles de la Russie après chaque attaque, bien plus molles d’ailleurs que celles de certains pays européens, sont la preuve, s’il en était besoin, d’une connivence entre les deux pays. Restons sur un plan strictement factuel et logique. En tant que président de la Russie, Poutine a évidemment intérêt à défendre ses frontières et son économie et sa rivalité avec les Etats Unis le contraint parfois à prendre des positions stratégiques qui sont, évidemment, loin d’être favorables à Israël. Mais Israël dispose d’une armée puissante et est un facteur de stabilité dans la région. Sans Israël, il n’est pas certain, par exemple, que le roi de Jordanie puisse rester au pouvoir. C’est en effet le seul pays de la région auquel Daech n’a pas encore osé s’attaquer malgré toutes ses menaces verbales. Les accords sécuritaires avec l’Egypte permettent par ailleurs régulièrement de déjouer des attentats au Caire et dans le Sinaï. Poutine ne peut donc pas se permettre d’entrer en conflit ouvert sur la question de la Syrie avec Israël, et Israël compte sur lui pour faire pression sur l’Iran. Il a d’ailleurs obtenu que la garde révolutionnaire iranienne soit repoussée à plus de soixante kilomètres de la frontière israélienne. C’est un jeu d’équilibriste. Mais le président russe est passé expert dans ce domaine. 

 

ADV : Est-ce vrai que si les Russes arrivent à stopper l'influence et l'expansion irano-hezbollahie en Syrie, surtout aux frontières de l'Etat hébreu, une sorte de neutralité ou d'accord tacite de non-nuisance réciproque peut exister entre la Syrie et Israël ?

 

P. R : Le 12 juillet de cette année, Bibi Netanyahou a envoyé un message sans équivoque à Assad, par l’intermédiaire des Russes : Israël s’engageait ainsi à ne pas tenter de renverser le président Syrien à condition que celui-ci s’associe à Vladimir Poutine pour repousser l’Iran aussi loin que possible de ses frontières. Cet accord de non-nuisance existe pratiquement dans les faits depuis qu’Israël a défait, pour la seconde fois, l’armée syrienne pendant la guerre de Kippur, il y a vingt cinq ans. Assad, père et fils, ont compris qu’ils ne pouvaient pas gagner contre Israël. Une sorte de guerre froide s’est donc instaurée entre les deux pays. La seule préoccupation d’Israël (ou ligne rouge à ne pas franchir) est l’approvisionnement en armement de l’organisation terroriste Hezbollah par l’Iran, avec la complicité de la Syrie. De ce fait, Tsahal ne s’est pas privée d’intervenir sur le territoire syrien, chaque fois qu’un convoi d’armes était signalé en direction du Liban. A part des protestations officielles, et la rhétorique habituelle comprenant des menaces impossibles à exécuter, il n’y a jamais eu les moindres représailles de la part du camp Assad... Il est donc plus que probable qu’Israël accepte la formalisation d’une situation qui est à son avantage. Si la Russie stoppe l’influence et l’expansion de l’Iran et du Hezbollah à ses frontières nord, l’état hébreu serait plus que satisfait et même soulagé d’un accord de non-nuisance qui lui assurerait la garantie d’un cessez-le feu permanent. 

 

ADV :  En résumé, peut-on aujourd’hui être pro-russe, et dans le même temps soutenir Israël ?

 

P. R : La Russie de Vladimir Poutine, le monde occidental, Etats Unis en tête et Israël, ont un ennemi commun : l’islamisme. Qu’il s’agisse d’un Iran-chiite expansionniste et financier du terrorisme international ou d’Al-Qaida et de Daech (sunnites), la nouvelle guerre froide – plutôt tiède, d’ailleurs - oppose le monde judéo-chrétien à l’Islam militant et djihadiste. J’irai jusqu’à dire que les Occidentaux qui soutiennent Poutine apprécient avant tout sa position guerrière contre la menace islamiste. A ce niveau, à moins d’être aveuglé par un antisionisme primaire, ils ne peuvent que se féliciter d’une alliance de fait entre Russes et Israéliens. Pareille alliance est salutaire pour maintenir une forme de stabilité au Proche Orient et assurer une meilleure sécurité contre la menace djihadiste. 

 

 

 

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