DU NÉO-IMPÉRIALISME TURCO-OTTOMAN AU CHAOS LIBYEN

Fin août, le gouvernement turc a lancé une vidéo de propagande islamo-nationaliste qui en dit long sur l'état d'esprit du néo-sultan Erdogan, lequel rêve de rétablir l'empire califal ottoman et dont l'irrédentisme de plus en plus belliciste menace plusieurs pays de Méditerranée orientale et du Moyen-Orient. La vidéo commémore la fameuse bataille de Manzikert, qui, en 1071 ouvrit la voie au futur empire turco-islamique, alors seldjoukide et ensuite ottoman. On y voit également Recep Taiyyp Erdogan comparé au sultan turc Mehmed II, le sultan sanguinaire qui conquit Constantinople en 1453 et convertit Sainte Sophie en mosquée. Erdogan y exprime son programme désormais officiel: "Pour l’amour de Dieu, ma Turquie Réaffirme ta présence dans l’histoire”. La vidéo est entrecoupée d'images du président turc en train de (re)consacrer Sainte-Sophie à l'islam et de photos de La Mecque et d'Al-Aqsa à Jérusalem.




Bien que redevenue elle-même néo-impériale et donc colonisatrice, la Turquie post-kémaliste qu »Erdogan a réussi à mettre sur pied depuis son accession au pouvoir en 2002 se présente dans le tweet de la vidéo, comme le protecteur des “peuples opprimés, de Gibraltar au Hedjaz [en Arabie Saoudite], des Balkans à l’Asie”. Hommage au « national-islamisme » et au militarisme turco-ottoman du néo-sultan, le clip décrit assez fidèlement la “nouvelle Turquie” dont la « profondeur stratégique », les « droits historiques » et les « besoins d’espace vital » commanderaient de se redéployer de la Syrie à la Libye, de l’Asie centrale turcophone à l’Afrique du nord ex-ottomane et à l’Afrique noire musulmane, et même des Balkans aux communautés musulmanes d’Europe.




C’est dans ce contexte qu’il convient de resituer l’activisme militaire, économique, culturel, politique, religieux (islamiste) et gazo-pétrolier d’Ankara en Méditerranée, notamment en Libye et autour des îles grecques et du gaz offshore que la Turquie dispute à la République de Chypre, à la Grèce, à l’Egypte et même au Liban, à Israël, à la Syrie et aux compagnies pétrolières occidentales. Tous ces dossiers sont en réalité liés, y compris la lutte acharnée contre les « terroristes kurdes » et la « défense des minorités turkmènes » en Syrie ou en Irak, qui permettent à Ankara de justifier l’édification de comptoirs, de bases militaires turques et même de « protectorats ».


Du chaos libyen au « nouveau Grand jeu gazier méditerranéen »


Depuis la folle intervention militaire franco-anglo-américaine de 2011 conçue par les néo-cons adeptes des « regime changes« , la déstabilisation du pays couplée à l’énorme enjeu du contrôle des hydrocarbures de Libye et de la Méditerranée orientale ont créé les conditions d’une guerre d’intérêts ouverte pour le contrôle des hydrocarbures terrestres et maritimes. Ces derniers mois, c’est la Turquie irrédentiste du sultan-président Erdogan qui s’est invitée dans le chaos libyen et qui a décidé, le 6 janvier dernier, d’intervenir militairement en soutien au gouvernement de Tripoli (gouvernement d’accord national ou « GNA »), réputé « reconnu » par l’ONU, mais lié aux Frères musulmans, investi par un Parlement illégal (périmé, voir infra) et soutenu par les milices islamistes de Misrata et autres légions de jihadistes pro-turques exfiltrées depuis le chaos syrien… Quelques mois plus tard, Ankara a envoyé des mercenaires islamistes et jihadistes syriens pour soutenir le GNA de Tripoli qui était attaqué par les troupes du Maréchal Khalifa Haftar.


Certes, la Turquie traverse actuellement une grave crise économique (la banque centrale turque est au bord de la faillite) et n’a pas les moyens de financer la formation et l’équipement des 5000 mercenaires islamistes et jihadistes internationaux exfiltrés de Syrie, c’est donc le Qatar qui paie les mercenaires, enrôlés par l’armée, les services secrets turcs du MIT via l’agence de mercenaires islamistes SADAT. Au départ, l’essentiel des forces du camp frériste de Tripoli se composait de miliciens de la coalition Fajr Libya (« Aube de la Libye »: islamistes radicaux, Frères-musulmans et ex-jihadistes), notamment les membres de l’ex-GCIL, Groupe combattant islamique libyen dirigé par l’actuel « gouverneur militaire » de Tripoli, Belhaj, lui-même ancien d’Al-Qaïda appuyé par le Qatar et la Turquie et enrichi par le trafic de migrants clandestins. Comme le condamne un rapport d’enquête* du « Groupe de travail des Nations unies du 10 juin 2020 sur la violation de l’embargo et les violations des droits de l’Homme en Libye, le gouvernement de Tripoli a bénéficié depuis la fin de l’année 2019 de renforts militaires considérables (5000 combattants islamistes acheminés depuis le nord de la Syrie vers l’Ouest de la Libye).



Ces mercenaires auraient été recrutés au sein de la rébellion islamiste syrienne et de factions radicales de l’Armée Nationale syrienne anti-Assad, notamment les Brigades Suqur al-Sham, les Divisions Hamza, Sultan Murad, Mu’tasim, Faylaq al-Sham, Ahrar al-Sham, Ahrar al-Sharqiya et Suleyman-Shah, toutes impliquées dans de graves violations des droits de l’homme et crimes contre l’Humanité en Syrie, y compris trafic d’enfants et enrôlement d’enfants-soldats. L’enquête des onusienne précise que ces groupes ont été entraînés en Syrie et en Turquie puis acheminés en Libye via la Turquie à travers les check-points frontaliers de Hawar Kilis et Jaralabus avec des documents fournis par Ankara. Le rapport précise que ces mercenaires ont été recrutés et formés dans le cadre de « contrats » privés de six mois renouvelables (en coopération avec les services spéciaux turcs), par l’entreprise de mercenaires islamistes SADAT International Defence consultancy, qui les paie (avec l’argent du Qatar ndlr) entre 500 et 2000 dollars par mois, conformément à un « memorandum of understanding » turco-libyen signés le 27 novembre 2019 entre Tripoli et Ankara. Le même rapport d’enquête des Nations unies accuse la Turquie, la société SADAT et le GNA de Tripoli de violer non seulement l’embargo sur les armes mais aussi les droits de l’homme par l’exploitation d’enfants-soldats, les kidnappings de mineurs et les massacres de masse. La « SMP SADAT AS International Defense Consulting » son nom complet, n’est pas n’importe quelle société de mercenaires.


Dès 2012, au début de la guerre civile syrienne, elle a recruté des miliciens pro-turcs qu’elle a envoyé combattre l’armée syrienne loyaliste de Assad, déjà en collaboration avec d’ex-jihadistes libyens ex-membres d’Al-Qaïda d’ailleurs, comme la puissante « Brigade des martyrs du 17 février, formée par le Qatar et commandée par Abdelhakim Belhadj, ancien du Groupe islamique combattant en Libye lié à Al-Qaïda. Dans sa plaquette de présentation, SADAT affiche clairement ses buts panislamistes : « établir une collaboration dans les domaines de la défense et des industries de défense avec les pays islamiques afin de permettre à ces derniers de prendre la place qu’ils méritent au milieu des superpuissances en leur apportant ses services de conseil et d’entraînement ». Le fondateur de SADAT, l’ex-général de brigade en retraite Adnan Tanriverdi, est lui-même une personne clef au sein de la galaxie d’Erdogan puisque ce « conseiller militaire particulier » et chef personnel officieux de la « garde présidentielle » du néo-sultan-président, a siégé à maintes réunions de sécurité aux côtés d’Hakan Fidan, le directeur des services spéciaux turcs, le MIT (Millî Istihbarat Teskilati). SADAT directement supervisé la formation de groupes islamistes syriens dans des camps militaires turcs (opérations « Bouclier de l’Euphrate » (2016-2017) et Rameau d’olivier (2018) du nord-ouest de la Syrie contre les forces du PYD kurde (Partiya Yekîtiya Demokrat, le Parti de l’union démocratique) et contre les populations kurdes massacrées et expropriées. SADAT aurait par ailleurs comme missions de « faire barrage à toute résistance au président Erdogan » et de « venir en aide aux musulmans » en danger dans le monde et aux « régimes musulmans frères ».


Face aux islamistes de Tripoli et Misrata et aux proxys jihadistes de la Turquie dans l’Ouest libyen, les forces opposées du nationaliste (anti-Frères-musulmans) Khalifa Haftar, qui contrôle 74 % du territoire libyen, la majorité des puits de pétrole et s’oppose à la présence turco-qatarie en Libye, sont soutenues par l’Egypte, la Russie, les Émirats arabes unis et, plus secrètement par la France. Son Armée Nationale Libyenne (ANL) est liée au Parlement légitime de Tobrouk (le dernier élu) et aux autorités est-libyennes de Benghazi, rivales de celles de Tripoli. Ce camp, représenté par le président du parlement de Tobrouk, Aguila Saleh et par l’armée du maréchal Haftar, ex-Kadhafiste dissident devenu une sorte de « Sissi libyen », combat donc les milices islamistes/Frères musulmans de Misrata et Tripoli et les 5000 mercenaires islamistes turcs, turkmènes et arabes venus de Syrie. Ces derniers ont été exfiltrés de Syrie, via la Turquie et le groupe SADAT, avec le soutien financier du Qatar, autre parrain des Frères musulmans. En cas de victoire finale de Haftar et du « camp de l’est » face à celui de l’ouest, qui impliquerait la prise de Tripoli par l’ANL d’Haftar, récemment repoussée grâce à l’appui turc, les ambitions géo-énergétiques prédatrices de la Turquie en Méditerranée seraient brutalement stoppées, sachant que le renforcement d’un régime pro-turc à Tripoli est la condition sine qua non du nouveau partage des eaux de Méditerranée orientale que la Turquie veut subtiliser aux Grecs, aux Chypriotes et aux pays arabes riverains, d’où les récents accords turco-libyens ubuesques et illégaux visant à se partager 40 % des eaux souveraines et zones économiques exclusives de la Grèce…


Pourquoi la Turquie défend-elle Tripoli et renforce-t-elle sa présence militaire en Libye ?


Officiellement, il s’agit, comme on l’a vu dans la vidéo de propagande erdoganienne, de « défendre les minorités opprimées », les « Frères-musulmans en danger », les minorités turkmènes et autres « descendants de Turcs » qui composeraient selon Ankara une partie des populations de Tripoli et Misrata. En réalité, la présence turque est directement liée au « nouveau Grand jeu gazier » méditerranéen, dont la Turquie se sent « injustement exclue » du fait que les innombrables îles de Mer Égée sont en majorité grecques, donc également les réserves de gaz off-shore situées dans les eaux souveraines grecques autour de ces îles que la Turquie conteste. Le lien entre l’hégémonisme turc en Méditerranée orientale et le dossier libyen est ainsi évident: en investissant le théâtre Libyen et en soutenant le régime de Tripoli, la Turquie fait d’une pierre trois coups: elle peut avoir un accès direct aux champs pétrolifères terrestres du pays, en rivalité avec les sociétés italiennes, françaises et anglo-saxonnes; établir des comptoirs stratégiques en Afrique, et surtout revendiquer les réserves de gaz off-shore de Méditerranée orientale auxquelles elle n’a légalement pas droit puisqu’elles se trouvent dans les zones économiques exclusives (ZEE) de la Grèce, de Chypre et des pays arabes riverains.


Ces pays ont d’ailleurs signé entre eux, dans les années 2000, des accords de délimitation des ZEE conformément au droit de la mer et des frontières internationalement reconnues que dénoncent la Turquie. Ankara escompte en fait augmenter sa « profondeur stratégique » par la force militaire en vertu d’un véritable « anschluss maritime » sur les eaux souveraines convoitées de ses voisins. Le renforcement du régime pro-turc de Tripoli est par conséquent vital pour Ankara qui escompte « justifier » ce « hold-up maritime » par des accords de partage de la Méditerranée (eaux souveraines grecques situées entre le sud de la Turquie et le nord de la Libye) conclus avec le gouvernement de Tripoli. C’est ainsi que le 27 novembre dernier, Ankara et Tripoli ont signé des accords de redéfinition des frontières maritimes octroyant illégalement à la Turquie et à la Libye de Fayez Al-Sarraj (islamiste) 40 % des eaux exclusives de la Grèce.