Retour des « djihadistes » en Europe : la quadrature du cercle

June 22, 2019

Officiellement, l'Etat dit islamique (EI) a été déclaré vaincu et détruit en Irak et en Syrie. Mais son idéologie mortifère et totalitaire a-t-elle pour autant disparu ? Plus inquiétant encore, que sont devenus ces milliers de « djihadistes » afflués des quatre coins du monde -notamment du continent européen- pour semer la terreur et la désolation en Syrie et, disaient-ils, y implanter leur Califat totalitaire et moyenâgeux ?

 

 

A son apogée, en 2015, l’EI comptait 100 000 combattants, dont 30 000 étrangers. En ce qui concerne les « djihadistes » européens qui sont actuellement détenus par les forces kurdes en Syrie (YPG/FDS), et par les armées régulières syriennes et irakiennes, seront-ils rapatriés dans leurs pays d'origine, comme l'a exigé en février 2019 le président américain Donald Trump ? Et dans cette hypothèse qui n’est toujours pas exclue, comment va-t-on gérer politiquement, juridiquement, sécuritairement et socialement ces « revenants » considérés à juste titre comme de véritables bombes à retardement ?

 

D’abord, appelons ces « djihadistes » par leur véritable nom : il s’agit d’islamo-terroristes qui ont commis les pires exactions en Syrie et en Irak et qui ont déclaré une guerre totale à la France, leur pays d’adoption ou de naissance, puisque beaucoup ont une double nationalité et ont des origines maghrébines, africaines (la nationalité française pouvant leur être retirée dans ces cas), même si certains parmi les plus virulents comme les frères Clain sont des Français dits « de souche ». En août 2014, le ministère de l’Intérieur estimait le nombre de terroristes de nationalité française à 800 hommes.

 

Ce chiffre a été revu à la hausse en avril 2015, selon un rapport du Sénat qui estimait plutôt leur nombre à 1500 individus, ce qui constituait environ la moitié du nombre de terroristes européens. Et en juillet 2015, le ministère de l'Intérieur avançait le chiffre de 910 rendus en Syrie. A la question de savoir comment les gouvernements européens concernés vont gérer ce dossier explosif des « revenants », les réponses divergent d'un pays à l'autre, nonobstant l'unité supposée et toute théorique de l'Union européenne. En réplique à l'injonction américaine de récupérer leurs djihadistes respectifs, 28 pays européens se sont réunis à Bruxelles le 18 février 2019. Tout en déplorant la décision de Donald Trump - qui est pourtant légitime, si l’on sait que les Kurdes ne veulent pas s’occuper éternellement des djihadistes européens - ces pays ont répondu en ordres dispersés.

 

La Suède s'est catégoriquement opposée à leur retour car elle estime qu’elle n'est pas juridiquement armée pour les placer en détention dès leur arrivée. Il en va de même pour le Royaume-Uni : selon le porte-parole de l’ex-Premier ministre Theresa May, « les combattants étrangers devraient être traduits en justice conformément à la procédure légale adéquate dans la juridiction appropriée…cela devrait avoir lieu dans la région où les crimes ont été commis ». Idem pour les Pays-Bas. Quant au Danemark, champion en matière de tolérance et de permissivité, ce pays semble avoir adopté une « politique d'accompagnement des retours » ! À l'inverse, la France et l'Allemagne semblent vouloir se montrer un peu plus pragmatiques, même si l’Allemagne - comme d’ailleurs la Grande Bretagne - a adopté une loi pour retirer leur nationalité aux islamo-terroristes.

 

Cette initiative de bon sens et légale, si l’intéressé a une double nationalité, permettrait selon l’expert Pierre Conesa de « régler » le problème de près de 50 % des terroristes français concernés. Hélas, pareille mesure qui empêcherait définitivement et légalement ces terroristes de revenir en France, n’est plus à l’ordre du jour en France. La garde des Sceaux, Nicole Belloubet, souhaitait voir les rapatriements se faire «au cas par cas».

 

Le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, estimait que « ceux qui rentrent en France seront judiciarisés et confiés aux juges ». A juste titre plus radicale, la ministre de la Défense, Florence Parly, a déclaré en octobre 2017, sur Europe1 : « Si les djihadistes périssent dans ces combats, je dirai que c'est tant mieux. S'ils tombent aux mains des forces syriennes, ils dépendront de la juridiction des forces syriennes ». Dans un entretien au journal Ouest-France, le 31 mars 2019, Jean-Yves Le Drian a été quant à lui implacable : « Il n’y a pas de retour. La position de la France est très claire depuis le début. Ceux qui sont Français et qui ont combattu dans les rangs de Daech ont combattu la France. Ce sont donc des ennemis », et cela vaut pour les femmes comme pour les hommes.

 

Fin mai 2019, Jean-Yves Le Drian, qui a été ministre de la Défense et connaît bien ce sujet complexe, réitérait la même position lors d'une audition devant la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, Indépendamment des positions des uns et des autres, le gouvernement français va devoir tenir compte de son opinion publique.

 

Selon une étude Odoxa-Dentsu Consulting pour Le Figaro et France Info, publiée en mars 2019, 82% des personnes interrogées en France se prononcent clairement contre le retour des terroristes. Le Président Macron, qui n'est pas responsable des erreurs de stratégie et de choix politiques commises par son prédécesseur à l’Élysée, hérite ainsi d'un lourd dossier qui implique autant la sécurité intérieure de la France que sa politique étrangère. Chaque pays européen va donc devoir se débrouiller tout seul dans le traitement de ce dossier épineux. Comment les gouvernements concernés vont-ils répondre à ce phénomène inédit ? Comment vont-ils concilier exigence sécuritaire, dispositif judiciaire et, pour certains, respect des droits de l'homme ?

 

Certaines actions de ces terroristes européens relevant de « crime contre l’humanité », selon Patrick Baudouin, président d'honneur de la FIDH dans Le Monde du 25 octobre 2018, ces pays vont-ils pouvoir leur épargner la peine de mort dans les territoires où ils sont détenus, tout en leur infligeant la peine appropriée dans leurs pays respectifs, c’est-à-dire la perpétuité ? Ou seront-ils tentés par le laxisme habituel en les condamnant à des peines dérisoires comme s’il s’agissait de petits délinquants, ou, plus grave encore, en les détenant dans des centres dits de déradicalisation, dont on connaît aujourd'hui les limites, voir la dérision ? Par ailleurs, quel sera le traitement réservé aux épouses des terroristes aux enfants mineurs qui sont par définition même des innocents ? Faut-il, comme l’a affirmé Jean-Yves Le Drian, qu’ils soient jugés là où ils ont commis leurs crimes, au risque de se faire condamner à mort, peine capitale abolie en France et en Europe en général ?

 

Début juin 2019, onze terroristes Français ont été condamné à mort par la justice irakienne et 120 autres sont en attente de jugement. Ou faudrait-il les rapatrier dans leurs pays d’origine, où ils auront des « procès équitables », comme le soutiennent les avocats des terroristes et certains milieux des droits de l’homme, qui ont tendance à oublier que le premier des droits de l’homme c’est le droit à la sécurité ? Et c’est aussi le premier des devoirs de l’État à l’égard de ses citoyens. L’ancien juge anti-terroriste Marc Trevidic, plaide de son côté en faveur d’un Tribunal Pénal international ad hoc pour les crimes du terrorisme islamiste en zone « Syrak » (théâtre de guerre djihadiste Irak-Syrie), voir au niveau global, ce qui se justifie puisque les terroristes islamistes-salafistes, notamment ceux liés aux deux grandes centrales Al-Qaïda et Daech, sont la plupart du temps transnationaux, très mondialisés, agissant dans différents pays successifs et souvent en dehors de leur pays de naissance.

 

Cette dernière piste peut séduire d’autant plus qu’elle peut permettre à des Etats de s’en laver les mains, tel Ponce Pilate, en déléguant les jugements à une juridiction internationale que d’autres estiment improbable. Toujours est-il que cette voie arrangerait à la fois les gouvernements européens concernés, les pays arabes, où ils sont détenus et, bien évidemment les gladiateurs du droit-de-l’hommisme, hier défenseurs des islamistes « modérés », aujourd’hui avocassiers des islamo-terroristes ? Il serait très difficile de concilier l’éthique, le politique, le juridique, le géopolitique et le sécuritaire. C’est la quadrature du cercle, à moins d’abandonner ces terroristes dont la patrie n’est pas la France mais l’islamisme, celui-ci répondant au triptyque théologico-politique Din-Dounia-Dawla (Religion-Immanence-Etat). Doit-on les abandonner au sort qu’ils ont choisi : mourir en martyrs ? La France ne doit pas les priver des jardins d’Eden promis aux égorgeurs, répondent les analystes les moins embarrassés de complexes et scrupules droitsdel’hommistes. Cela rappelle d’ailleurs la phrase de Vladimir Poutine, qui avait choqué des belles âmes : « ils veulent aller au paradis en martyrs, cela tombe bien, on va les y aider » !… Autrement dit, laisser la justice des pays où ils ont commis leurs atrocités les condamner à mort, châtiment certes barbare pour les civilisés, mais juste eu égard aux nombreuses victimes de Raqqa, Mossoul, Nice, Paris… En réalité, si l’on revient dans le monde réel et si l’on laisse de côté les déclarations de principe et les postures, aucun spécialiste n’ignore que les services action de l’armée française a fait éliminer, (on dit « neutraliser » dans le jargon) des centaines de djihadistes, ceci aux côtés notamment des Etats de la région « Syrak » mais aussi de nos alliés américains sur place.

 

Ensuite, lorsque nos dirigeants, journalistes, avocats et autres politiques s’indignent du fait que l’Irak condamne à morts « nos ressortissants », alors que la peine de mort est abolie en France depuis 1981 et qu’elle ne saurait être acceptée et déléguée à un autre Etat (puisque la France délègue la judiciarisation de « nos » djihadistes au gouvernement irakien), , il s’agit là d’une vaste hypocrisie, car personne n’ignore les exécutions extra-judiciaires, lesquelles ont même été avouées et assumées par l’ex-Président François Hollande, qui aurait « battu » le record de « neutralisations » avalisées, ainsi que par l’équipe d’Emmanuel Macron lui-même. Par-delà la gestion pragmatique et pourquoi pas cynique de ce dossier, ces fameux « revenants », ne sont-ils pas l’arbre qui cache la forêt, à savoir « les permanents de la révolution permanente »- non guère trotskyste mais islamiste-, des individus et réseaux dormants qui hibernent partout dans le monde occidental qu’ils veulent à tout prix islamiser ?

 

Combattre le djihadisme ponctuel, l’islamisme des « coupeurs de têtes », mais tolérer en même temps l’islamisme stratégique, celui, bien plus pernicieux, des « coupeurs de langues » - qui avancent pacifiquement et légalement sous couvert d’associations 1901 détournées et de « lutte contre l’islamophobie » : voilà le grand paradoxe européen ! Et la meilleure illustration des succès de cet islamisme stratégique qui subvertit les valeurs des sociétés ouvertes pour mieux lutter contre leurs valeurs fondamentales est offerte par les réseaux européens des Frères-musulmans, politiquement alliés à la Turquie néo-ottomane d’Erdogan et financièrement et médiatiquement soutenus par l’émirat du Qatar et sa nébuleuse médiatique et web (Al-Jazira/AJ +).

 

Cet islamisme frériste, également à l’œuvre durant le « printemps arabe » et dont la doctrine, « le Tamkine », conçue par le Fatari Jassim Sultan, prône une conquête mondiale « douce » et « par étapes », est d’autant plus redoutable qu’il a bien plus efficacement réussi à « désassimiler »/réislamiser radicalement des millions de musulmans d’Occident puis infiltré l’islam français et européen que les djihadistes d’Al-Qaïda et de Daech eux-mêmes. Enfin, rappelons que les penseurs, chefs et « Califes » djihadistes/salafistes ou autres terroristes « takfiristes » sont comme par hasard tous passés eux aussi par la « phase » fondatrice des Frères-musulmans. La boucle est bouclée.

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