Rayonnement de la France : l'étrange politique menée sur les instituts culturels et lycées français

Jean-Michel Nogueroles est avocat international et économiste de formation, il est aussi notamment co-auteur du livre collectif « Repenser la France d’après » (éditions Bold 2021). Engagé aux côtés d’Objectif France, le mouvement politique de centre droit conduit par le général Bertrand Soubelet et Rafik Smati, il est l’une des voix incontournables de la communauté française dans la Péninsule ibérique où il est installé.

Dénonçant la déconstruction de la culture française par Emmanuel Macron à un moment de notre histoire où les partenariats culturels se multiplient avec des pays controversés comme le Qatar qui soutient l’organisation islamiste des es frères musulmans, il milite pour davantage de soutien financier aux Instituts français de plus en plus en souffrance, et la gratuité des lycées français de l’étranger. Alors que près de 3 millions de Français vivent à l’étranger et qu’aux élections présidentielles de 2017 ils ont massivement voté pour Emmanuel Macron, Jean-Michel Nogueroles dénonce le risque de voir des dizaines de milliers d’enfants français ne plus pouvoir bénéficier de l’enseignement de leur langue et de l’apprentissage de leur culture hors de nos frontières. Jean-Michel Nogueroles plaide également pour la création d’une organisation économique, politique et de Défense des pays européens riverains de la Méditerranée afin de mettre en œuvre une vision stratégique commune en matière d’immigration et de terrorisme mais aussi en vue de faire face à une potentielle menace militaire en méditerranée. Il défend également l’idée de la mise en place d’un plan Marshal pour l’Afrique, piloté en liaison avec les l’Europe.





Alexandre del Valle : Vous reprochez à Emmanuel Macron de déconstruire la culture française, ainsi que son rayonnement dans le monde. Sur quels éléments vous basez-vous ?


Jean-Michel Nogueroles : Je fais partie de ces nombreux Français expatriés qui ont été franchement déçus par la politique ou plus exactement par le défaut de politique d’Emmanuel Macron s’agissant, notamment, de la situation des Français de l’étranger et plus généralement du rayonnement de la culture française et de la France en dehors des frontières hexagonales.


J’ai, en particulier, lancé une pétition en ligne pour demander la gratuité de l'Éducation dans les

établissements français de l’étranger. Je plaide spécifiquement pour un soutien financier plus massif (par une augmentation de la prise en charge directe ainsi que du nombre de bourses allouées) afin d’éviter que de trop nombreux parents voient leurs enfants totalement exclus du réseau de l'AEFE* - qui gère 543 établissements scolaires dans le monde. Ce phénomène d’exclusion de nombreux jeunes Français est d’ores et déjà massivement en œuvre. Il s’est même substantiellement aggravé au cours de la dernière décennie. A titre d’exemple particulièrement symptomatique de cette dérive désormais hors de contrôle, le coût par an et par enfant au Lycée français de New York est actuellement d’environ 43.000 dollars. Cet exemple volontairement choisi est bien entendu au-dessus du coût moyen en Europe continentale, qui demeure en général inférieur à 10.000 euros par an et par enfant (6.000/7.000 en Espagne). Pour autant, il est emblématique d’une situation résultant d’un désengagement manifeste de l’Etat français réalisé par la mise en œuvre d'une politique de transfert des frais de fonctionnement toujours davantage à la charge des familles. Et beaucoup de parents français ne sont pas assez pauvres pour bénéficier du système de bourses mais en même temps pas assez riches pour en assumer pleinement le coût !



C'est une injustice pour les enfants, en particulier pour les enfants français, exclus de cet enseignement pour des raisons économiques, et un coup dur pour la défense et l’illustration des valeurs françaises d'humanisme universaliste et de laïcité dans le monde, que l’enseignement français de l’étranger a toujours portées.


ADV : Dans une période crise sanitaire, économique et sociale, n’est-il pas compréhensible de voir les français de l’Étranger, qui ne paient pas d’impôts en France, moins soutenus par l’État ?


JMN : Je vous remercie de me poser cette question car c’est bien entendu « l’élément de langage », favori, appris et répété, de la part des bien-pensants qui souhaitent justifier de cette politique de désengagement progressif du gouvernement.


Il convient de répondre précisément à cette affirmation infondée : contrairement à ce qui est souvent affirmé, de nombreux Français de l’étrangers demeurent des contribuables français. Ils contribuent bien à l’impôt en France, non pas en qualité de résidents français (puisqu’ils résident à l’étranger), mais tout simplement en qualité de non-résidents.


Pour mémoire, les recettes annuelles d’impôt sur le revenu, d’IFI et de droits d’enregistrement (dont ceux applicables aux mutations immobilières et aux successions), prélevées auprès des non-résidents, sont au total supérieures à 900 millions par an (elles vont peut-être dépasser le milliard d’euros en 2021).

Je rappellerai, cependant, que les contributions de l’État votées au budget 2021 (information en ligne, notamment sur le site du Sénat) sont pour 2021 les suivantes :

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  • Au titre de « l’accès des élèves français au réseau de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger » - action 2 du programme 151 - qui regroupe les crédits de l'aide à la scolarité des élèves français boursiers du réseau : 105,3 millions d’euros,

  • Au titre des bourses dites « Excellence Major » - action 5 du programme 185 «Diplomatie culturelle et d’influence » : 3,5 millions d’euros, et

  • Au titre de la dotation à l’AEFE – action 5 du programme 185 « Diplomatie culturelle et d’influence » : 417,6 millions d’euros ;

Soit un montant total, si on inclut la dotation de l’AEFE, de 526,5 millions d’euros.


Il convient donc de réfuter objectivement l’argument qui consisterait à laisser penser que les contributions fiscales des non-résidents - entre 900 millions et un milliard en 2021 - seraient insuffisantes pour financer plus avant l’éducation des jeunes Français de l’étranger (non-résidents) dans les établissements français.


ADV : De fait, les Français de l’étranger, qui avaient massivement voté pour Emmanuel Macron en 2017, ne sont-ils pas trahis quand ils voient un certain nombre d’enfants privés d’accès à un enseignement en langue Française ?


JMN : Personnellement, je le pense. On nous promettait une nouvelle façon de faire de la politique ou au moins une nouvelle approche. On a plutôt assisté à une révolution de façade, portée par des communicants qui ont contribué à changer la perception du contenant, sans donner plus de sens ni de vision stratégique aux actions conduites.


ADV : Pour quelle raison Emmanuel Macron s’investit-il de moins en moins dans le rayonnement de la culture française et de l’enseignement du français à l’étranger ? Ne croit-il pas dans un soft power à la française ?


JMN : Hélas, on peut le craindre ! Les fondamentaux de la culture française sont, comme on le sait, basés sur un humanisme universaliste hérité de la civilisation gréco-romaine et de notre tradition judéo-chrétienne, auxquels la République, devenue laïque, a su faire écho. Or ces fondamentaux sont attaquées de toutes parts. Ils le sont à la fois par les tenants de la « cancel-culture » et du « racialisme » venus d’Amérique qui sévissent dans certaines universités mais aussi par des obscurantistes de tous bords, dont les islamistes Frères musulmans. De grandes puissances demeurées impérialistes comme la Chine, la Turquie ou la Russie tentent également ouvertement de faire reculer tous les jours notre influence dans le monde - notamment en Afrique et en méditerranée. Or les établissements d'enseignement français à l'international sont l’un des principaux vecteurs avec les Instituts Français du rayonnement de cette culture française. Leur affaiblissement représentera à terme une grave perte d'influence pour la France. Tout cela est hautement préjudiciable à la défense de l'universalisme et de la vision française pour les générations futures. Sur un plan géostratégique, l’Europe a besoin d’une France forte et sûre d’elle-même qui sache porter et défendre ses valeurs et le monde a besoin d’une Europe forte dans laquelle les valeurs universalistes de la France seront reconnues et réaffirmées collectivement.


ADV : Vous vous présenterez aux législatives des Français de l’Étranger sur la Péninsule ibérique qui auront lieu dans quelques mois. Dans ce cadre, vous militez pour la mise en place d’une organisation économique, politique et de Défense des pays européens riverains de la Méditerranée. Qu’est-ce que cela apporterait de plus ?


JMN : En tant que double national franco-espagnol, j’ai toujours eu une sensibilité qui est à la fois fortement méditerranéenne et européenne. Force est de constater - sans langue de bois aujourd’hui - que l’élargissement de l’Union Européenne au cours des décennies 1990 et 2000 a conduit à un immobilisme politique dans un environnement juridique européen que nous avons progressivement figé au point de devenir parfois une entrave.

Le Brexit est très certainement la conséquence directe de cet échec de la construction européenne, dans une Europe qui n’a pas su se doter des moyens de ses ambitions initiales tout en empêchant les Etats membres de retrouver les marges de souveraineté qu’ils avaient perdues.


L’Union Européenne n’est absolument pas à la hauteur des enjeux géopolitiques auxquels nous devons faire face, tout simplement parce qu’elle manque de cohérence entre ses Etats membres et que les visions des uns et des autres ne sont le plus souvent que très marginalement convergentes.


Dans ce contexte, il serait sensé et à mon avis indispensable que nous retrouvions un niveau de convergence plus élevé au sein d’un noyau dur d’Etats dont les visions et les intérêts seraient plus directement compatibles. Cela ne nous obligerait pas à sortir de l’Union Européenne, bien au contraire. Pour autant, nous pourrions décider d’aller plus loin avec des nations qui nous sont proches en vue d’acquérir la taille critique nécessaire à la mise en œuvre des politiques internationales dont nous avons besoin.


C’est en ce sens que je plaide pour la création d’une organisation économique et politique plus intégrée, en matière de sécurité intérieure, de contrôle des frontières et de Défense des pays européens riverains de la Méditerranée. Il est clair que les enjeux qui sont les nôtres, notamment en matière d’immigration et de terrorisme mais aussi en vue de faire face à une potentielle menace militaire en méditerranée, ne sont pas les mêmes que ceux de l’Europe centrale et du nord. Notre approche de ces questions est pour le moment trop souvent individualiste (chaque Etat jouant par défaut tout seul) du fait de l’absence d’une vraie convergence au niveau de l’Union Européenne.


Je crois fermement que nous pourrions retrouver cette nécessaire convergence avec les pays méditerranéens de l’Union Européenne, qui nous sont à la fois si proches culturellement (ne sommes-nous pas les plus anciennes nations post-romaines ?) et qui sont plus directement confrontés aux mêmes défis que nous.


ADV : Vous proposez parallèlement la mise en place d’un plan Marshal pour l’Afrique, piloté en liaison avec l’Europe. De quoi s’agit-il ?


JMN : Si l’on se place dans une perspective géopolitique qui est celle de ce début de 21èmesiècle, les Etats européens (et a fortiori ceux ayant une côte méditerranéenne) ne devraient ignorer et se désintéresser de ce qu’il adviendra du continent africain dans les toutes prochaines décennies.

En effet, l’Afrique compte environ 1,3 milliard d’habitants en 2019. Selon les prévisions de l’ONU, l’évolution démographique africaine sera de plus de 90% : le continent devrait compter environ 2,5 milliards d’habitants à l’horizon 2050 et l’ONU prévoit également qu’il comptera plus de 4 milliards d’habitants en 2100.


Tout l’enjeu de cette projection, pour nous européens, est de s’assurer que cette croissance démographique sans précédent soit accompagnée d’une croissance économique au moins équivalente sinon supérieure (si l’on veut que les Etats africains rattrapent leur retard économique et que les africains de manière générale puissent bénéficier d’un niveau de vie plus acceptable).

Si on ajoute à cela :

  • un risque écologique accru pouvant entraîner, selon le cas, la désertification ou l’inondation de certaines zones, qui provoqueront des mouvements de populations désœuvrées et sans nul doute de nouveaux conflits (pour le contrôle de l’eau ou d’autres ressources) ;

  • mais aussi un risque de déstabilisation terroriste islamiste accru, comme on le voit d’ores et déjà au Sahel notamment, où nos forces armées interviennent au côté de forces armées africaines ;

on ne peut plus se désintéresser, en tant qu’européens et en tant que méditerranéens, de la perspective qui devient aussi la nôtre compte tenu de notre histoire mais aussi tout simplement compte tenu de notre géographie.


Il a été estimé que le niveau nécessaire d'investissements dans les infrastructures en Afrique serait d’au moins 4,5% du PIB africain, si l’on veut permettre au continent de combler progressivement son déficit en matière d'infrastructures.

Or le montant total moyen des investissements d'infrastructures réalisés en Afrique n’a été que de 3,5% du PIB par an depuis 2000, ce qui demeure insuffisant si l’on souhaite combler le déficit structurel dont souffre l’Afrique.

Selon la Banque Africaine de Développement, l’insuffisance d'infrastructures productives dans les services d'électricité, d'eau et de transport ne permet pas aux entreprises africaines de se développer et de bénéficier d’avantages comparatifs dans le cadre d’une concurrence internationale toujours plus aigüe.

Divers travaux économiques à caractère scientifique (qui ont fait l’objet de publications, notamment, Yilmaz et al. - 2018) ont permis de démontrer qu’une augmentation d'un point en matière d’investissements d’infrastructures conduirait à une augmentation du taux de croissance du PIB par habitant d'environ 0,06 point en Afrique.


Dans la même veine, les estimations de la Banque Africaine de Développement (Rapport économique africain - 2018) suggèrent que les besoins en infrastructures du continent africain s'élèvent à 130-170 milliards USD par an, avec un déficit de financement de l'ordre de 68-108 milliards USD par an.

C’est donc cette insuffisance d’investissements d’environ 70 à 110 milliards d’USD par an qu’il conviendrait de financer si l’on souhaite que l’Afrique puisse faire face, au moins économiquement, aux enjeux que l’on vient d’évoquer (et qui vont au-delà des seules questions économiques).

L'expression de "nouveau plan Marshall" est parfois utilisée dans le contexte de nouvelles propositions de plans d'investissement massifs, notamment en vue de financer le développement d’infrastructures nécessaires dans diverses régions d'Afrique.

C’est bien ce que je propose et je ne suis pas le premier… J’essaie, cependant, d’apporter des propositions de solutions concrètes, qui pourraient être mises en œuvre s’agissant du financement d’un nouveau Plan Marshall à l’échelle de l’Europe, étant précisé que des institutions européennes pourrait participer au financement la construction des infrastructures nécessaires au développement de l’Afrique.


Si ce nouveau Plan Marshall permettait aux entreprises africaines de réaliser effectivement les investissements qui sont nécessaires en matière d’infrastructures, les économies africaines pourraient connaître des phases de croissance accélérée, sans doute comparables, à l’échelle du continent africain, à celles que nous avons connu pendant la période dite des trente glorieuses (1945-1975) en Europe occidentale.


En d’autres termes, si la grande majorité des africains retrouvent tout simplement une perspective de meilleur développement professionnel, pouvant induire une situation économique décente chez eux, ils seront certainement beaucoup moins nombreux à vouloir émigrer vers l’Europe du fait de leur désespérance structurelle.


Cependant, les politiques de coopération interétatiques ont hélas démontré leurs limites. L’insuffisance des moyens mis en œuvre, le degré de corruption des échelons de gouvernance concernés et le caractère intergouvernemental des décisions qui sont prises, portent en soi les germes de l’incapacité à sortir d’une insuffisance structurelle systémique.


Les solutions alternatives que l’on pourrait proposer en matière de financement devraient permettre (sous réserve que les Etats membres de la zone Euro se mettent d’accord) de faire investir par la Banque Européenne d’Investissement (BEI), directement ou à travers un fonds d’investissement dédié, en capitaux propres dans des entreprises africaines d’économie mixte (via des partenariats public-privé) visant à développer, construire et exploiter les projets d’infrastructures nécessaires.

En outre, ce nouveau Plan Marshall devrait être tout particulièrement dédié à des projets qui s’inscriront dans une logique globale de transition écologique mais aussi de formation professionnelle, notamment dans les domaines des nouvelles technologies et de la transition écologique.

Cette orientation ne serait pas incompatible avec l’idée d’un nouveau Plan Marshall, bien au contraire, elle lui serait consubstantielle.


ADV : Au fond, alors que le souverainisme et un certain repli identitaire semblent séduire de plus en plus de Français, ne croyez-vous pas que nous assistons à la fin de soft power français dans le monde ?


JMN : C’est bien le danger et l’enjeu nous dépasse largement. Pour autant, je crois qu’un retour à plus de souveraineté à un niveau de convergence qui soit le bon ne serait pas un repli identitaire. Les risques sont majeurs et planétaires. Si nous ne faisons rien et n’y prenons pas garde, nous serons directement affectés. Le réveil du soft power à la française dans un cadre qui serait bien celui de notre 21ème siècle et non plus celui d’une époque coloniale révolue (dont on nous rebat trop souvent les oreilles) – pourrait participer de la solution.


Il faut regarder le monde tel qu’il est aujourd’hui et y faire face tout en étant innovant sur un plan géopolitique et en imaginant des solutions pour demain qui soient à la fois à la hauteur des enjeux du moment et en harmonie avec nos valeurs fondamentales et notre Histoire.

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