Les relations franco-égyptiennes face à la menace turque commune et à l'islamisme

Le président égyptien Al-Sissi a été reçu à l'Elysée par Emmanuel Macron cette semaine. Les deux dirigeants ont évoqué de nombreux dossiers lors de cette visite officielle. Alexandre del Valle revient sur les relations entre la France et l'Egypte. Il a interrogé le député égyptien Abdelrahim Ali.




Le 7 décembre dernier, le Président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, a été reçu par son homologue Emmanuel ­Macron. A défaut d'être complètement évacuée, la question des droits de l’homme, évoquée de façon discrète et diplomatique, n'a pas constitué une pierre d'achoppement entre les deux pays, qui ont préféré, au nom de la Realpolitik et des intérêts géoéconomiques et sécuritaires, insister sur leurs convergences stratégiques : Libye; menace d'Erdogan en Méditerranée; islam politique; jihadisme et bien sur contrats économiques.


Le Président Al-Sissi a sans surprises dénoncé la menace des Frères musulmans, rappelant que son pays n'avait pas inscrit par hasard la Confrérie sur la liste des organisations terroristes. Pour parler de cette visite, qui a précédé de peu le sommet européen des 10-11 décembre, où ont été notamment au programme la menace islamiste/jihadiste et le problème de la Turquie d'Erdogan qui convoite les eaux gréco-chypriotes et égyptiennes qui regorgent de gaz, nous avons interrogé le député égyptien Abdelrahim Ali, auteur de nombreux ouvrages sur les Frères musulmans et le Jihadisme et qui a milité depuis deux décennies, tant auprès de Hosni Moubarak (bien avant le printemps arabe) qu'auprès d'Abdelfattah Al-Sissi, en faveur de l'interdiction des Frères-musulmans qu'il considère comme la source de l'islam politique et du terrorisme jihadisme. D'où son appel aux Européens et aux Occidentaux, à classer la Confrérie parmi la liste noire des organisations terroristes, comme l'ont fait étonnement non pas l'UE ou les Etats-Unis, mais d'importants pays arabes comme l'Egypte et les Émirats.


Alexandre Del Valle : Le président Al Sissi rencontre son homologue français très prochainement, peut-on parler d’un rapprochement véritable des points de vues géopolitiques en Méditerranée (gaz) en Libye et vis-à-vis de la Turquie ?


Abdelrahim Ali : Bien sûr, il y a une grande proximité entre les deux pays, et entre les présidents Al-Sissi et Macron sur le dossier de la Turquie surtout. Je fais ici allusion à ce que je qualifie de véritable brigandage d’Erdogan en Méditerranée orientale avec ses tentatives de mettre la main sur les réserves de gaz récemment découvertes et qui sont communes à l’Egypte, à Chypre et à la Grèce… En réaction à cette menace caractérisée, l’Egypte a fixé à Erdogan de nombreuses "lignes rouges" en Libye et en Méditerranée. Et je rappelle que la France participe activement avec l’Otan à la surveillance de la mer dans cette zone, et qu'elle a intercepté récemment plusieurs navires turcs qui transportaient des armes pour la Libye, en violation de l'embargo sur les armes à destination ce pays, armes qui sont allées dans les mains des jihadistes pro-turcs et des milices des Frères musulmans. Outre leur position commune concernant la Libye, Paris et Le Caire s'opposent aux ambitions de la Turquie d’Erdogan de contrôler ce pays en soutenant les milices des Frères musulmans à l’ouest du pays en vue de s'accaparer en fait la plus grande part du gaz libyen. Rappelons que la Turquie manque d'hydrocarbures et qu'elle importe d’énormes quantités de gaz qui lui coûtent plus de 5 milliards de dollars par an... Elle ne s'arrêtera donc pas sans qu'on lui fixe, Égyptiens, Arabes et Européens, des lignes rouges fermes à ne pas dépasser. Il faut être unis et vigilants. ET le Président Al-Sissi a clairement confirmé cela à son homologue français.


ADV: L’Occident, l'Administration Obama puis l'Union européenne ont donné des leçons sur les droits de l’homme au gouvernement de Sissi accusé de réprimer les Frères musulmans depuis 2013. La France diffère-t-elle des Etats-Unis et des pays de l’Union européenne depuis que le Président Emmanuel Macron a commencé à comprendre le danger des Frères musulmans dans le cadre de sa guerre contre le "séparatisme islamique" ?


A.A: La concordance des points de vues des deux pays est claire concernant l’équilibre entre les droits de l’homme et la confrontation du terrorisme et des groupes de l’islam politique qui prennent ces idées comme prétexte pour diffuser la haine et de pensée séparatiste de l'islam politique des Frères musulmans notamment ou du Milli Görüs turc. C’est de cela dont souffre la France s’agissant de la problématique de l’islam français que les Frères musulmans ont littéralement pris en otage dans les domaines idéologiques et dans leur stratégie d'entrisme institutionnel.


La loi sur le séparatisme que le Président Emmanuel Macron va soumettre au Parlement français mercredi prochain ressemble dans une large mesure à la loi sur les entités terroristes soumise par le président Al-Sissi au Parlement égyptien l’année dernière et qui prévoit la confiscation des biens des Frères et l’encadrement de leurs organisations et de leurs groupes.


Cette grande ressemblance entre les deux lois, de même que l’attaque lancée par des organisations des droits de l’homme contre les articles des deux lois prouve la concordance parfaite entre les deux pays sur la question des droits de l’homme et la menace commune frériste. Car lorsque la sécurité nationale est en danger, il faut un équilibre habile mais réaliste entre les droits personnels et l'intérêt des pays auxquels les séparatistes veulent nuire.


ADV: Peut-on dire que le Président Macron confirme l’alliance de la France avec l’axe quadripartite de l’Egypte, les Émirats arabes unis et Bahreïn contre l'axe hostile représenté par le Qatar, la Turquie et les Frères musulmans ?


A.A: Je peux confirmer cette idée à cent pour cent en ce qui concerne l’axe de la Turquie et des Frères musulmans. L’axe qatari, quant à lui, est un peu différent. Je m'explique: la position française, et plus particulièrement celle du Président Macron, est en train de vaciller concernant le Qatar, mais on vient de loin en raison des intérêts et imbrications économiques que le Qatar a su créer pendant plus de dix ans en France dans toutes les activités immobilières, sportives, transports et autres activités financières, avec ce que cela a pu impliquer en termes de lobbysme et d'entrisme politique pro-frériste... Le Qatar a en effet su créer ce que l'on peut appeler un "lobby" qatari qui travaille pour ses propres intérêts en France.


De mon point de vue, il va falloir encore un peu plus de courage pour diminuer cette alliance et dépendance envers le Qatar et s'orienter vers une alliance plus conforme aux intérets de votre pays, incarnée par les Émirats arabes unis, l'Egypte, et même l'Arabie Saoudite. Certes, ce dernier pays n'est pas forcément bien vu en France au sein des "patriotes" républicains laïques, mais une nouvelle approche qui dépassera l'histoire récente des relations entre l'Arabie Saoudite et les islamistes en France va devoir être dépassée, car cette orientation saoudienne passée a complètement et radicalement changé depuis les décisions prises ces dernières années par le prince héritier Mohamed Ben Salmane qui a voulu moderniser son pays et diminuer l'influence des extrémistes de l'islamisme politique. C'est donc devenu une des nécessités actuelles pour la France d'ouvrir des canaux avec les pays du Golfe, notamment l'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, comme alternative aux canaux du Qatar ou de la Turquie d'Erdogan qui contribuent à saboter et saper les valeurs et institutions de la France de l'intérieur à travers son soutien continu aux Frères musulmans. Le Président Al-Sissi a clairement abordé et partagé cette préoccupation avec son homologue français.


ADV: La France est-elle ainsi (re)devenue le meilleur allié européen ou occidental de l'Egypte et de cet axe anti-frériste face aux Turcs et aux Qataris?


A.A: Bien sûr, l'histoire se répète, et cette période est comparable à celle des relations entre l'Egypte et la France sous les Présidents Moubarak et Chirac, mais je pense qu'elle a dépassé cette période et la France est devenue le premier allié européen de l'Egypte dans l'Europe tout entière. Cela participe de la convergence de vues entre les deux pays et leurs deux dirigeants, Al-Sissi et Macron, sur toutes les questions du Moyen-Orient, en particulier sur la menace de l'islam politique, les problèmes sécuritaires liés au terrorisme et sur le dossier Libyen.


ADV: Après la crise des caricatures de Charlie Hebdo et la tentative des Frères musulmans au Qatar, au Pakistan et en Turquie de "diaboliser la France" puis de fanatiser les masses islamiques contre Emmanuel Macron et le pays de la laïcité accusé "d'islamophobie", comment est perçue la France en Egypte et comment le régime égyptien et le président Al Sissi lui-même ont-ils défendu Macron et Paris contre la campagne de diabolisation de la France orchestrée par les Frères, le Qatar, le Pakistan et la Turquie?


A.A: En ce qui concerne cette question, clarifions deux choses fondamentales: