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Les leçons de la guerre russo-occidentale en Ukraine




Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, les Etats-Unis, les autres pays-membres de l’Union européenne et de l’OTAN, et leurs alliés ont participé à un énorme effort de guerre pour équiper, entraîner et financer - à un niveau sans précédent - un pays en guerre, en l’occurrence l’Ukraine de Volodymyr Zelenski, contre l’ennemi désigné de l’Ukraine mais aussi des Etats-Unis et de l’Alliance atlantique : la Russie de Vladimir Poutine. En réalité, ce soudain va-t-en-guerrisme européen, inexistant face à l’ennemi direct turc ou plus généralement face à l’islamisme radical qui menace de l’intérieur les sociétés européennes et occidentales, a plus confirmé l’inféodation américaine de l’Europe, désormais privée de gaz russe et en « guerre civile continentale », que le réveil d’une « Europe puissance autonome», encore moins d’une défense européenne indépendante, désormais perçu comme un rêve gaullien suspect de « trahison » et d’ingratitude vis-à-vis des protecteurs états-Uniens, voire de soumission néo-munichoise à l’ennemi russe. Largement affaiblie par cette nouvelle guerre intracontinentale et intra-slaves, donc dramatiquement fratricide, il est clair que la vieille Europe est la grande perdante de ce conflit et les Etats-Unis ses bénéficiaires nets, avec l’OTAN, qui n’est plus en « mort cérébrale » et qui s’étend comme jamais grâce à la dérive stratégique irrédentiste de Poutine qui a atteint l’exact opposé de son objectif en donnant un motif aux derniers pays neutres d’Europe de rejoindre l’OTAN et en soudant contre lui Ukrainiens ultra-nationalistes de l’Ouest et Ukrainiens jadis pro-russes ou neutres russophones … Après les Etats-Unis, l’autre grand bénéficiaire de ce conflit européen est la Turquie d’Erdogan, membre de l’OTAN et maîtresse des horloges, qui joue les intermédiaires ambigus entre les deux camps et qui, bien que soutenant et armant l’Ukraine, continue de faire du commerce avec la Russie puis exerce moult pressions sur l’Europe (immigration, Ukraine, entrée de la Suède dans l’OTAN, etc) pour avancer ses propres pions.


Sans oublier la Chine revancharde de Xi Jinping, désireuse de doubler dans tous les domaines l’Amérique d’ici 2049; l’Inde du nationaliste religieux Narendra Modi, qui revend bien plus cher aux dindons de la farce européens le pétrole russe sous sanctions, sous forme de produits dérivés/raffinés, les pays producteurs d’hydrocarbures autoritaires et anti-occidentaux comme l’Azerbaïdjan, l’Algérie ou le Qatar, et tant d’autres nations « non-alignées » du « Sud global », soit pro-russes soit indifférentes à cette « guerre de blancs » et d’Occidentaux… Il n’est pas étonnant que depuis la guerre en Ukraine, ces « puissances multipolaristes » et leurs alliés latino-américains et africains, aient démontré si peu de solidarité envers l’Ukraine agressée (même si elles ont formellement condamné l’invasion russe) et aient même violé les sanctions occidentales et du G7 puis refusé de participer à l’effort de guerre pro-ukrainien perçu à tort ou à raison comme le l’intérêt exclusif des puissances « impérialistes-atlantistes ».

Europe, ventre-mou de l’Occident dominé par les Etats-Unis et redevenu un théâtre de guerre globale


A la lumière cette guerre qui se déroule en Ukraine sur fond de choc global Occident-Russie et même de divergences croissantes entre, d’une part, l’Occident - vécu comme impérialiste et arrogant par les autres pôles géocivilisationnels – et, de l’autre, un monde en quête de « désoccidentalisation » et de multipolarité (« Sud global » et « Chine néo-impériale»), le déclin de l’Occident complexé semble plus concerner, aujourd’hui, le Vieux Continent que les États-Unis. A la différence des Européens divisés et frappés « d’impuissance volontaire », ces derniers n’ont pas renoncé à la recherche de la puissance et de l’hégémonie, ni même à la plus cynique realpolitik habillée des oripeaux du moralisme, bien au contraire, car non seulement les Etats-Unis ne délaissent pas la Vieille Europe au profit du « Pivot asiatique », mais ils renforcent au maximum leur influence et leur domination tous azimuts sur le Continent eurasien, car l’Europe occidentale sous leur domination a pour eux vocation à s’étendre le plus possible vers l’Est au détriment de « l’étranger proche russe », non seulement en termes politiques et idéologiques (démocratie libéral-libertaire, industrie du divertissement anglosaxonne, lois extraterritoriales, etc), mais aussi stratégiques (OTAN, armes américaines), énergétiques (gaz de schiste américain) et économiques (concurrence déloyale, lois des multinationales et des GAFAM, applications, ubérisation). A la différence de la vieille Europe en voie de déclassement, les Etats-Unis redevenus « interventionnistes » (« America Is back » de Joe Biden), investissent bien plus dans l’innovation, la R&D, les applications, le soft power, la puissance militaire et industrielle, et même les énergies fossiles, nucléaires et renouvelables que les Européens eux-mêmes. Ces derniers risquent de voir leurs entreprises ruinées, d’un côté, par le renchérissement des prix du gaz dû aux sanctions qui ont-elles-mêmes justifié l’achat de gaz de schiste américain (l’Europe s’interdisant d’en produire pour des raisons écologiques), trois fois plus cher que le gaz russe - désormais banni - puis leur industries automobiles ruinées par la concurrence imbattable des voitures électriques et des batteries chinoises, aidées de facto et de jure par les directives européennes interdisant d’ici 2035 les ventes de voitures à moteur combustibles (et depuis des années la production de terres rares), au grand bonheur des entreprises chinoises leaders absolus de ce secteur d’amont en aval.

Chine-Russie et « sud global » versus Occident globalisé…


Si l’on met à part le cas des sociétés musulmanes en voie de réislamisation radicale, deux États-nations du monde multipolaire offrent une résistance farouche à ce modèle de mondialisation à l’anglo-saxonne baptisée McWorld par le politologue américain Benjamin Barber, et appellent les autres nations émergentes ou multipolaristes à réhabiliter des modèles géocivilisationnels enracinés qui remettent totalement en question l’internationalisme américano-occidental : la Russie et la Chine. Si Pékin s’oppose à McWorld en désoccidentalisant la mondialisation et en la retournant contre les États-Unis pour asseoir la domination mondiale du modèle autoritaire chinois antioccidental, Moscou accuse la mondialisation anglo-saxonne et les États-Unis de détruire les identités nationales et de menacer la souveraineté russe et sa civilisation slavo-orthodoxe. La Russie postsoviétique et poutinienne se présente même comme le dernier rempart face au déracinement opéré par McWorld et le seul pôle – multipolaire – de défense de l’Europe et des traditions judéo-chrétiennes face à une mondialisation atlantiste et marchande aux mains de l’Empire américain. Le sommet Russie-Afrique du 28 juillet 2023 tout comme le coup d’Etat militaire survenu au Niger contre le président Bazoum et la France ont démontré – exemples parmi tant d’autres – la réalité de ce rejet croissant d’un Occident que même les pays du continent le plus aidé par lui économiquement ne veulent plus suivre et rejettent de plus en plus, notamment en raison du rejet de leurs valeurs libérales-démocratiques jugées antinationales, anti-traditionnelles et acculturantes et « ingérentes ».


A cet égard aussi, le « pacte d’amitié sans limites » signé le 4 février 2022, soit trois semaines avant l’attaque russe sur Kiev, par les présidents russe et chinois, était un évènement révélateur du choc global opposant les puissances révisionnistes/anti-occidentales aux puissances euro-anglosaxonnes et alliées, en vue du maintien pour les seconds et de la destruction pour les premiers de l’ordre international libéral-démocratique en place depuis la chute de l’URSS. Le rapport annuel 2022 de la CIA constatait ainsi non sans lucidité « une ambition commune entre la Chine et la Russie qui veulent en finir avec le leadership occidental sur le système international »[1]. Établi au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale et consolidé de façon encore plus occidentalo-centrée dans les années 1989-2000, cet « ordre libéral-occidental » (incarné par la charte de l’ONU, le FMI, la Banque mondiale, l’OCDE, l’OTAN, ou même la Déclaration universelle des droits de l’homme), et constamment défendu en tant que tel par Joe Biden, ne correspondent plus à l’époque contemporaine, expliquent en substance Xi Jinping et Vladimir Poutine. Le rapport précité confirme cette tendance lourde et cette fracture de valeurs et de visions géopolitiques entre l’Occident et les nations multipolaristes :


« Le monde ayant changé, il est en voie de désoccidentalisation pour la Chine et la Russie, il convient donc d’en réviser fondamentalement les normes, voire de s’en affranchir. Pour ces puissances révisionnistes, comme pour les nations identitaires non-occidentales protagonistes des BRICS et de l’OCS (voir infra), si l’aspiration aux libertés d’expression, de conscience et d’opinion est « universelle », la forme qu’elle a prise en Europe et aux Etats-Unis - la démocratie libérale - ne doit pas être imposée aux autres civilisations, et la question des droits de l’homme ne doit pas intervenir dans les relations entre les Etats »,.

De son côté, le monde musulman remet frontalement en cause le libertarisme occidental jugé « pervers » et déstructurant : Erdogan s’est vanté du fait que sa réélection en juin 2023 au poste de président permettrait de ne « jamais laisser entrer en Turquie l’idéologie LGBTiste », ce que pensent la plupart des pays islamiques horrifiés par le libertarisme des mœurs déstructurantes de l’Occident. D’une manière générale, les nations émergentes du Sud, notamment l’Inde, aux mains des adeptes du radicalisme hindoutva du parti BJP au pouvoir, le Brésil de Jair Bolsonaro puis de Luis Ignacio Lula da Silva (les deux se revendiquant chrétiens), les pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie, allient toutes leur développement à une fierté civilisationnelle et nationaliste.

Le sommet russo-africain de Saint Pétersbourg


Le meilleur exemple de ce double phénomène de « seconde décolonisation » des pays du Sud - exaspérés par l’ingérence « néocoloniale » occidentale, puis attirés par l’antimodèle russo-chinois multipolariste, autoritaire et ultra-conservateur, aux antipodes du modèle libéral-libertaire des Occidentaux - a été le succès (nié par le narratif occidental) du deuxième sommet Russie-Afrique, qui s'est tenu à Saint-Pétersbourg, les 27-28 juillet 2023, et qui a montré que la Russie, loin d’être isolée hors d’Occident, marque des points partout en Afrique. En effet, malgré les incroyables pressions des pays créditeurs européens et américains, la plupart des pays d’Afrique ont participé à cette rencontre marquée par le rejet de l’« impérialisme » occidental et elle a débouché sur la signature d’accords de coopération militaire, d’éducation, de développement, et d’aides en matière de fourniture d’énergies et de céréales avec 40 pays africains représentés. Certes, le président de l'Union africaine a demandé à Vladimir Poutine de trouver des solutions de paix qui permettraient de ramener la stabilité et de débloquer l’accord russo-turco-ukrainien et onusien sur les céréales, mais il a salué les propositions faites par le président russe de fournir gratuitement 30 000 à 50 000 tonnes de céréales aux pays africains les plus proches de Moscou, notamment le Zimbabwe, la Somalie, l’Érythrée, mais aussi le Mali, la Centrafrique ou le Burkina Faso. Ces pays, avec plus récemment le Niger et la Guinée Conakry, ont porté depuis 2020 des pouvoirs militaires pro-russes au sommet de l’Etat dans le cadre d’un rejet de l’Occident, de ses « ingérences » et prédations industrielles supposées, mais aussi de la lutte contre le jihadisme que la Russie et ses mercenaires (Wagner) est jugée plus à même de combattre et de façon moins « ingérente » que la France (échec de Barkhane) et même des Etats-Unis, la Russie étant créditée de modèle de coopération multipolaristes, anticoloniaux et « gagnants-gagnants ».

Le groupe Wagner, aujourd’hui dirigé depuis la Biélorussie mais repris en main par le pouvoir russe après la rébellion de son leader Prigojine, a d’ailleurs communiqué en juillet 2023 que, dorénavant, il ne combattra plus en Ukraine mais en Afrique, des nouvelles forces étant arrivées en Centrafrique et d’autres prêtes à renforcer des effectifs ailleurs en Afrique sahélienne notamment. Mais cette coopération ne concerne pas uniquement les céréales : les Russes sont également le premier fournisseur d’arme de l’Afrique selon le dernier rapport de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm avec 44% des armes importées en Afrique en provenance de Russie. La Russie vise également à renforcer sa présence et ses investissements dans les hydrocarbures (en renforçant notamment les liens avec l’Algérie et en confortant son implantation au Mozambique) et dans le nucléaire. L’entreprise Rosatom a par exemple entamé en 2019 la construction de la première centrale nucléaire en Egypte. Certes, seul l’avenir dira si les Russes, pour l’heure jugés plus utiles et moins « ingérants », dans l’aide à la lutte contre le jihadisme, que la France (échec et retrait de l’opération Barkhane dans le Sahel et le G5 réduit au « G2 » avec le Tchad et le Niger, lui-même cible d’un coup d’Etat militaire anti-occidental et pro-russe fin juillet 2013), seront plus efficaces à long terme que les « maudits » français...



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