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Le Moyen-Orient et la Méditerranée orientale : des risques géostratégiques aux signes d’espoir (2)

Dans cet entretien accordée au Dialogue et au journal égyptien al-Bawaba news, la sénatrice (LR) Valérie Boyer, passionnée des questions du Moyen-Orient et des Chrétiens d’Orient, qu’elle a défendus depuis des années à l’Assemblée Nationale puis au Sénat, répond aux questions d’Alexandre del Valle. Sont abordés tour à tour les dossiers épineux de la Turquie d’Erdogan, de la guerre Arménie-Azerbaïdjan, des chrétiens d’Orient, et de l’islamisme radical, sans oublier le terrible conflit Russie-Ukraine. Un Tour d’horizon en deux épisodes sans langues de bois qui reflète la personnalité de cette femme d’exception qui nous avons récemment accompagnée en Égypte : l’alliage de la mesure, de la raison et de la conviction. (suite et fin).


La Turquie va-t-elle demeurer impunie dans ces actions de viol des souverainetés arménienne, syrienne, grecque, chypriote, irakienne, notamment ?

Depuis plusieurs années la Turquie conduit une politique de puissance dont le développement se traduit par une déstabilisation profonde du voisinage de la Turquie, qui n’est pas sans conséquences pour l’Union européenne. Les démonstrations de force d’Ankara sur la scène internationale se succèdent ainsi à un rythme qui n’a cessé de croître au cours des dernières années. En France, en remettant en cause la santé mentale du Président Macron. A Chypre, avec la poursuite de forages gaziers illégaux ou la réouverture de la plage de Varosha au mépris des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. En Grèce, avec des incursions dans les eaux territoriales du pays par des navires de forage turcs sous escorte militaire. En Syrie, avec des positions troubles face à Daech ou des interventions armées principalement dirigées contre nos alliés kurdes. En Lybie, avec un engagement militaire ajoutant au chaos qui règne dans le pays.

Enfin en Artsakh, où le soutien militaire apporté par la Turquie à l’Azerbaïdjan. Cette même Turquie qui a déployé sur le théâtre d’opérations, en tant que supplétifs de l’armée azérie, des mercenaires ayant servi au sein de groupes djihadistes en Syrie. Cette Turquie qui a pour seul principe la réislamisation de son pays, le retour de l’empire Ottoman et qui légitime les nombreuses violences faites à l’encontre des femmes, qu’il considère comme de « simples gestatrices » et qui se retire aujourd’hui de la Convention du Conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à égard des femmes et la violence domestique (Convention d’Istanbul). Autant d’atteintes à nos valeurs, à notre honneur, à la dignité des peuples et à leur souveraineté.

L’Europe va-t-elle poursuivre le marchandage aux migrants avec Erdogan ? Va-t-elle continuer de négocier avec la Turquie ? Par ses agissements, ses compromis et ses silences, l’Europe renie son histoire et ses principes. A nous désormais de faire preuve de fermeté et cohérence, en arrêtant tout processus d'adhésion de la Turquie à l’Union européenne, en faisant cesser tout chantage aux migrants, en cessant tout accord commercial privilégié et pourquoi pas en demandant le retrait de la Turquie de l’OTAN. Les chrétiens d’Orient dont vous parlez souvent courageusement depuis des années à l’Assemblée nationale française puis au Sénat, sont-ils dans une situation globalement aussi dramatique et abandonnés par les Occidentaux face à certains régimes et aux islamistes radicaux et terroristes ?

La communauté internationale a laissé mourir les Arméniens qui sont une part de nous-même, de notre civilisation dans le Caucase. L’Artsakh est une terre arménienne par son histoire, sa culture et son peuplement. Cette identité arménienne est aujourd’hui plus que jamais menacée à l’image du monastère arménien de Dadivank que nous devons à tout prix préserver. Si les azéris persistent à saccager les vestiges chrétiens au Haut-Karabakh comme ils l’ont fait par le passé, ce qui reste du patrimoine immémorial arménien risque de disparaître à jamais. Pour ne pas que se reproduisent les désastres passés, comme la destruction des Bouddhas de la vallée de Bâmiyân, ou des trésors de Palmyre…

« Le sort des chrétiens d’Orient est le prélude de notre propre sort ». Cette phrase prononcée par François Fillon le 12 décembre 2019 devant le Sénat nous rappelle à quel point nous sommes liés aux Chrétiens d’Orient. Dès l’été 2014, les Chrétiens présents depuis 2 000 ans en Irak et en Syrie, se sont vus apposer une lettre les désignant comme nazaréen qui marque d’un sceau ces populations comme d'autres mettaient l'étoile jaune. Puis, ils ont reçu un ultimatum par les djihadistes de l’État islamique :

- Se convertir à l’Islam - S’acquitter d’un impôt spécial pour les non-musulmans - Fuir et tout abandonner - Ou bien rester et être exécuté « par le glaive ».

Depuis, la quasi-totalité des chrétiens ont fui pour échapper aux persécutions. Pour ceux qui sont encore présents, ils sont victimes des pires atrocités : autodafés, saccage des églises, des musées, des monuments, de crucifixions, des tortures, des femmes réduites à l’état d’esclaves sexuelles ou encore des exécutions. Ces atrocités nous rappellent l’horreur du génocide arménien. Les pires exactions sont commises. Aujourd’hui, les chrétiens d’Orient sont en danger de mort et nous sommes les témoins de ce massacre annoncé. Selon l’Evangile de Saint-Luc, « s’ils se taisent, les pierres crieront » mais il sera trop tard, et demain qui parlera l'Araméen ? Qui parlera la langue du Christ ? C’est pourquoi j’ai déposé le 22 février 2022 de nouveau une proposition de loi au Sénat, comme je l’avais fait le 11 mars 2015 à l’Assemblée nationale, afin de reconnaitre le génocide assyrien de 1915 qui s’est déroulé au même moment que le génocide des Arméniens. Et avec le soutien de Bruno Retailleau et Gérard Larcher, nous avons fait voter le 8 février 2023, au Sénat, ma proposition de résolution relative à la reconnaissance du génocide des Assyro-Chaldéens de 1915-1918. Parce que nous sommes à la fois des protecteurs historiques des Chrétiens d’Orient, mais aussi le pays des Droits de l’Homme, ces « génocides » du XXe siècle, comme du XXIe siècle, ne doivent pas faire face à la passivité de la communauté internationale. La lutte contre la barbarie doit mobiliser l’ensemble des pays du Monde et nous devons reconnaître le génocide des Chrétiens d’Orient. Avez-vous abordé ces questions en Égypte ?

Lors de mon déplacement en Égypte, j’ai pu constater que les Coptes n’étaient pas considérés comme une simple minorité. Aussi, à l’occasion de ce déplacement en Égypte, j’ai eu l’immense privilège de rencontrer longuement le Grand Imam d’Al- Azhar Ahmed Al-Tayeb, son Excellence, le Pape copte Theodore II, chef de toutes les Églises coptes-orthodoxes d’Égypte et d’Afrique, le Premier Ministre égyptien, Moustapha Madbouli, ainsi que des membres de la communauté arménienne. L’Égypte est un pays qui respecte toutes les religions. Même si l'Islam y est la religion d'État depuis 38 ans, le christianisme et le judaïsme, mentionnés dans la Constitution, sont eux aussi reconnus officiellement. De très nombreuses églises sont en construction, et le pape Théodore II nous a dit que les Chrétiens n’ont jamais été aussi reconnus, bien traités et protégés que depuis l’accession au pouvoir du président al-Sissi, sachant que le nombre de députés chrétiens est passé depuis 2014 de 1 à 40 et celui des sénateurs de 3 à une trentaine ! Croyez-vous dans le risque scénario pessimiste d’une attaque turque contre des îles grecques - qui signifierait une guerre-franco turque en raison des accords de défense franco-grecs ? Ou d’un scénario de guerre entre la Turquie et plusieurs pays de la Méditerranée ?

C’est en Méditerranée orientale que, non contente d’occuper Chypre depuis près de cinquante ans (1974), la Turquie spolie cet État membre de l’Union européenne de ses gisements gaziers. C’est à Varosha qu’Erdogan a réaffirmé en juillet dernier son soutien à l’entité sécessionniste de Chypre du Nord pour proclamer son opposition à toute réunification de l’île que la Turquie occupe militairement. C’est de cette même zone qu’un navire de guerre du régime d’Erdogan a « éclairé » (c’est-à-dire visé) un bâtiment de notre marine nationale qui se montrait trop curieux sur les trafics d’armes opérés entre la Turquie et la Libye... C’est là aussi que, régulièrement et hier encore, de menaçants avions de combat turcs ont violé l’espace aérien grec. C’est là enfin que des Rafales qataris ont été « analysés » par les pilotes turcs - à la faveur d’exercices militaires conjoints en Anatolie - afin de se préparer à une éventuelle confrontation avec ceux que la France a vendu à la Grèce… C’est d’ailleurs à propos de l’Artsatkh, que le « président » de l’entité fantoche de Chypre du Nord a glorifié, en décembre 2021, l’unité du monde turc, pour déclarer que « la victoire de l’Azerbaïdjan est aussi notre victoire ». « Le prix à payer sera lourd [...]. Nous pouvons arriver subitement la nuit. », avait également déclaré, début septembre 2022, le président turc Recep Tayyip Erdogan.


Il a ainsi franchi un cap supplémentaire dans la crise avec la Grèce en menaçant directement d'attaquer ce pays membre de l’Union européenne. La raison : la Turquie reproche aux Grecs de ne pas respecter le droit international en armant les îles situées dans la mer Égée. Il a également annoncé qu'il remettrait en cause la souveraineté de la Grèce sur ces îles si la militarisation se poursuivait. Quelques jours plus tard, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis avait également monté le ton en affirmant que son pays était « prêt à affronter tous ceux qui nous menacent de débarquer dans nos îles, sur notre territoire ». Ce serait un événement particulièrement difficile. Une première dans l’histoire de l’OTAN : un pays de l’OTAN qui en agresse un autre. Or selon l'article 5 du traité fondateur de l'Otan : "la défense collective implique qu'une attaque contre un membre de l'Alliance est considérée comme une attaque dirigée contre tous les Alliés". En somme, si un pays attaque un pays membre de l'Otan, c'est comme s'il attaquait tous les pays membres. Par conséquent, si la Turquie attaquait la Grèce, elle aurait contre elle l'ensemble de l'Union Européenne, plus la plupart des pays membres de l'OTAN. Aussi, les élections présidentielles turques du dimanche 14 mai 2023 sont particulièrement observées et attendues. Concernant l’islamisme radical, comment stopper l’expansionnisme des Frères musulmans qui progressent et infiltrent les institutions à vitesse grand v en Occident et notamment dans l’UE et en France ? Comme le disait Charles Péguy : « Chaque monde sera jugé sur ce qu'il a considéré comme négociable ou non négociable ». Depuis quelques années, les incidents et les violences d’origine communautariste ne cessent de se multiplier : demandes d’horaires réservés aux femmes dans les piscines ; refus de femmes de se faire soigner par un médecin ou un infirmier homme; incidents dans des classes sur l’enseignement de la Shoah ou de la laïcité ; harcèlement et menaces sur les réseaux sociaux pour avoir critiqué l’islam… Les attaques terroristes, notamment l’assassinat atroce du professeur d’histoire Samuel Paty, mort d’avoir enseigné la liberté d’expression, démontrent une nouvelle fois que les valeurs de la République sont en danger et que nous devons plus que jamais réagir.

A l’Assemblée nationale, puis maintenant au Sénat, je n’ai cessé de proposer des dispositions pour renforcer notre arsenal pénal afin d’endiguer l’islamisme radical. À chaque fois que nous avons fait des propositions contre l’islamisme radical, toutes ont été refusées par le Gouvernement français Macron, au motif d’une « surenchère sécuritaire ». Malheureusement aujourd’hui le constat est sans appel, et il est temps de passer des paroles aux actes. Aussi, je propose depuis longtemps avec plusieurs parlementaires de prévoir en France, l’expulsion automatique d’un étranger qui constitue une menace grave pour l’ordre public en particulier s’il est inscrit dans la catégorie « S » (« atteinte à la sûreté de l’État ») du fichier des personnes recherchées.

Nous voulons renforcer le contrôle des financements directs ou indirects par des fonds étrangers d’une association régie par la loi du 9 décembre 1905. Nous demandons également l’interdiction du salafisme et des Frères musulmans. Nous devons interdire de déposer, pour les élections donnant lieu à un scrutin de liste, des listes dont le titre affirmerait, même implicitement, qu’elles entendent contrevenir aux principes de la souveraineté nationale, de la démocratie ou de la laïcité afin de soutenir les revendications d’une section du peuple fondées sur l’origine ethnique ou l’appartenance religieuse. Aussi, je prône depuis des années l’interdiction du voilement des mineures au nom de l’égalité et de la dignité des femmes. Nous proposons également d'écrire dans notre Constitution française que « nul individu ou nul groupe ne peut se prévaloir de son origine ou de sa religion pour s'exonérer du respect de la règle commune ». Je veux enfin saluer le travail de plusieurs chercheurs français à l’image de vous, Alexandre del Valle, notamment votre ouvrage « le Projet, La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde », ou encore de Florence Bergeaud-Blackler, qui a publié récemment « Le Frérisme et ses réseaux ». Ces ouvrages explorent notamment les racines historiques et les fondements doctrinaux des « Frères musulmans », mais surtout mettent en lumière la manière dont ils se sont internationalisés, faisant de l'Europe leur terre d'élection. Préférant la duplicité à la confrontation, davantage stratèges que théologiens, les Frères musulmans ont su étendre leur emprise sur les institutions européennes par le biais d'une myriade d'associations « antiracistes » et par la subversion des « droits de l'homme ».



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