Face à Erdogan, la "politique de l'apaisement ne paie pas" Entretien avec l'eurodéputé Costas Mavrid

Alexandre del Valle revient sur le Sommet européen du 11 décembre. Des sanctions lourdes devaient intervenir face à l'expansionnisme de la Turquie. Alexandre del Valle a rencontré au Parlement européen le député le plus actif sur ces questions graves : Costas Mavrides.





Cette semaine, Alexandre del Valle a voulu revenir sur le Sommet européen du 11 décembre dernier, qui devait décider de sanctions lourdes et dissuasives face à l'expansionnisme de la Turquie d'Erdogan, mais qui, sous pression allemande notamment, a fini par céder à la politique de "l'apaisement", que Churchill avait tant raillée face à l'hitlérisme montant. Ce sommet est également resté timide face à l'islamisme, d'ailleurs jamais nommé, et au terrorisme islamiste, appelé "extrémisme violent". Pour faire le point il a rencontré au Parlement européen le député le plus actif et déterminé sur ces questions graves: Costas Mavrides.


Costas Mavrides, 58 ans, député européen, docteur en économie de l'Université de Houston, ancien professeur d'Université de 1995 à 2004, est membre depuis 2014 du Parlement Européen, au sein du Groupe politique européen Alliance of Socialists and Democrats, le second plus puissant de l'Assemblée après le PPE. A Chypre, il est membre du parti Démocrate (DIKO), le parti de l'ancien président et héros de l'indépendance, Tassos Papadopoulos, qui combattit les envahisseurs anglais et turcs, et qui s'opposa au plan Kofi Annan de réunification de l'île au profit de l'envahisseur turc. Au sein du Parlement européen, l'influence de Mavrides, inversement proportionnelle à celle de son pays, membre de l'UE depuis 2004 et toujours occupé à 37 % par l'armée turque, est aussi impressionnante que courageuse. Sa constante action de prise de conscience de la double menace de la Turquie expansionniste et de l'islamisme radical montre que l'on peut parfois dépasser les clivages droite-gauche. Au sein du Parlement européen, Mavrides est notamment membre de la Délégation à la commission parlementaire mixte UE-Turquie, de la Délégation à l'Assemblée parlementaire de l'Union pour la Méditerranée, de la Sous-commission "sécurité et défense", de la Délégation pour les relations avec Israël, ou encore du Comité des affaires politiques, de sécurité et des droits de l'Homme, qui a notamment étudié de près les crimes jihadistes commis en Syrie. Il préside enfin le Comité politique pour la Méditerranée, qui appartient à l'Union pour la Méditerranée. Son avis sur l'islamisme, le jihadisme et la menace turque en Méditerranée est donc particulièrement crédible. En France, on pourrait comparer sa lucidité sur ces questions avec celles d'autres personnalités dites "progressistes" anti-islamistes comme Malek Bouthi ou François Pupponi. Il apprécie d'ailleurs beaucoup la France, qu'il voit comme le meilleur allié stratégique de son pays et de la Grèce, aux côtés de l'Egypte d'ailleurs, face aux "appétits de puissance" d'Erdogan. Il rêve même d'une Europe dans laquelle le leadership politico-stratégique, aujourd'hui trop dévolu à l'Allemagne, serait repris en main par Paris, seule capitale apte selon lui à édifier une réelle défense européenne indépendante et capable de résister à la menace turco-islamiste. Lors de notre entretien, il annonce d'emblée la couleur, sans langue de bois: "il faut stopper l'avancée de l'islamofascisme et du néo-sultan ottoman, ce nouvel Hitler qui menace l'Europe, la Méditerranée et l'Humanité... La politique d'apaisement ne produira que des effets contraires", et la facture se paiera très chère en termes de sang versé"...


Alexandre del Valle : En tant que membre du Parlement européen et du groupe politique Socialistes et démocrates de l'Union Européenne, comment analysez-vous la dernière déclaration du sommet européen sur la Turquie (11 décembre) qui n'a finalement pas voulu lancer de fortes sanctions contre Ankara? Est-ce lié au fait que l'Allemagne exporte vers la Turquie 50 % des exportations européennes vers ce pays, au chantage migratoire, aux intérêts des industries militaires et technologiques espagnols et italiens? Ou encore à une "politique d'apaisement" de type "néo-munichoise", voire les trois à la fois?


Costas Mavrides: Le 26 novembre 2020, pour la première fois, le Parlement européen a adopté, à une écrasante majorité, une position ferme contre Ankara, demandant au Conseil de «prendre des mesures et d'imposer des sanctions sévères» à la Turquie, «en réponse à ses actions illégales ». En outre, la semaine dernière, notre amendement déposé avec d'autres collègues grecs et chypriotes concernant le rapport portant sur la Politique de Sécurité et de Défense Commune de l'UE a été adopté avec succès: il demandait à tous les États membres de l'UE d'arrêter l'exportation d'armes pour tous les types d'équipements militaires, y compris le savoir-faire en direction de la Turquie. Bien que ces résolutions ne soient pas contraignantes, le Parlement européen a ainsi envoyé un message clair et fort au Conseil européen. Toutefois, la responsabilité de la décision sur les sanctions incombe uniquement au Conseil européen, qui doit se prononcer à l'unanimité.


Hélas, la dernière décision sur la Turquie du Conseil européen du 10 décembre dernier était pour le moins décevante, et elle est allée à l'encontre des intérêts et principes communs de l'UE. Malgré l’agression continue de la Turquie et l'écrasant appel majoritaire du Parlement européen contre cela, les chefs d’État n’ont pas procédé à l'adoption de sanctions économiques fortes contre la Turquie. Compte tenu des relations économiques et commerciales de certains États membres de l'UE avec la Turquie (y compris les exportations d'armes, la question des réfugiés ainsi que les importantes minorités turques dans certains États membres de l'UE), il n'a hélas pas été possible de parvenir à l'unanimité à une décision de sanctionner fortement Ankara au sein du Conseil européen. L'Allemagne, en tant que pays de la présidence tournante du Conseil ce semestre, avait un rôle de premier plan à jouer qui lui permettait de décider d'imposer ou non des sanctions à l'encontre de la Turquie. Je déplore que le rôle de l'Allemagne ait été plus conforme à ses intérêts économiques et politiques particuliers qu'à l'intérêt général de l'Union européenne. Si elle n’est pas corrigée rapidement, cette faute de l’Allemagne aura un effet néfaste sur son rôle même de premier plan au sein de l’UE. Soit dit en passant, ce sont l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne, tous trois impliqués dans le "commerce des armes de haute technologie" avec la Turquie, qui se sont opposés le plus à l'embargo sur les armes ou à l'adoption d'autres sanctions fortes contre Ankara...


Lorsque les dirigeants de l'UE se sont réunis à Bruxelles pour discuter du libellé des projets de sanctions - qui a fait constamment remodeler la déclaration finale du Conseil européen sur la Turquie le 11 décembre, Erdogan était d'ailleurs à ce moment même en Azerbaïdjan, se déclarant, avec l'arrogance d'un néo-sultan, fier d'avoir permis la "victoire" azérie sur l'Arménie dans le Nagorny-Karabakh, à l'issue Guerre du Karabakh dans le Caucase du Sud. En outre, suite à l'annonce de la décision du Conseil européen, la Turquie a immédiatement procédé à de nouvelles provocations en Méditerranée orientale. Erdogan a clairement indiqué dès le début qu’il serait encore plus agressif à la lumière des pas trop doux de l’Europe, comme on l’avait prédit...


ADV : S'agit-il d'un nouveau type de «politique d'apaisement» ou de stratégie «néo-munichoise»? Pouvons-nous le comparer à un nouvel Hitler en raison de sa volonté de conquérir ses terres et mers voisines et de son utilisation de combattants djihadistes pour tuer des Arméniens?


Costas Mavrides: En 2016, dans l'une de mes interventions sur la Turquie au Parlement européen, j'ai déclaré, en faisant référence à M. Erdogan, que " nous avons en face de nous un Hitler émergent", et j'ai appelé l'UE à réagir rapidement puis à prendre des mesures préventives face à cette menace, or c'est déjà très tard. En l'absence de réponse ferme de l'UE, quel est l'état des lieux de la confrontation avec la Turquie? Au-delà même des attaques internes contre les minorités en Turquie, en particulier les Kurdes et les dissidents, le régime d'Erdogan est animé à l'extérieur par un esprit de conquête qui prédomine maintenant sur la scène politique turque moderne et dans ses interventions régionales.


Enracinée dans la «loi de l'épée» ottomane - ou dans l'idée que le conquérant peut diriger un pays ou un territoire conquis selon ses désirs - la Turquie est revenue à ses ambitions califales-ottomanes. Nous avons déjà observé la politique expansionniste de la Turquie en Irak et en Syrie avec l’occupation d’Afrin et le massacre continu des Kurdes. Plus récemment, nous avons assisté à l’agression de la Turquie en Libye et au Haut-Karabakh, avec le transfert de mercenaires et de jihadistes ainsi que la fourniture d’armes. En ce qui concerne l'UE, cette Turquie néo-ottomane a poursuivi son occupation illégale du territoire nord de la République de Chypre depuis 1974, en envahissant les zones maritimes chypriotes, tout en poursuivant des actions illégales similaires contre la Grèce dans la mer Égée. Plus précisément, depuis mai 2019, la Turquie a mené des activités de forage illégales sur le plateau continental et les zones économiques exclusives (ZEE) de la République de Chypre. En ce moment même, les activités illégales turques se poursuivent dans les zones maritimes chypriotes. Un coup d'oeil sur la carte ci-dessous indique que les revendications de la Turquie atteignent même les frontières maritimes entre Chypre et l’Égypte! Il est évident que les activités illégales d'exploration et de forage menées par la Turquie en Méditerranée orientale constituent une menace sérieuse pour la paix et la sécurité de toute la région.


ADV: Dans le cadre de votre action de prise de conscience au sein du Parlement européen et de votre propre groupe politique, Alliance of Socialists and Democrats, dénoncez-vous cette "appeasement policy" déplorée en son temps par Churchill à propos du nazisme?


Costas Mavrides: En 2016, j'étais l'un des rares députés européens qui osait prendre la parole. Aujourd'hui, la majorité au Parlement européen admet qu'Erdogan est le nouvel Hitler ou, pour être plus précis, un sultan néo-ottoman conquérant. À de nombreuses occasions, j'ai souligné, en m'adressant au président du Conseil européen (qui réunit les chefs d'État et de gouvernement de l'UE) ainsi qu'au Haut Représentant de l