Europe occidentale mondialiste vs EUR de l’Est souverainiste : dérive de la construction européenne

Cette semaine, notre chroniqueur Alexandre del Valle revient sur le contentieux qui oppose la Pologne à l’Eurocratie bruxelloise, après la décision de la Cour de Justice européenne d’infliger une amende d’un million d'euros par jour à ce pays en réaction à sa décision de faire primer le droit national sur celui de l’UE. Un clivage qui recoupe celui qui, partout en Occident, oppose des élites mondialisées “post-démocratiques” aux peuples autochtones.





À l’origine, les Pères fondateurs de l’Europe ne définissaient pas l’Europe par les critères non-identitaires du libre-échangisme, du juridisme ou du constitutionnalisme supranational. L’actuel conflit entre Bruxelles et la Pologne était inconcevable car les États-Membres n’avaient aucune vocation à être “désouverainisés”. Le débat actuel sur la suprématie des soi-disant textes constitutionnels européens sur les constitutions nationales qui seraient censées s’y soumettre, est d’ailleurs ubuesque, car en 2004-2005, les peuples ont rejeté le principe révolutionnaire de “Constitution européenne”. Le traité de Lisbonne de 2009 n’a fait que réunir des textes et traités qui ne forment qu’un corpus communautaire ou “acquis”.


La dérive anti-identitaire de l’UE est également récente. Initiée dans les années 1990-2000, elle s’oppose au projet civilisationnaliste des Pères fondateurs : la première communauté européenne fut formée par des hommes d’État chrétiens, comme Konrad Adenauer, Maurice Schuman, Alcide De Gasperi, ou Don Sturzo, qui soulignait l’importance centrale de l’identité chrétienne et occidentale de l’Europe. Le mondialiste pro-américain et a-identitaire Jean Monnet était une exception. Loin d’un rêve post-moderne mondial sans frontières, la construction européenne reposait sur la “Déclaration Schuman” du 9 mai 1950 qui rappelait la nécessité de « réunir les nations ouest-européennes » divisées par les « guerres civiles européennes ». Face à la vision « libre-échangiste » de l’ex-agent de la CIA et banquier cosmopolite Jean Monnet, qui rêvait d’une super-administration bruxelloise, se dressait le projet cher au général De Gaulle « d’Europe des Nations », le “Plan Fouchet”. Ce projet souverainiste déboucha sur le « compromis de Luxembourg » de juin 1966 qui reconnaissait à chaque État membre le droit de véto au cas où celui-ci invoquerait des « intérêts vitaux » menacés par la normativité communautaire.


Le rapport Delors marque la fin de l’Europe identitaire et la victoire du droit-de-l’hommisme


C’est en 1989, avec le rapport Delors, du nom de l’ex-président français de la Commission européenne, que la “ligne fonctionnaliste” et mondialiste de Jean Monnet l’emporta. Celle-ci marqua la fin de l’Europe identitaire ou “Europe-Puissance” et la victoire du projet d’Europe simple espace de libre-échangisme, dépourvue de limites civilisationnelles, une Europe qui a remplacé toute identité civilisationnelle gréco-latine et judéo-chrétienne par une normativité pléthorique et un droits-de-l’hommisme multiculturaliste qui préfigurait le wokisme de l’Eurocratie hors-sol actuelle.


Confirmant ce processus d’auto-dévertébration progressive de l’Europe démocrate-chrétienne initiale au profit d’une Europe mondialiste libérale-libertaire simple espace de Libre-échange, le Conseil européen tenu à Maastricht, entre le 9 et le 11 décembre 1991, consacra un accord global sur la « Nouvelle Europe sans frontières ». Le fameux et controversé Traité de Maastricht, signé le 7 février 1992, créait une nouvelle entité supranationale, l’Union européenne, instituant une citoyenneté de l’Union et préparant l’avènement de la Monnaie unique, l’euro. L’Euro était présenté comme un exemple de première grande renonciation à une prérogative régalienne de la part des États de facto désouverainisés, une étape préalable au processus de mutation transnationale et super-étatique de l’Union européenne.


Avec le Traité de Nice, signé à la suite du Conseil européen de décembre 2000, placé sous le patronage de Jacques Chirac, l’Europe décida de se doter d’un corpus de valeurs fondatrices, fondées non pas sur l’identité européenne et l’héritage judéo-chrétien, mais sur le droit-de-l’hommisme, le pacifisme et l’utopie internationaliste. La dérive anti-identitaire transparaissait dans la Charte des Droits Fondamentaux de l’Union, censée constituer la première partie d’une Constitution européenne. L’un des inspirateurs ne fut autre que le philosophe Jürgen Habermas, qui oppose le « patriotisme constitutionnel des droits(Verfassungspatriotismus), fondé sur les principes universels de la Liberté et de la Démocratie, au patriotisme traditionnel, lié à l’appartenance et à une identité historique et territoriale », jugé suspect et de même nature que le nazisme. Ce postulat signifie la fin des nationalismes diabolisés (reductio ad hitlerum) et des identités civilisationnelles, avec l’avènement d’une communauté internationale pacifiée. Habermas fait de la disparition de l’identité européenne un préalable à l’affirmation de son « patriotisme constitutionnel des droits » qu’il convient de mettre en place dans l’esprit de chaque citoyen européen afin que celui-ci devienne l’observateur vigilant de tout écart de langage et de pensée qu’il apprendra à détecter au travers d’un profilage précis des tenants du « patriotisme traditionnel » diabolisés. On retrouve ici l’un des moteurs philosophiques de la Cancel culture et du wokisme totalitaires actuels dont le postulat est de “déblanchir” et déviriliser l’homme blanc hétérosexuel judéo-chrétien coupable de tous les maux de la terre…


Cette Europe culpabilisée envoie un terrible signal d’auto-reniement à ses prédateurs extérieurs


D’après la vision habermassienne, qui inspire les tenants de la dérive anti-identitaire de l’UE, les États-Nations seraient des obstacles au bonheur du genre humain. Habermas écrit ainsi, dans les colonnes du journal Die Zeit,  que « l’adhésion immédiate à une association mondiale de citoyens protégerait le citoyen de tout État contre l’arbitraire de son propre gouvernement, […] dans un ordre cosmopolite totalement “juridifié”». Pour Habermas, la “suprasociété mondiale” finira tôt ou tard par emporter l’adhésion des peuples et permettra la suppression des barrières qui les séparent. D’où la volonté de « changer l’Homme européen », par la substitution ou le métissage massif des peuples et cultures, vianotamment l’immigration de masse extra-européenne musulmane et la suppression des racines judéo-chrétiennes ou gréco-romaines. La thèse d’Habermas et de ses disciples eurocrates est de séparer l’idée de citoyenneté de celle de la nation et de peuple dans le but de l’encrer à celle d’une “Constitution démocratique universaliste”. C’est cette idée de constitutionnalisme européen qui écraserait les constitutions souveraines des pays Membres qui est le vrai motif de l’opposition actuelle entre Bruxelles et Varsovie. Ainsi, le Super-État européen devrait être fondé pour nos élites mondialisées sur le principe abstrait d’une citoyenneté transnationale et juridique propres à une future Cosmopolis sans limites, sans géographie fixe et sans racines traditionnelles autochtones. Une Terra nullius, en somme.


Sauf que cette Europe culpabilisée, identitairement, civilisationnellement auto-reniée, stratégiquement impuissante et désouverainisée, envoie ainsi à un immense signal d’auto-reniement et de faiblesse que ses trois grands prédateurs extérieurs naturels voient comme une irrésistible tentation : l’empire anglo-saxon consumériste McWorld, l’empire mercantiliste chinois et l’impérialisme panislamiste, dont la Turquie néo-ottomane est l’ennemi le plus immédiat et voisin de l’Europe… Si l’Europe ne se libère pas de sa lecture mondialiste de la globalisation, si elle ne rompt pas avec son“impuissance volontaire”, si elle demeure le dindon de la farce de cette même mondialisation, et si elle ne cesse pas d’être un OGNI, un Object géopolitique non identifié et désouverainisé, elle sortira simplement de l’Histoire tandis que ses prédateurs naturels l’asserviront.


Alexandre del Valle développe cette thèse sur la dérive “désouverainisante” de l’UE dans son dernier ouvrage, La Mondialisation dangereuse, co-écrit avec Jacques Soppelsa, aux éditions de l’Artilleur.