Del Valle : "Daesh sait que beaucoup de musulmans sont sensibles à une lutte contre l'islamophobie"

Atlantico : Les campagnes de dénigrement de la France qui ont essaimé dans le monde arabo-musulman après les propos d'Emmanuel Macron sur le droit au blasphème et à la caricature, suite à l'assassinat de Samuel Paty, en chauffant à blanc des islamistes radicaux contre la France, peuvent-ils expliquer le passage à l'acte du terroriste de Rambouillet ?



Alexandre del Valle : Oui, bien évidemment. Je pense qu'avant le passage à l'acte jihadiste, il y a plusieurs étapes et plusieurs facteurs psychologiques, idéologiques et événementiels qui contribuent à l'incubation de la geste jihadiste à venir et qui contribueront à faire basculer. Dans les cas de Rambouillet, ou, en novembre dernier, de l'assassinat de Samuel Paty, les campagnes de lutte contre l'islamophobie lancées en France par des islamistes "coupeurs de langues" et dans le monde par les dirigeants turcs, qataris et pakistanais, ont eu un impact décisif et un effet "fanatisant" et "paranoïsant".


Dans le cas d'immigrés musulmans comme les deux jihadistes de Conflans Saint Honorine ou Rambouillet, tunisien ou tchétchène, qui viennent de pays où le blasphème est un délit grave et qui vivent mal d'être devenus membres d'une minorité dans l'Occident "mécréant", où ils sont facilement pris en compte par les islamistes qui cherchent à capitaliser leurs problèmes éventuels et frustrations, il est assez facile de tomber dans le piège de la stratégie de paranoïsation mise en oeuvre par des organisations islamistes comme les Frères musulmans, les salafistes, le Millî Görüş, voire d'autres organisations islamistes membres du Conseil français du culte musulman. Grâce à leur apparence légale et institutionnelle, ces islamistes "institutionnels", qui paraissent de ce fait convaincants lorsqu'ils relaient le mythe de l'Occident et de la France structurellement "islamophobes" et "racistes", et que j'appelle dans mon livre La stratégie de l'intimidation, les "coupeurs de langues", parviennent à paranoïser et convaincre les musulmans de refuser l'intégration, que les "mécréants" sont tous des "ennemis de l'islam", et que le repli communautaire et le "séparatisme" sont les seuls solutions. Ces musulmans qui se cherchent, sont aisément séduits par cette propagande paranoïsante qui les convainc qu'ils sont foncièrement des victimes, deviennent paranoïaques et finissent par diaboliser les non-musulmans et toute la société mécréante. Cela peut satisfaire une forme de narcissisme identitaire, puisque le musulman est présenté par les islamistes comme "la meilleure nation suscitée parmi les hommes", (sourate III, 103), et conduit à s'auto-exclure de la société en pensant que les autres (mécréants) sont les causes de tout ce qui nous arrive. A cette première phase de victimisation, opérée par la propagande islamiste ambiante, non-jihadiste, à la lumière des Frères musulman, s'ajoute un processus de cautionnement très important du message paranoïsant qui intervient quand des autorités morales occidentales, des dirigeants islamiquement corrects, des partis de gauche ou même parfois de droite, tombent eux aussi dans le piège des islamistes en dénonçant comme eux l'islamophobie, ce qui revient à valider l'idée que la France ou l'occident seraient des "ennemis des musulmans", donc haïssables.


Ces musulmans comme le terroriste de Rambouillet, Jamel Garchine, se dit donc : "si parmi ceux qui disent que nous sommes persécutés figurent des membres du Conseil français du culte musulman, donc des interlocuteurs officiels de l'Etat, un Etat qui, sous François Hollande, après les attentats de Charlie et du Bataclan, a même financé des clips contre l'islamophobie diffusés sur les chaînes publiques, ainsi que des intellectuels de renom, des médias, et la quasi-totalité des forces progressistes de gauche et d'extrême-gauche, alors c'est que ce que l'on a appris des islamistes est d'une vérité absolue". Bref, les organismes les plus officiels des sociétés des mécréants reconnaissent eux-mêmes que les musulmans seraient victimes d'islamophobie et du racisme anti-musulman. De paranoïa, cette idée se transforme alors en vérité absolue. La deuxième phase de radicalisation anti-mécréants arrive ensuite: "s'il est vrai que les musulmans sont persécutés, il faut donc agir contre ces mécréants", à la lumière d'un résistant ou d'un juif risquant d'être dénoncé par la Milice qui se dit qu'il faut prendre les armes face aux nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Si le mal absolu est en face de nous, il est normal de lutter contre. C'est là que la propagande de Daesh, d'Al-Qaïda ou d'autres groupes islamistes radicaux arrive à point, en demandant sur les organes de propagande aux musulmans: "que fais-tu pour lutter pour tes frères massacrés en Syrie, persécutés en Occident, humiliés en France?" Daesh connaît parfaitement l'Occident et sait que beaucoup de musulmans sont sensibles à une lutte contre l'islamophobie qui est faite, dans une première phase, par des autorités qui ont pignon sur rue. Daech ou Al-Qaida savent donc très bien capitaliser et canaliser ce sentiment paranoïaque largement rendu convainquant par les islamistes "modérés" et leurs idiots utiles progressistes, en faisant naître dans le cerveau du futur jihadiste, le questionnement suivant: "puisque tu es conscient du problème, que tu sais que des musulmans sont humiliés et moqués par des caricatures, persécutés par les sionistes et les Occidentaux, et brûlés vifs en Syrie par Bachar al Assad ou condamnés à mort par Al-Sissi, que les mécréants européens ont laissé en place sans intervenir, alors qu'attends-tu pour bouger et rejoindre le jihad pour aider tes frères, les venger et jeter l'effroi dans le cœurs des Infidèles en les frappant sur leur sol pour qu'ils se soumettent"?


Le choix culpabilisant et mobilisateur qui est laissé au musulman sensible à la lutte contre "l'islamophobie" est le suivant: "si tu restes chez les mécréants à ne rien faire, alors tu es un traître, mais si tu vas te battre en Syrie ou ailleurs (Palestine, Afghanistan, Yémen, Mali, etc) aider tes frères du Califat ou si tu restes en Occident pour le frapper de l'intérieur et le punir en passant à l'acte du jihad, alors tu es digne". Car un musulman n'a pas le droit de vivre dans une société mécréante, sauf s'il est là pour commettre la guerre (dar al harb). D'où l'idée de perpétrer des attentats continuellement, comme le préconisent les idéologues jihadistes de référence (Al Souri, Al-Adnani, etc), afin de "punir les islamophobes", et "qu'ils aient peur", donc qu'ils finissent par se soumettre. Les djihadistes, à chaque attentat, se félicitent d'ailleurs d'avoir "semé l'effroi dans l'esprit des mécréants". Il est clair que pour les centrales jihadistes qui savent très bien que l'Occident est extrêmement tolérant avec les musulmans, même islamistes, la lutte contre l'islamophobie en Occident est un levier de mobilisation et de radicalisation fort efficace fondé sur la paranoïsation.


La Gauche radicale qui défile dans les manifestations aux côtés d'islamistes contre l'islamophobie est-elle donc complice de ce processus, du moins dans la première phase que vous décrivez, en contribuant à créer un terreau de paranoïa communautaire que Daech ou Al-Qaïda sauront récupérer et accentuer?


Bien sûr, et dans le cas du terroriste tunisien de Rambouillet, nous en avons même les preuves absolues: Jamel Gorchène suivait, sur Internet, non seulement Mediapart, Edwy Plenel, l'émission Quotidien avec Yann Barthès, Tariq et Hani Ramadan, donc le must de l'islamo-gauchisme, c'est-à-dire tous ceux, islamistes ou gauchistes, qui ont critiqué et dénoncé depuis des années "l'islamophobie", comme les indigènes de la Républiques, les Insoumis, etc, alliés de ce fait des Frères musulmans qui ont les premiers lancé cette stratégie de paranoïsation consistant à instrumentaliser la cause antiraciste et à s'allier dans cette lutte avec la gauche et l'extrême-gauche dans le but de faire taire tous ceux qui s'opposent à l'islamisation. Donc, lorsque Daesh demande au musulman pré-radicalisé par la propagande des coupeurs de langues islamo gauchistes ce qu'il a fait concrètement, il le culpabilise et le pousse à rentrer dans un activisme plus violent, une sorte de lutte romantisme lugubre contre le Mal qui implique le don de soi total, jusqu'à la mort, en vue du triomphe futur de l'islam qui sera "vengé" une fois les mécréants tous effrayés, intimidés par les actes jihadistes, et donc, à terme, soumis. Le musulman anti-islamophobes paranoïsé commence à se dire que tuer et mourir pour faire peur aux mécréants fera avancer l'islamisme.


À LIRE AUSSI

Islam, djihadisme, salafisme, islamisme, islamo-gauchisme : comme dans le Covid-19, il y a des variants…


Les coupeurs de langue islamo-gauchistes ou islamistes préparent donc largement le terrain dès lors qu'ils font croire aux musulmans qu'ils sont des victimes par nature, qu'il existe un "racisme d'Etat et que l'Occident serait foncièrement "islamophobe" et "hostile aux musulmans". Ce sentiment victimaire est le terreau dans lequel recrute Daesh. Daech n'arrête pas de critiquer l'islamophobie, mais à la différence des Frères musulmans, de l'extrême gauche, des responsables politiques ou de certains médias, l'Etat islamique comme Al-Qaïda propose aux musulmans radicalisés de passer à l'acte, de ne "pas rester passif", la solution pour faire triompher l'islam sur toute la terre étant que tous les mécréants aient peur des musulmans. Ainsi, un jour, plus aucun d'entre eux n'oseront critiquer l'islam et ils finiront tous par se soumettre ou/et embrasser l'islam puisque les prosélytes islamistes n'auront plus d'obstacles en face d'eux... Il y a donc une vraie stratégie de "prosélytisme par l'acte violent" du côté des idéologues et leaders islamistes qui savent très bien ce qu'ils font et qui le font froidement.


Emmanuel Macron s'est trouvé bien seul à l'époque de l'attentat contre Samuel Patty, pour défendre les valeurs laïques de la France, lorsque nos partenaires, notamment Européens, ont semblé faire preuve de lâcheté, voire de soumission ?


Oui, Emmanuel Macron a eu des élans de résistance alors qu'il est très politiquement correct d'habitude, très pro-migrants, très diversitaire et multiculturaliste. Sur la question de l'islamisme radical, ce qui explique qu'il soit plus à l'écoute que d'autres chefs d'État occidentaux est qu'Erdogan a fait l'erreur de blesser son ego. En personnalisant énormément ses attaques avec une violence et une méchanceté inouïe, Erdogan a blessé Macron qui s'est rendu compte que l'islamisme turc, qui est très proche des Frères musulmans, est un danger. Macron s'est dit qu'il faut lutter contre ces séparatistes, Erdogan se permettant d'appeler aux musulmans de France et d'Occident à ne pas s'intégrer et d'être carrément opposés nos propres lois, et institutions, ce qui a été caractérisé par le refus des centrales islamistes turques de signer la Charte des principes de l'islam de France.