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Chronique d’une guerre russo-occidentale annoncée : motivations et enjeux de la guerre en Ukraine

Cette semaine, notre chroniqueur Alexandre del Valle inaugure une série de 3 épisodes consacrés aux causes et enjeux de la guerre en Ukraine, et à ses dimensions internationales globales stratégiques, géoéconomiques et idéologico-politiques. Une occasion d’appréhender ce terrible conflit non pas par l’actualité immédiate que traitent en permanence et sans recul les chaînes d’info en continu, mais avec de la hauteur.




Le conflit armé à l’est de l’Ukraine a éclaté en 2014, opposant alors, d’une part, le pouvoir de Kiev, et, de l’autre, des miliciens séparatistes Est-ukrainiens du Donbass appuyés non-officiellement par la Russie voisine. Ce conflit - qui, en 2014, avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, avait fait entre dix mille et treize mille morts (suivant les sources), majoritairement russophones-séparatistes et près d’un million et demi de déplacés - n’était pas une simple guerre civile ukrainienne. Il opposait déjà très dangereusement les troupes russes à celles de l’Otan par Ukraine interposée, cette dernière compensant sa faiblesse structurelle par l’appui occidentalo-américain qui a été croissant dans un premier temps, entre 2014 et 2021, puis massif et encore plus direct, depuis mars 2022. Il résulte en fait d’un antagonisme plus large, opposant, d’une part, les puissances externes atlantistes, indirectement impliquées (UE, Otan, Etats-Unis, Grande Bretagne, Pologne, etc) et, de l’autre, la Russie, directement engagée. Au moment où nous rédigeons le deuxième tome de cet essai, durant l’été 2023, la guerre russo-ukrainienne a déjà fait entre 200 000 et 300 000 morts au moins selon diverses sources (bien que les chiffres ne seront connus que plusieurs années plus tard), et elle peut dégénérer à tout moment en une confrontation directe Russie-Otan ou même en une « troisième guerre mondiale » de par le jeu des alliances ukraino-occidentales et du partenariat stratégique Russie-Chine dans l’hypothèse d’une invasion de Taïwan par l’armée rouge.


Rappelons le contexte général : depuis la fin des années 1990, la Russie a connu une certaine reprise économique soutenue par la hausse des prix des hydrocarbures. Elle a donc essayé de transformer cette amélioration conjoncturelle en influence politique avec comme objectif final la reconstitution d’un espace fondé sur un projet d’intégration coïncidant largement avec l’Union soviétique et naturellement dominé et guidé par Moscou. Toute la politique étrangère de Vladimir Poutine s’inscrit dans cette tendance lourde de la géopolitique russe, traditionnellement tournée vers la conquête territoriale des zones qui entourent son noyau central européen historique. Dans ce dispositif, l’Ukraine représentait évidemment la pièce maîtresse qui permettait à la Russie de redevenir une puissance eurasienne car, à partir de ce pays, la Russie pouvait se projeter à la fois sur la mer Noire, la Méditerranée orientale et l’Europe centrale et balkanique. D’où, en sens contraire, la stratégie américaine et des pays de l’Alliance atlantique les plus antirusses (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Pologne, Pays baltes, Roumanie, etc), visant à soutenir en Ukraine, comme en Géorgie et ailleurs, toutes les forces politiques hostiles à Moscou, comme le sous-tend le projet de bâtir un « cordon sanitaire de la Baltique à la Mer noire » contre Moscou préconisé non seulement par Zbigniew Brzezinski depuis la Guerre froide, mais aussi plus récemment par le très influent patron de Stratfor (« ombre de la Cia »), George Friedman, qui a développé cette thèse justement en 2014-2015.

Dans ce choc global Russie-Occident, dont le peuple ukrainien (tiraillé) fait tragiquement les frais en tant que zone de friction majeure entre les deux blocs, le rôle belliciste direct des Etats-Unis, des Britanniques, des Pays baltes et de la Pologne, obsédés par la nécessité de réduire toute influence russe en Europe et dans le Caucase, a été largement complété par l’influence exercée par le supposé Eldorado de l’Union européenne, tout aussi belligène mais de façon plus indirecte, de par la déstabilisation qu’elle a entraînée et les réactions (disproportionnées certes) prévisibles de la Russie face au « prosélytisme libéral-démocratique occidental et atlantiste. Cette affirmation paraît contre-intuitive, mais lorsque l’on se rappelle qu’en 2010, les Ukrainiens – encore partagé à 50/50 entre antirusses et pro-russes ou indifférents - avaient voté démocratiquement (élections reconnues régulières par les observateurs internationaux) en faveur d’un président plutôt « pro-russe », on peut - sans tomber dans le travers d’excuser la réaction illégale, disproportionnée et inacceptable de Moscou - constater que l’Occident euro-américain, par l’impératif d’extension sans limites de leurs modèles et institutions, ont plongé l’Ukraine dans la guerre en incitant les forces nationalistes revanchardes antirusses – dont le peuple était majoritairement plutôt neutre et partagé vis-à-vis de Moscou jusqu’à 2014 - à couper avec Moscou et à s’aligner sur les Etats-Unis, l’UE et l’Otan), perçus à tort ou à raison en Russie et surtout au Kremlin comme un empire rival et une menace existentielle inacceptables à ses portes.

Quelques rappels historiques


Pour comprendre la genèse de la guerre actuelle en Ukraine et du choc russo-occidental, rappelons tout d’abord que c’est avec l’appui des Etats-Unis et de l’UE que le camp « antirusse » ukrainien, a pris le pouvoir en Ukraine à la faveur de la « Révolution Orange » de 2004-2005, largement appuyée par des « ONG » démocratiques et institutions étatsuniennes (National Endowment for Democracy, Albert Einstein Foundation, Voice of America, Open Society, Carneggie, Canvas, etc), à l’origine du mouvement de jeunes protestataires ukrainiens appelé Pora[1]*. Toutefois, après cinq années de gestion catastrophique sur fond de méga corruption, ce camp ukrainien très « pro-Occident » déçu les masses d’Ukrainiens pauvres et jusqu’à certains qui les avaient acclamés au début. Ce camp porté par la « révolution Orange », perdit l’élection présidentielle de 2010 au profit de l’ex-candidat Viktor Ianoukovitch, russophone originaire de Donetsk (Est), lié aux intérêts économiques de l’Est industriel du pays qui exporte vers la Russie. Bien que démocratiquement élu, ce supposé « pro-russe » - en réalité à la tête d’un parti populaire chez les Ukrainiens les plus « russes » de l’Est et du Sud (le parti des Régions, aujourd’hui totalement interdit) - contredisait les plans étatsuniens en Eurasie consistant à faire passer tout l’« étranger proche » de la Russie post-soviétique dans le giron occidental-atlantiste dans une logique d’encerclement de la Russie. Ceci poussa l’Administration américaine Obama à soutenir massivement la seconde révolte dite de « l’Euromaïdan » (novembre 2013 - février 2014), tournée contre le pouvoir « pro-russe » de Ianoukovitch, ceci aux côtés de l’UE et des pays les plus atlantistes et pro-américains d’Europe centrale et orientale. A travers la présence et l’aide massive de nombreuses ONG pro-américaines, de secrétaires d’Etat et sénateurs américains puis de dirigeants européens présents dans les manifestations anti-gouvernementales (Georges Soros et Victoria Nuland avoueront que les Etats-Unis et les fondations proches des néo-cons et des démocrates ont déversé, entre 2005 et 2014, au moins cinq milliards de dollars en soutien aux forces antirusses), l’ingérence politique occidentale sera plus que manifeste dans cet « étranger proche russe » dont la pénétration par l’Occident avait été présentée depuis 2007 (célèbre discours de Munich de Vladimir Poutine à Davos menaçant l’Occident) comme un casus belli extrêmement grave. De ce point de vue, l’ingérence euro-américaine et atlantiste était le miroir de l’ingérence russe en Occident constamment dénoncée par Washington et Bruxelles. Le pouvoir d’attraction du soi-disant Eldorado européen - en matière de perspectives futures d’accords d’association, de partenariats de voisinage et autres aides en vue de l’adhésion - fut tel qu’il contribua à retourner une majorité d’Ukrainiens jadis pro-russes ou neutres, déçus et révoltés par la décision de Viktor Ianoukovitch de ne pas signer (sur pression russe) l’accord d’association avec l’Union européenne, synonyme, dans les consciences ukrainiennes, de prospérité, par contraste avec l’accord d’association eurasien fortement appuyé par Poutine et accepté par Ianoukovitch, qui rimait - à tort ou à raison – pour les Ukrainiens, avec la précarité et le post-soviétisme socialisant. Le pouvoir d’attraction de l’Occident libéral-consumériste américanisé était mille fois plus fort que le quasi inexistant soft power russe… Et il allait un gigantesque facteur de déstabilisation de l’Ukraine au détriment de la Russie qui y a vu une menace existentielle.

En appui de la thèse kissingérienne de la « provocation » américaine, certes discutable (on saura la vérité dans des décennies avec la déclassification de documents secrets), rappelons les propos de Victoria Nuland, alors secrétaire d'État assistante pour l'Europe et l'Eurasie entre 2013 à 2017 et sous-secrétaire d'État pour les Affaires politiques depuis 2021 - donc toujours en place sous Biden - qui expliquait à l’ambassadeur américain en Ukraine d’alors comment « retourner des hommes politiques en Ukraine en sapant les points de vue ouest-européens puis en instrumentalisant l’ONU pour servir les intérêts américains face aux Russes: « Nous avons investi cinq milliards de dollars pour assister l’Ukraine (…), nous pourrions faire tomber la crêpe du bon côté si nous nous agissons rapidement, (...) nous devrions juste chercher à trouver quelqu’un avec une personnalité internationale pour accoucher de notre projet. Biden est prêt »[2]. Au même moment, les sénateurs américains antirusses/faucons - John McCain, Chris Murphy - apparaissaient publiquement à Kiev avec le chef de l’opposition d’extrême droite Oleh Tyahnybok en soutien zélé du futur coup d’État qui destitua - à la suite des manifestations de plus en plus violentes de l’Euromaïdan - l’ex-président ukrainien élu Ianoukovitch au profit de forces politiques antirusses qui ne seront consacrées dans les urnes que dans un second temps, après un pourrissement de la situation. Nuland et l’ambassadeur américain Geoffrey Pyatt en Ukraine, loin de respecter la neutralité de rigueur dans un pays souverain, pratiquèrent une ingérence plus que manifeste en s’exprimant publiquement sur la politique interne ukrainienne et en distribuant des biscuits aux manifestants antigouvernementaux sur la place Maidan. C’était un peu comme si des parlementaires et des diplomates russes étaient venus défiler à Washington pour soutenir ostensiblement les manifestants du Black Live Matter à renverser le gouvernement américain en place.

Pour résumer, la Russie poutinienne exerça des pressions sur Ianoukovitch pour que l’Ukraine rejoigne « l’Union eurasienne », et ce fut là une énorme erreur de la part du pouvoir russe qui a contribué à faire perdre à Moscou les derniers « cœurs » ukrainiens encore neutres ou non antirusses » et encore très majoritairement russophones, ce qui prouve que la fracture oppose plus deux modèles de sociétés et d’économies que deux groupes ethno-linguistique, même si la question linguistique, on le verra, va jouer un rôle explosif déterminant et mobilisera l’opinion russe patriotique en faveur d’une intervention russe croissante en Ukraine. Il est vrai aussi que l’accord d’association concurrent avec la Russie (Union eurasiatique) était plus avantageux pour le président Viktor Ianoukovitch, car sa base électorale était située dans l’Est, où le niveau de vie dépendait largement des relations économiques avec Moscou. Un Est qui était le fief du parti pro-russe dit « des régions ». La non signature (suspension, mais pas refus définitif) de l’accord avec l’UE déclencha la nouvelle révolution dite de l’Euromaïdan, qui commença en fait de façon non violente dès que le président ukrainien destitué annonça, le 21 novembre 2013, qu'il ne signerait pas l’accord Ukraine/UE prévu pour le 29 novembre 2013. Au début, les manifestations étaient pacifiques, elles réclamaient un rapprochement avec l’Europe, et elles étaient composées principalement d'étudiants. Une dérive extrême fut provoquée par l’opposition Bat’kivchtchyna (Timochenko, UDAR, Vitali Klitschko) et les ultraradicaux d’extrême-droite, avec une base très violente comme Svoboda (Oleh Tyahnybok), Pravi Sektor, et la nébuleuse nazifiante d’Azov, aujourd’hui diluée dans l’armée ukrainienne. Ces groupes radicaux, adorateurs du « héros national » ukrainien pronazi Stepan Bandera, à qui les dirigeants ukrainiens post-Ianoukovitch ont érigé une statue à Lviv et une avenue à Kiev en 2016, en remplacement de l’ex-avenue Moscou, exigeaient le départ immédiat de Ianoukovytch, accusé d'avoir «vendu le pays pour s'acheter un poste de gouverneur dans l'empire russe ». Les violences de fin novembre - 8 décembre 2013 et des 18 - 21 février 2014 aboutirent, après un bilan humain de 100 morts (majoritairement des répressions de la police ukrainienne mais aussi des attaques des partis extrémistes ukrainiens), au point de non-retour.

On sait pourtant aujourd’hui que, par l’accord du 21 février 2014, l’ex-président ukrainien réputé « pro-russe », Vyktor Ianoukovitch - en réalité bien plus patriote ukrainien et pas si pro-russe qu’on l’a dit de façon caricaturale - mais résolument neutre, avait cédé sur tous les points pour satisfaire les protestataires : enquête indépendante sur les morts du Maïdan, retour à une constitution parlementaire et élections devancées d’un an. Mais l’accord ne fut appliqué que du côté gouvernemental. Avec un très fort et très belligène encouragement américain à ne rien céder, l’élan révolutionnaire des nationalistes ukrainiens pro-occidentaux anti-Ianoukovitch se poursuivit au Parlement ukrainien, la Rada, qui nomma Oleksander Tourchinov, le bras droit de l'opposante antirusse Ioulia Timochenko, (héroïne de la révolution Orange Pora de 2005, inculpée depuis pour corruption) aux fonctions de chef de l'Etat intérimaire, dans l'attente d'une élection présidentielle prévue le 25 mai 2014 suivant. Bien que jamais vaincu par les urnes, Viktor Ianoukovitch dut fuir le 22 février 2014 et il fut (illégalement) destitué, après sa fuite pour échapper aux violences, en violation de la constitution ukrainienne, puisque la procédure d’Impeachment n’avait pas été suivie. Réfugié en Russie, il tenta d’obtenir un appui de Moscou, qui ne reconnut pas le gouvernement ukrainien pro-occidental issu de la révolution, contrairement à l’Occident. Poutine considéra donc les évènements de l’Euromaïdan comme un « acte hostile » et une « ingérence inacceptable ».

Enfin, on peut affirmer rétrospectivement que le changement de régime appuyé par les Occidentaux n’apaisa aucunement les discordes, bien au contraire, car les tensions atteindront par la suite leur point de non-retour entre l’est, supposé « pro-russe », et l’ouest, supposé « pro-occidental », même si la réalité est en fait encore bien plus imbriquée et complexe. En fait, après le renversement pro-occidental du pouvoir à Kiev, à la faveur d’un coup de force révolutionnaire et idéologique des ultra-nationalistes ukrainiens les plus russophobes, les affrontements initiaux de l’Euromaïdan se transforment en une lutte « interculturelle », car, comme l’expliquait, en 2016, Elisa Khodalitsky, « le camp ukrainien nationaliste dénonce la mainmise de la Russie sur l’Ukraine et le camp pro-russe s’insurge contre la politique dite « russophobe » du nouveau gouvernement. L’abrogation par le Parlement de la loi sur les bases de la politique linguistique d’État qui octroyait au russe le statut de langue régionale dans les territoires où les russophones représentent plus de 10% de la population totale a contribué à alimenter ce discours. Durant les premiers mois de l’année 2014, les deux camps s’affrontent violemment, non seulement à Kiev, mais également au sud et dans l’est du pays ».

Le soutien occidental à une minorité radicale russophobe devenue majorité après un « pourrissement » de la situation et une intense propagande médiatique


Rappelons que le mouvement Euromaïdan avait démarré au départ avec seulement un millier de manifestants pacifiques, rassemblés à Kiev, le 21 novembre 2013, et qui protestaient contre le refus de Ianoukovytch de signer l’accord avec l’UE. D’après un sondage, 48% des Ukrainiens soutenaient pourtant la décision du Président de ne pas signer l’accord, et seulement 35% la désapprouvait... Ce n’est qu’ensuite, à partir des populations de l’Ouest sensibles à la propagande ultra-nationaliste, que le mouvement a gonflé, atteignant 500 000 manifestants le 1er décembre 2013, largement appuyés et encouragés par les Occidentaux. D’après l’expert Olivier Berruyer, « les Américains mirent de l’huile sur le feu (…). Ainsi, le 5 décembre, la secrétaire d’État américaine aux Affaires européennes, Victoria Nuland a appelé le « gouvernement ukrainien à écouter la voix de son peuple ( …) ». Une voix pas forcément majoritaire alors… « Pourtant, les sondages (fiables) montraient que les manifestants de Maidan n’ont jamais recueilli 50% de soutien dans la population… ». Berruyer rappelle aussi la réalité du rôle des ultra-nationalistes antirusses en partie néonazis qui, avec un soutien direct des Occidentaux, font « pourrir » la situation : « si la majorité des manifestants étaient de fervents démocrates, une minorité active de nationalistes néo-nazis a infiltré le mouvement, devenant son bras armé, les milliers de fascistes affrontant régulièrement les forces de l’ordre. Le 18 février, les nationalistes ont ouvert le feu sur les policiers : dix de ces derniers sont tués. Dès lors le Gouvernement autorisa le tir à balles réelles en situation de légitime défense. Les événements basculèrent dans le sang le 20 février 2014: on releva plus de cent morts. Les décès imputables directement à la police sont d’une dizaine, la plupart ont été tués par des snipers. Cinq cents policiers ont été hospitalisés, dont 150 pour des blessures par balle, près de trente sont morts. Le 21 février, un accord fut signé entre Ianoukovytch et les trois représentants de l’opposition, prévoyant une présidentielle anticipée en mai. À ce stade, Maidan avait gagné. Mais les manifestants refusèrent l’accord, et la pression augmenta. Ianoukovytch quitta Kiev, craignant pour sa vie ; le Parlement le destitua (sans respecter la Constitution), et… signa le jour même une amnistie pour tous les manifestants et snipers. (…). Un gouvernement est alors formé, comprenant un tiers de libéraux, aux finances et aux affaires étrangères (la plupart venant de Lviv) et un tiers de néonazis (Svoboda et autres groupuscules), dont les postes de vice Premier ministre, de ministres de la défense, de l’éducation, de l’agriculture, et de « l’épuration » (sic.). Le cofondateur de Svoboda, Andriy Parubiy, dirige désormais le très important Conseil national de sécurité et de défense, et son parti a récupéré le rôle de Procureur de Kiev… Bref, un coup d’État a eu lieu en Ukraine, qui a renversé le président légitimement élu (et ce dernier était encore largement en tête dans les sondages avec 25% des voix). L’Occident a immédiatement reconnu la légitimité de ce gouvernement…» En réaction aux lois discriminant les Russes de l’Est votées sous pression des forces d’extrême-droite ukrainiennes et appuyées par l’Occident, les forces autonomistes du Donbass (elles n’étaient pas encore séparatistes à l’époque puisqu’elles ont ensuite appuyé les fameux accords de Minsk (non appliqués par l’Occident qui prônaient, notamment, une fédéralisation du pays et des droits accordés aux provinces russophones de l’Est), entrèrent en rébellion, avec un soutien officieux russe, et la Crimée organisa un « référendum d’autodétermination, largement remporté par les partisans d’un retour en Russie ».


Grâce au recul que nous avons maintenant, on sait que, côté occidental, rien n’a vraiment été fait pour que la guerre soit évitée, car les parrains occidentaux des accords de Minsk (France et Allemagne), et a fortiori les Etats-Unis, l’OTAN et la Grande-Bretagne, qui n’en étaient ni les garants ni les signataires, n’ont rien fait pour obliger leurs protégés et obligés ukrainiens à les appliquer. En janvier 2022, Oleksiy Danilov, secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de défense de l'Ukraine, affirmait notamment que « le respect des accords de Minsk signifie la destruction du pays. Lorsqu'ils ont été signés sous la menace armée des Russes — et sous le regard des Allemands et des Français — il était déjà clair pour toutes les personnes rationnelles qu'il était impossible de mettre en application ces documents ». Pareille vision a été en fait encouragée systématiquement de 2014 à 2022 par les puissances occidentales qui n’avaient aucun intérêt à voir devenir efficace un accord appuyé par deux pays qui s’étaient déclarés en 2008 hostiles à l’entrée éventuelle de l’Ukraine dans l’OTAN : la France et l’Allemagne…


Dans un entretien accordé au journal Die Zeit, l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel, a d’ailleurs avoué a posteriori que les accords de Minsk, signés sous égide française et allemande, mais surtout voulus par François Hollande et ensuite réitérés par Emmanuel Macron[3], n’auraient été dans les faits, qu’un « moyen pour l’Ukraine de se renforcer militairement afin de se préparer à un conflit inévitable », bref de « donner du temps à l'Ukraine qui l'a utilisé pour devenir plus forte »… [4] Ce genre d’aveux n’est pas pour augmenter la crédibilité des Occidentaux qui, à tort ou à raison, sont de plus en plus souvent accusés par les puissances multipolaristes et/ou anti-occidentales, de trahir leurs promesses et de n’appliquer et respecter les accords internationaux (tout comme la souveraineté des Etats) que lorsque cela sert leurs intérêts « hégémoniques ». Un argumentaire qui est souvent délivré par Vladimir Poutine qui qualifie l’Occident d’« empire du mensonge »... Une accusation-miroir de la part d’un pouvoir qui manie lui aussi le mensonge de façon aussi constante que l’occident, mais souvent de façon moins sophistiquée et plus caricaturale.

L’engrenage infernal et le désir de guerre des Occidentaux… jusqu’au dernier Ukrainiens !


La suite des évènements, de plus en plus belligènes, est connue. Les étapes du glissement vers un choc global s’enchaîneront par la suite de façon tragiquement logique et fort prévisible : après la Révolution pro-occidentale de l’Euromaïdan, qui renversa le pouvoir pro-russe en Ukraine, et étant donnée la volonté des nouvelles forces au pouvoir à Kiev de couper les ponts avec Moscou, de ne pas appliquer les accords de Minsk, de ne pas donner un statut aux populations non pas russophones (majoritaires en Ukraine, même à Kiev) mais « russes » de l’Est, et enfin de rejoindre au plus vite l’OTAN, la « réaction » russe en Crimée allait être inévitable : loin d’être justifiée moralement par nous - car il s’agissait d’une invasion suivie d’une annexion illégale - la prise de la Crimée par Moscou était « rationnelle » de la part d’un régime russe obsédé par la peur de l’encerclement de l’OTAN et des blocages des mers chaudes (« tendances lourdes ») par les puissances rivales anglosaxonnes.


Ainsi, pour préserver la présence de sa base navale russe à Sébastopol, en Crimée, résidu de l’ancienne Crimée russe octroyée unilatéralement à l’Ukraine en 1954 par le dictateur soviet Khroutchev, et par anticipation du danger existentiel que serait une future d’atlantisation de l’Ukraine, le pouvoir russe décida d’annexer la Crimée pour y préserver sa présence militaire dans une zone hautement stratégique non loin des détroits turcs et passage obligé de la Russie vers la Méditerranée. Pour Moscou, c’était au moins la seconde fois en deux siècles que les Occidentaux étaient intervenus pour empêcher les Russes de contrôler la Mer noire et l’accès aux Détroits turcs, la première étant la « Guerre de Crimée » de 1853 voulue par les Britanniques et leur allié naïf d’alors en France qu’était Napoléon III. On peut aussi rappeler qu’en 1997, certes, la Russie avait reconnu la souveraineté de Kiev sur la Crimée en échange de la garantie de pouvoir y maintenir sa flotte militaire. L’accord, qui réglait la question du partage de la flotte de l’ex-URSS, prévoyait la location de la base pour vingt ans, reconductible. En décembre 1998, la constitution de la Crimée en fit un territoire autonome au sein de la république d’Ukraine. En 2006, l’ex-président pro-occidental Iouchtchenko, issu de la « révolution orange », contesta la neutralité de l’Ukraine et demanda officiellement à rejoindre l’OTAN, ce qui impliquait l’expulsion à terme de la flotte russe de Crimée... Or cette menace, qui rompait un pacte implicite de neutralité du pays ainsi que le mémorandum de Budapest de 1994 (voir infra), est devenue évidente, pour les Russes, dès 2014, à la suite du changement radical de pouvoir à Kiev, car Moscou estime depuis lors, à tort ou à raison, que l’Euromaïdan a porté des pro-OTAN au pouvoir à Kiev désireux de faire perdre à la Russie non seulement son précarré ukrainien mais aussi son accès vital aux mers chaudes.

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