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Alexandre Del Valle : « L’Occident ne dirige plus le monde » (Club Italie-France)

  • il y a 1 jour
  • 3 min de lecture

Club Italie-France : Ces dernières années, le système international semble avoir définitivement quitté la phase unipolaire dominée par les États-Unis. Sommes-nous déjà entrés dans un véritable ordre multipolaire ou sommes-nous encore dans une phase de transition ?



Alexandre Del Valle : Nous sommes sans aucun doute dans une phase de transition géostratégique et diplomatique mondiale. Les récents conflits en Ukraine et dans le Golfe arabo-persique, ainsi que l’influence croissante de la Chine et ses revendications irrédentistes en mer de Chine méridionale et sur Taïwan, suggèrent une évolution vers un ordre multipolaire. Toutefois, cette transition est complexe, irrégulière et le multipolarisme qui en émergera sera nécessairement imparfait, inégal et dominé par les acteurs impériaux ou néo-impériaux les plus puissants et les plus déterminés à transformer le système. Les récentes visites de Donald Trump et de Vladimir Poutine en Chine en mai 2026 illustrent cette volonté de consolider des alliances stratégiques et de redéfinir les hiérarchies de puissance à l’échelle régionale et mondiale.


Club Italie-France : Quels sont aujourd’hui, selon vous, les véritables pôles de puissance qui structurent le nouvel équilibre mondial ?


Alexandre Del Valle : Les principaux pôles de puissance sont les États-Unis, la Chine, la Russie et, dans un avenir très proche, l’Inde. Il faut également compter avec des puissances régionales émergentes ou réémergentes telles que le Brésil, la Turquie, l’Indonésie et l’Iran. Leur interaction redessine en profondeur le paysage géopolitique, notamment au Moyen-Orient, en Europe orientale et en Asie. Les anciennes puissances européennes — la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni — ainsi que le Japon demeurent des acteurs importants, mais leur statut d’alliés subordonnés des États-Unis limite fortement leur autonomie géostratégique.


Club Italie-France : La rivalité entre les États-Unis et la Chine est souvent présentée comme une nouvelle Guerre froide. Considérez-vous que cette analogie soit pertinente ou que la confrontation actuelle présente des caractéristiques fondamentalement différentes ?


Alexandre Del Valle : L’analogie est en partie pertinente, mais elle comporte des différences majeures. Contrairement à la Guerre froide, le monde actuel est marqué par une forte interdépendance économique. Plus qu’une nouvelle guerre froide bipolaire, nous assistons à une transition géopolitique mondiale caractérisée par l’existence de trois acteurs majeurs capables de modifier les rapports de force : la Chine, les États-Unis et la Russie. D’un côté se trouve le bloc occidental, qui entend préserver l’Ordre International Libéral (OIL) à vocation universaliste. De l’autre, le bloc sino-russe et ses alliés — notamment l’Iran et la Corée du Nord — qui contestent ouvertement cet ordre. Entre ces deux ensembles s’affirme cependant un troisième pôle composé d’États « multi-alignés » tels que l’Inde, la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Brésil, l’Arabie saoudite, l’Indonésie ou encore l’Afrique du Sud. Ces puissances adoptent une approche pragmatique et refusent tout alignement rigide, entretenant des relations avec les deux camps selon leurs intérêts nationaux. Ce sont précisément ces acteurs, ainsi que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui poussent vers l’émergence d’un système international plus équilibré et moins centré sur l’Occident.


Cet ordre post-occidental n’est toutefois pas encore achevé. Il sera le produit des négociations actuellement en cours, une sorte de « Yalta 2.0 ». Il pourrait émerger de manière relativement pacifique à travers des compromis pragmatiques entre grandes puissances, ou au contraire dans un contexte beaucoup plus conflictuel si l’Occident refusait toute redistribution des rapports de puissance. Dans cette dernière hypothèse, le risque d’une troisième guerre mondiale ne pourrait être exclu. L’Europe, en particulier, pourrait alors se retrouver dans une position de grande vulnérabilité, davantage objet que véritable acteur de la recomposition stratégique mondiale. À long terme, la seule voie véritablement équilibrée consiste à accepter la réalité du multipolarisme et à organiser son fonctionnement de manière pragmatique et concertée.


 
 
 
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