Où va la Catalogne ? Des élections à haut risque pour Mariano Rajoy face aux séparatistes qui n’ont plus rien à perdre…

December 23, 2017

Afin de mettre un terme à la plus grande crise institutionnelle et "existentielle" jamais connue depuis la guerre civile espagnole par l’Espagne, menacée d’implosion depuis la Déclaration d’indépendance unilatérale (DIU) de l’ex-exécutif Catalan, Mariano Rajoy a décidé d’organiser de nouvelles élections.

 

Toutefois, rien n’indique que le séparatisme, qui progresse depuis des décennies, sera jugulé, ou même contenu. Et rien ne permet d’attester que les forces « loyalistes » seront capables d’emporter la majorité. Les séparatistes, dont les leaders sont emprisonnés ou en « exil », et qui se présentent comme des « victimes d’une persécution politique », semblent avoir séduit une partie de l’opinion publique catalane et nombres d’ex-indécis, plus que jamais scandalisés par la « répression » espagnole, depuis le fameux référendum du 1er octobre dernier, et encore plus depuis l’incarcération de dirigeants politiques et associatifs indépendantistes catalans présentés comme des « prisonniers politiques » (« els presos politics »).

 

Chacun que se rappelle qu’à la suite de la tenue du référendum (illégal) d’indépendance organisé le 1er octobre dernier en Catalogne, le gouvernement de Mariano Rajoy (PP, droite conservatrice), a mis en application l’article 155 de la constitution espagnole qui a permis d’annuler le « processus » séparatiste (« el proces ») initié par le parlement catalan régional. Les dirigeants de l’exécutif catalan, dont l’ex-président Carles Puigdemont, « réfugié » à Bruxelles, ou encore son ex-vice-président, Oriol Junqueras, en prison, ont alors été démis de leurs fonctions, ce qui a scandalisé et révolté des millions de Catalans plus que jamais remontés contre Madrid.

Face à la stratégie « asymétrique » des séparatistes catalans, dont l’arme redoutable consiste à retourner la force répressive légale de l’Etat espagnol contre lui-même afin de lui faire perdre sa légitimité morale, celle de Mariano Rajoy est peu susceptible de gagner le cœur des Catalans autonomistes modérés, qui sont plutôt tentés par une réaction de radicalisation.

 

Le pari d’organiser des élections en un temps si court a été très risqué pour Rajoy, qui joue peut-être ici son destin national et qui est déjà très affaibli. Tout d’abord parce que les enquêtes montrent que l’aspiration indépendantiste n’a cessé de progresser depuis 2010, depuis l’interdiction de plusieurs scrutins par Madrid et depuis que le gouvernement de Rajoy est revenu sur certaines concessions qui avaient été faites par ses prédécesseurs envers les catalanistes. Les pro-indépendance, jadis évalués entre 20 et 30 % maximum jusque dans les années 2000, sont aujourd’hui estimés, toutes tendances confondues, entre 50 et 55 %, voire plus, si l’on compte les nationalistes catalans « modérés » proches de Podemos.

La deuxième raison pour laquelle Rajoy a fait un pari très risqué réside dans le fait que son parti, le Partido Popular, déjà très bas depuis des années en Catalogne en raison de sa critique de la cause séparatiste et de son « héritage franquiste anti-catalaniste », risque de baisser encore plus en raison de la diabolisation de Mariano Rajoy accusé de « répression fasciste »  et de la monté inattendue d’un autre parti loyaliste : Ciudadanos, né en réaction au processus séparatiste, mais bien plus jeune, plus social et non entaché par les scandales de corruption qui ont discrédité le PP.

 

Les sondeurs estiment ainsi que 40 à 50 % des électeurs potentiels du PP ont donné leur vote à Ciudadanos, dont la leader en Catalogne, Inès Arrimadas, brillante, jeune et belle, a fait une campagne impeccable et est l’un des deux partis qui a gagné le plus de suffrages avec la gauche républicaine (ERC) et la liste de Puigdemont (Junts per Catalunya). En cas d’humiliation du PP, qui pourrait n’obtenir que 4 ou 5 sièges en Catalogne la défaite de Rajoy sur le plan de la politique nationale espagnole serait l’étape suivante, car être l’un des partis les moins votés de la région la plus puissante du royaume aura nécessairement des conséquences sur le leadership du partido Popular et de Rajoy lui-même.

 

D’ailleurs, son aile droite, proche de José Maria Aznar, qui lui préfère Ciudadanos, plus combatif, l’accuse en sous-main d’avoir très mal géré la crise et d’avoir été incapable d’anticiper le coup de force du référendum illégal du 1er octobre dernier.

 

Les forces en présence

 

Pour récapituler, depuis le « Procés », les forces en présence sont les suivantes :

 

1/-le PP de Mariano Rajoy, dont le candidat aux élections locales catalanes, Xavier Garcia-Albiol, fait figure de politicien le plus détesté en Catalogne. Son parti est par ailleurs associé aux multiples dossiers de corruption au national, en plus d’être accusé d’avoir une généalogie franquiste et d’être foncièrement hostile au catalanisme et « espagnoliste ».

 

2/ le parti Ciudadanos : celui-ci a commencé très modestement dans les années 2000, sur fond de refus de l’indépendantisme et de la corruption. Il a connu ses premiers succès lors des révoltes des Indignados à la suite de la crise économique de 2007-2008 et des grandes manifestations anti-Zapatero. Son leader national, Albert Ribera, a commencé à apparaître en 2011 seulement, mais il a vite été présenté comme l’équivalent de droite et anti-système/anti-corruption de Podemos. Pour de nombreux catalanistes qui sont outrés par les propos très durs anti-sépararistes et par l’« espagnolisme » de la branche catalane de Ciudadanos, la percée subite de ce mouvement jeune et considéré encore « plus à droite » que le PP - mais plus cohérent - est présentée comme le fruit d’une stratégie des « grandes sociétés » espagnoles et du complexe capitaliste-bancaire (ex : banco de Sabadell), comme l’explique le fameux cinéaste catalaniste Ferran Tomàs. La conséquence de cette perception très négative signifie que même en arrivant premier à l’issue de l’élection, Ciudadanos ne sera pas en mesure de gouverner, sauf si les Socialistes (PSC) et le PP puis Catalunya en Comù-Podem (Podemos) - les autres partis non-séparatistes - acceptaient d’investir Inès Arrimadas comme présidente de la Generalitat, ce qui est très improbable étant donnée l’extrême polarisation et division de la classe politique catalane entre pro et anti-Madrid.

 

3/ Junts per Catalunya : cette liste concoctée depuis Bruxelles et au dernier moment par l’équipe de l’ex-« president » Carles Puigdemont, fait partie des favoris. Très habile, Puigdemont y a associé Jordi Sanchez, l’ex President de la très populaire et puissante association Assemblea National Catalana (ANC, organisatrice des méga-manifestations séparatistes), et nombre d’autres indépendants, issus de la société civile, de l’administration, du monde de l’art, du Show bizz, sans oublier des professeurs prestigieux et autres personnalités catalanes encore plus connus que les politiciens. Ceci avec l’appui des deux grandes associations catalanistes ultra-populaires, la précitée ANC et Omnium cultural, dont les deux leaders, (« les Jordi »), sont en prison.

 

Ceci confère d’ailleurs une forte légitimité victimaire à cette liste pro-Puigdemont qui se présente comme la seule qui défie le « coup d’Etat » orchestré par Mariano Rajoy. Audacieux, et de plus en plus radicalisé, Puigdemont n’hésite pas à déclarer depuis des jours que ce sera « lui ou Rajoy », le but étant de créer, en cas de victoire, un choc anti-Rajoy dans toute l’Espagne.

La liste de Puigdemont a également eu l’intelligence de reprendre le mot « Junts » (ensemble), qui figurait dans la coalition précédente destituée (« Junts pel Si ») qui l’avait porté à la tête de la présidence et qui unissait son parti d’origine, Convergencia, et la gauche républicaine (ERC, de Junqueras, qui a décidé de faire jeu à part et n’apprécie guère cette « récup »).

Puigdemont joue donc sur la connotation rassembleuse de Junts, et il a eu l’habilité de ne pas reprendre le nom de son parti d’origine, le PdCAT, continuation de Convergencia, sali et discrédité par d’énormes scandales de corruption (entre 2 et 3 milliards d’euros…) qui impliquent son leader historique, Jordi Pujol, lequel aurait blanchi en Andorre et dans d’autres paradis fiscaux d’énormes sommes issus des marchés publics...

 

Sous-estimée au début de la campagne, la stratégie électorale de Junts per Catalunya, qui a consisté à marteler un message simple et unique : le « retour du Président légitime », semble avoir payé, car la liste de Puigdemont n’a cessé de gagner du terrain, au grand dam de son ex-allié/concurrent de l’ERC, de Oriol Junqueras, toujours en prison..

- l’ERC (Esquerra Republicana catalana) : cette Gauche républicaine catalane, ex-allié de Puigdemont, a décidé de jouer sa propre partition. Son leader, Junqueras, ex-vice-président de la Generalitat, a fait difficilement campagne depuis sa prison. Toutefois, il reste l’un des favoris du scrutin. Face à son nouveau concurrent ex-allié du Junts per Catalunya, il a récemment lancé un missile contre Puigdemont en déclarant « moi, je n’ai pas fui à Bruxelles, je suis resté et ai assumé mes responsabilités »… L’ERC rappelle à l’envi qu’il est le plus vieux parti catalaniste républicain, qu’il est l’héritier de l’expérience républicaine anti-fanquiste avortée de 1931, et qu’il est le vrai mouvement indépendantiste raisonnable face aux catalanistes pro-espagnols ou tièdes non séparatistes de Podemos ou face aux extrémistes d’extrême-gauche de la CUP et bien sûr aux concurrents de « droite » de Junts per Catalunya. Toutefois, face aux pro-Espagnols et à la droite PP-Ciudadanos, il est probable qu’en cas de victoire serrée, l’ERC saura composer avec les autres indépendantistes afin de faire émerger une présidence nationaliste.

 

Lire la suite: http://www.atlantico.fr/decryptage/ou-va-catalogne-elections-haut-risque-pour-mariano-rajoy-face-aux-separatistes-qui-ont-plus-rien-perdre-3260956.html

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