Syrie : Vladimir Poutine a gagné son pari

December 16, 2017

Après la victoire contre les djihadistes proclamée par Vladimir Poutine en Syrie le 11 décembre dernier, Alexandre del Valle revient sur la question syrienne dans un article sur la phase "politique" appuyée par Moscou. Pour cela, il a longuement rencontré l’opposante syrienne Randa Kassis, de retour de Moscou, et dont l’équipe est en train d’élaborer un projet de constitution qui sera présenté au peuple syrien lors du prochain "Congrès pour le dialogue National Syrien" prévu à Sotchi en janvier-février prochain.

Lors sa visite éclair du 11 décembre dernier sur la base militaire russe de Hmeimim (Syrie), Vladimir Poutine a déclaré que la Russie avait rempli ses objectifs militaires en Syrie et que bataille a été remportée par le régime de Damas et ses alliés, avec l’aide de l’armée russe contre terroristes. Concrètement, le régime syrien avec l’aide de l’aviation russe et des troupes chiites iraniennes, libanaises ou autres, a repris l’essentiel des poches jadis tenues par les djihadistes, à l’exception notoire de quelques poches de résistance de jihadistes de Da’esh à l’Est et d’Al –Qaïda à l’ouest du pays, ce qui signifie que les bombardements aériens russes ne peuvent pas être réellement interrompus. En dépit de l’annonce de Vladimir Poutine selon laquelle les militaires russes allaient rentrer à la maison, on sait que l’armée russe n’est pas prête de plier bagage. Rappelons qu’en termes de troupes et de matériels au sol, la Russie domine le ciel syrien et possède désormais deux grandes bases militaires en Syrie.

 

 

Certes, le gros des troupes efficaces au sol sont les Iraniens (Pasdarans), le Hezbollah libanais et leurs supplétifs chiites irakiens ou Hazaras afghans, sans lesquels le régime syrien n’aurait jamais pu survivre et récupérer les territoires à Da’esh et aux groupes islamistes. Mais les Iraniens n’ont pas de bases militaires officielles dans le pays à la différence des Russes qui vont conserver pendant des décennies tant leur base navale de Tartous que celle de Hmeimim, tout en continuant d’implanter en ce moment même une base d'écoute supplémentaire dans le désert syrien (en plus de celle de Kassas). Il est aussi vrai que les Russes ont été les seuls à déployer leur aviation et leurs systèmes anti-aériens en Syrie, ce qui leur a donné un pouvoir de contrôle et d’action à long terme supérieur à celui de l'Iran en Syrie.

D’évidence, «c’est la Russie qui mène le bal», ainsi que l’a déclaré lui-même au journal La Tribune de Genève, le colonel syrien Fateh Hassoun, de la division rebelle Al-Hamza. Toujours est-il que le président russe a réitéré le fait - déjà évoqué depuis des mois - que les nouveaux rapports de force et la victoire face aux jihadistes (Da’esh, etc) ont créé les conditions pour parvenir prochainement à un règlement politique du conflit syrien. Cette « phase politique » va s’incarner notamment dans le cadre du prochain sommet de Sotchi, qui sera organisé en janvier-février 2018 par la Russie avec tous les protagonistes du conflit. 

 

D’Astana à Sotchi : vers la phase de règlement politique du conflit syrien

 

Ce processus de Sotchi, dont le but est de préparer une transition politique viable pour la Syrie dans le cadre d’un passage de la guerre à la politique, est certes le résultat de la victoire proclamée par Vladimir Poutine et ses alliés - victoire qui a obligé les opposants syriens non-jihadistes à adoucir leurs positions jusqu’auboutistes - mais il a été surtout permis par la collaboration pragmatique entre Moscou, Ankara et Téhéran, initiée avec les rencontres d’Astana, chaque pays « parrain » actionnant ses réseaux et capacités de nuisance pour pousser les belligérants à engager un processus de « déconfliction ». Comme l’explique l’opposante syrienne Randa Kassis, partie prenante des négociations et candidate à la présidence de la République syrienne dans le cadre de la transition, « la Russie a réussi à faire diminuer la guerre en Syrie, grâce, notamment au processus d’Astana (2017), et cette coopération triangulaire, qui a consisté à inviter à Astana, capitale d’un pays neutre, le Kazakhstan, a été bien plus efficace que les réunions infructueuses de Genève ou autres initiatives occidentales dans la mesure où c’est en faisant se rencontrer les groupes armés et les forces pro-régime que l’on a réussi à faire diminuer l’intensité de la guerre, notamment grâce à la mise en place de quatre « zones de désescalade ». Il est vrai qu’elles fonctionnent assez bien, à l’exception de celle de la zone de la ghouta centrale, et force est de constater que ces échanges frappés du sceau de la realpolitik qui horrifie les Occidentaux adeptes du moralisme très manichéen, ont permis de « réduire significativement le nombre de morts, ce qui est en soi déjà un progrès énorme, car grâce à cela, on peut arriver un jour à un processus politique ». Randa Kassis ajoute non sans ironie, que « ce n’est pas Genève que l’on a réussi à réduire l’intensité des combats, mais à Astana, grâce aux Russes, car les Occidentaux et leurs protégés sunnites islamistes, arc-boutés sur des positions moralistes, exigeaient comme condition préalable le départ - irréaliste - de Bachar al-Assad, et excluaient les pays qui ne partageaient pas leurs visions, à la différence de Moscou qui dialogue avec tout le monde». Il est vrai que les Occidentaux et les forces sunnites d’opposition excluaient de dialoguer avec le régime et écartaient les Iraniens, tout en imposant aux Turcs le soutien occidental aux Kurdes sécessionnistes, ce qui braquait à la fin du compte tout le monde ! « En revanche, l’intensité des combats - et donc le nombre de victimes - ont commencé à diminuer à la suite des initiatives d’Astana encouragées par le pragmatisme de la Russie et de ses partenaires iraniens et turcs, lesquels ont compris que l’on était tous condamnés à s’entendre, poursuit Kassis. Hélas, les Occidentaux n’ont pas compris l’intérêt du processus d’Astana, pas plus d’ailleurs que celui de Sotchi, et c’est pour cette raison et à cause de leur erreur consistant à refuser de réunir tout le monde autour d’une table sans précondition qu’aucune solution n’a été trouvée à Genève». Randa Kassis rappelle par ailleurs que les propositions de la Russie n’auraient pas dû être écartées par les Occidentaux et les instances onusiennes, « car aujourd’hui tout le monde reconnait que seuls des Etats alliés de la Syrie ont un moyen de pression sur le régime de Damas, certes, autiste, mais qui sera obligé à un moment ou à un autre, sur pressions russes, à accepter une transition inclusive, alors que de son côté, l’Iran n’a pas cette détermination à œuvrer en faveur d’une formule politique inclusive veut maintenir Assad a n’importe quel prix. C’est ainsi que grâce aux rencontres entre forces armées opposées, le processus d’Astana suscité par la Russie a obligé le régime à sceller des accords de déconfliction avec rebelles, alors même qu’au début, le régime de Damas refusait l’idée même de zones de désescalade qu’il accepte aujourd’hui. Il n’avait en fait plus d’autre choix que d’accepter les propositions russes, par ailleurs acceptées par les Turcs et les Iraniens en échange de garanties, comme par exemple l’abandon du soutien russe à la cause séparatiste des Kurdes de Syrie, ce qui a motivé Erdogan à abandonner son objectif initial de faire tomber Bachar al-Assad et de faire vaincre l’opposition islamiste sunnite. Kassis remarque qu’ «à la différence des Etats occidentaux, ainsi que de l’Iran et de la Turquie, la Russie est aujourd’hui la seule puissance d’équilibre, le seul élément qui puisse efficacement équilibrer les forces dans ce conflit et faire assoir à une même table toutes les forces en présence ».

 

Rappelons que le 21 novembre dernier, Vladimir Poutine a reçu, à Sotchi, le premier Ministre turc Erdogan - qui joue un rôle clefs dans la neutralisation des combattants sunnites du Nord de la Syrie et qui coopère avec Moscou en échange du non-soutien par la Russie des séparatistes kurdes syriens trop liés au PKK kurde de Turquie -, ainsi que Bachar al-Assad, invité-convoqué de façon surprise. En s’affichant avec le maître de Damas, Poutine a voulu faire d’une pierre deux coups : montrer que Bachar fait partie - qu’on le veuille ou non - de l’équation (« à la fois du problème et de la solution »), puis convaincre ce dernier d’accepter de négocier dans le cadre d’une phase politique inclusive, ce que le président syrien s’était refusé à faire jusqu’à présent, au grand dam de son allié russe et au bénéfice de Téhéran, qui n’a aucun « plan B »...

 

 

Toujours est-il que, même si la reconquête des territoire n’est pas totalement achevée, les rapports de force entre le régime et les rebelles-jihadistes est suffisamment inversé pour que la Russie - force décisive sur le plan militaire et diplomatique - décide de passer à la phase de règlement politique de la crise, en collaboration étroite avec l’Iran, allié jusqu’auboutiste de Bahar al-Assad, et la Turquie, au contraire proche des rebelles islamistes syriens. C’est dans ce contexte « multipolaire », explicitement vanté comme tel lors de la rencontre préparatoire de Sotchi du 21 novembre, que M. Poutine a rallié les présidents iranien et turc, également présents, à l’idée d’un « congrès national des peuples syriens », rebaptisé ensuite «Congrès du dialogue national» syrien qui se tiendra en janvier 2018, à Sotchi. Déjà reporté trois fois, mais sur le point d’aboutir depuis que les rapports de forces nouveaux se confirment, le congrès a vocation à rassembler tous les acteurs du conflit.

 

Une situation géopolitique bien plus complexe et moins manichéenne qu’il n’y paraît

 

En dépit de la vision occidentale qui présente Bachar al-Assad et son régime comme un « protégé inconditionnel » de Poutine, on sait que les désaccords sur le terrain et sur l’avenir du régime syrien sont nombreux non seulement entre Russes et Iraniens, ce qui est largement ignoré par la presse occidentale, mais également entre les Russes et le régime syriens. L’une des pierres d’achoppement entre Russes et Iraniens mais aussi entre Russes et régime syrien est d’ailleurs l’avenir de Bachar al-Assad après la fin de mandat présidentiel actuel (2021). Ainsi, contrairement à une autre idée reçue, Vladimir Poutine ne refuse pas du tout la voie du multilatéralisme et donc des réunions de Genève sur la Syrie, mais il fait tout pour pousser son protégé syrien à prendre part aux pourparlers onusiens et à dialoguer avec l’opposition dans le cadre d’une transition qui aboutira tôt ou tard au départ de Bachar al-Assad, n’en déplaise à ses protecteurs iraniens qui, à la différence de la Russie, poussent le dictateur syrien à bloquer le processus de transition. Cet « autisme » du régime de Damas est d’ailleurs mis en parallèle par Randa Kassis avec celui de l’opposition islamiste sunnite ou pro-occidentale syrienne, qui a exigé jusqu’à peu, avant de se recomposer lors d’une rencontre à Ryad début décembre dernier, le départ de Bachar comme condition préalable. Cette exigence était inacceptable pour la partie d’en face, et elle est devenue totalement irréaliste dès lors que le régime, au lieu de s’effondrer comme on l’a dit trop vite au début de la guerre civile, a reconquis une partie de son territoire.  

La stratégie russe de « l’équilibre », évoquée par Randa Kassis, distingue également la Russie de l’Iran dans la mesure où Moscou ne cherche aucunement à compromettre les pourparlers de Genève, contrairement à Téhéran et surtout au régime de Damas. Vladimir Poutine a en effet pris soin, lors de ses dernières déclarations à propos de l’accélération de la phase politique de la crise syrienne, de rappeler que son pays appuie les pourparlers de Genève sous l’égide des Nations Unies. On se souvient aussi que le 11 décembre dernier, jour même de la visite de Vladimir Poutine dans la base russe de Hmeimimen Syrie, la délégation officielle du régime syrien, qui avait quitté les négociations de Genève, a été expressément sommée, sur ordre de Moscou, de revenir dans la capitale suisse pour poursuivre les pourparlers inter-syriens parrainés par l’émissaire spécial de l’ONU, Staffan de Mistura, …

Personne n’est irremplaçable…

La Russie n’est pas allée en Syrie pour les beaux-yeux de Bachar al-Assad, mais pour

* 1/ maintenir ses bases au Proche-orient,

* 2/sauver un régime allié

* et 3/ pour frapper les terroristes caucasiens et russophones dans leur fief jihadiste syrien qu’ils ne reviennent en Russie… Détail symboliques qui ont leur importance : lors de cette visite, le 11 décembre dernier, Bachar Al-Assad a été mis à l’écart d’une photo officielle en présence de militaires russes et syriens par Poutine lui-même.

 

Et le même jour, la presse russe a mis en évidence la figure militaire syrienne montante du régime de Damas, le fameux Souheil al-Hassan, alias « Le Tigre », un officier alaouite héros de la reconquête de la Syrie face aux rebelles sunnites et aux jihadistes. Souheil al-Hassan est à la fois très populaire en milieu alaouite et il a toute la confiance de Moscou, qui veut en faire le garant de la pérennité de l’Etat baasiste-syrien en faisant de lui le futur chef d’Etat-major de l’armée syrienne ou/et le ministre de la Défense d’une régime post-Bachar al-Assad.

Même s’il est indéniable qu’en invitant Bachar al-Assad à Sotchi et en le rencontrant à nouveau à Hmeimim en moins d’un mois d’intervalle Vladimir Poutine a rappelé que le président syrien demeure un élément incontournable de l’équation syrienne, il est également clair que la Russie - qui veut trouver au plus vite une porte de sortie de crise et se défaire du bourbier -, supporte de moins en moins que Bachar compromette les négociations politiques avec l’opposition. En réalité, la vision russe du dossier syrien est bien moins radicale et « pro-Assad » qu’il n’y paraît. Et bien que les pourparlers de Genève n’aient abouti à rien de concret depuis le « premier round », Moscou ne veut pas snober le volet onusien qui demeure essentiel dans la phase de légitimation internationale du processus politique de transition. Vladimir Poutine sait en effet pertinemment que si les négociations concrètes entre belligérants ont été permises par trois acteurs adeptes de la Realpolitik et du monde multipolaire (Russie, Iran, Turquie), le volet de la reconstruction ne pourra pas faire fi des Occidentaux et des institutions internationales, donc du processus onusien. Avec un PIB proche de celui de l’Italie, la Russie ne peut à elle seule assurer l’effort de reconstruction futur de la Syrie, estimé entre 250 à 400 milliards d’euros. Les capitaux américains, européens, onusiens, sont donc indispensables pour préparer ce volet économique, élément déterminant pour réussir la phase de transition d’après-guerre et de. D’évidence, les résultats, même fructueux, d’Astana et de Sotchi, ne pourront pas déboucher sur une solution viable sans leur légitimation par les organisations de l’ONU.

 

Lire la suite: http://www.atlantico.fr/rdv/geopolitico-scanner/syrie-vladimir-poutine-gagne-pari-3255179.html

 

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