À quoi ressemblerait donc un monde avec un Président Trump (puisque ses chances de l'emporter grandissent dans les sondages) ?

September 26, 2016

Donald Trump est crédité de près de 40% de chances de remporter la victoire face à Hillary Clinton, selon le site d'information américain 538. Mais au fait, à quoi pourrait bien ressembler un monde où Donald Trump serait assis dans le bureau ovale ?

 

 

Atlantico : Selon le site d'information américain 538, Donald Trump aurait 39,9% de chances de remporter les élections présidentielles américaines (voir ici). Une probabilité suffisante pour envisager réellement une situation où Donald Trump serait président des Etats-Unis. Quelles en seraient les conséquences globales d'un point de vue géopolitique ? Que pourrait être la nouvelle doctrine américaine ?
 

Alexandre del Valle : Commençons d'abord sur la dimension géopolitique. À en croire ce que dit Donald Trump, et s'il accomplissait les promesses qu’il annonce, l'Amérique se focaliserait beaucoup plus sur l'Asie, au détriment du Moyen-Orient voire de l'Europe. Si je doute que cela soit à prendre à la lettre, il est indéniable que Donald Trump envisage de se concentrer principalement sur l'Asie : il a fait de la Chine à la fois l'ennemi et le rival majeur, privilégié, des États-Unis. Selon lui, ni la Russie de Vladimir Poutine ni la Syrie de Bachar el-Assad ne sont les ennemis principaux de Washington, quand bien même le second lui apparaît comme un "tyran".

 

Quant au premier, il se félicite qu’il ait fait son éloge et n’hésite pas à appeler de ses voeux une coopération russo-américaine fondée sur les intérêts communs et la complicité.

Ce faisant, le candidat républicain fait partie des rares personnalités occidentales qui désigne l’ennemi principal (le terrorisme islamiste et la Chine) sans moralisme et avec pragmatisme, puis propose de réorienter les Etats-Unis vers une géopolitique souverainiste et fondée sur la seule realpolitik. Il précise également, au sujet de l'Otan, qu'il n'a pas encore vu le moindre "retour sur investissement" de la part de certains pays d’Europe de l’Est et qu’il entend mettre les Européens dans leur ensemble en face de leurs responsabilités en matière de défense, de sécurité et de moyens militaires. C'est un propos qu'il tient dans tous ses discours, dans toutes ses interviews – y compris les plus fouillées et les moins démagogues. Dans une récente interview au New York Times, il a même déclaré que l'automaticité de la défense, par Washington, des pays de l'Otan qui seraient attaqués par la Russie, par exemple, serait remise en question. Il estime en effet que cela soulève une question essentielle : est-ce que ces pays ont rempli les conditions nécessaires et méritent, par conséquent, d'être défendus ? C'est un discours très neuf qui, cela va de soi, a beaucoup choqué l'ensemble de l'establishment atlantiste et les pays les plus anti-russes de l’Europe de l’Est qui font tout pour entraîner l’Otan dans une confrontation avec Moscou depuis des années (Pologne, pays baltes, etc). Fondamentalement, il dit que l'Otan devrait se désengager – au moins en partie – de l'Europe et que l'Amérique n'a pas nécessairement à être solidaire d'un pays de l'Otan qui serait agressé. C'est très neuf et révolutionnaire dans la pensée stratégique américaine depuis la Guerre froide.

Il dit également qu'il faut, pour les États-Unis, se désengager du Moyen-Orient, ne plus y mener la moindre intervention de type guerre préventive ou "humanitaire". Ce sont des mesures nécessaires à ses yeux, afin de pouvoir se concentrer sur l'Asie et la Chine et afin d’alléger les dépenses américaines consacrées à l’extérieur, sachant que pour lui ces dépenses liées à l’interventionnisme contribuent à aggraver la dette américaine qui s’élève à 20 000 milliards de dollars. Bref, il affirme que la société américaine ne peut plus se permettre le luxe de dépenses universelles qui contribuent à l’appauvrir et à lui faire perdre les sens des priorités : la défense des Etats-Unis dans leur pré carré et sur leur territoire ou en Asie. Par ailleurs, ces mesures permettraient potentiellement un rapprochement avec Vladimir Poutine, que Trump estime lui-même intéressant, voir souhaitable et utile pour la stabilité mondiale. Il pense en effet que le fait d’avoir désigné la Russie post-communiste de Poutine comme l’ennemi constitue une erreur stratégique et empêche de se consacrer au véritable ennemi, l’islamisme radical puis, au plan étatique, la Chine. Enfin, sur le théâtre syrien, il juge – contrairement à d'autres acteurs – que l'ennemi principal n'est pas Bachar el-Assad mais l'État Islamique. Il dénonce aussi violemment la naïveté de Barack Obama concernant l’accord avec l’Iran sur le nucléaire. Tout ceci constitue d'importants changements vis-à-vis des politiques menées dernièrement, notamment par l'administration Obama.

 

Le slogan que Donald Trump s'est choisi, "America first" illustre assez bien cette thématique. Il s'agit d'un slogan assez ancien aux États-Unis, qui remonte à la plus vieille tendance isolationniste du pays. À ce titre, Donald Trump cherche véritablement à mener et opérer une révolution néo-isolationniste face aux establishments tant démocrates que républicains qui s'ancrent dans l'interventionnisme depuis des années et ont endommagé et les finances de la nation américaine et sa réputation et son leadership mondial de plus en plus contesté et détesté. Il prône le protectionnisme économique, l’Etat stratège qui reprend en main les questions économiques, il appelle à un retour à l’isolationnisme et dénonce tous les traités internationaux de libre-échange (ALENA, TTIP, partenariat  transatlantique, TTP Transpacifique, etc.) qui seraient responsables selon lui de la désindustrialisation des Etats-Unis, des délocalisations de masse et du chômage… Il a récemment dénoncé le NAFTA (ALENA, traité nord-américain de Libre échange avec le Canada et le Mexique) et les accords de libre-échange équivalents avec la Chine qu'il trouve profondément biaisés en faveur de la Chine qui serait déloyale et appauvrirait les Etats-Unis et le monde par une sous-évaluation de sa monnaie. Selon lui, tout cela détruirait des emplois sur le sol américain et appauvrirait les citoyens américains. Par conséquent, il souhaite soit renégocier drastiquement le NAFTA, le TTP, etc, soit les annuler carrément si les négociations n'évoluent pas dans le sens qu'il souhaite, c’est-à-dire en faveur des intérêts et d’un protectionnisme américain, d’où son annonce de frapper tous les produits chinois de 40% de droits de douane. Il dénonce en bloc toute la doctrine libre-échangiste qui régnait aux États-Unis depuis pourtant trente ans et qui était devenue un dogme intouchable au sein des élites mondialisées.

 

D'une façon très générale, quel impact de tels changements pourraient avoir sur les pays alliés des États-Unis ? Comment les différents pays, entre ses alliés, ou ses ennemis, pourraient-ils réagir ? Avec quelles conséquences ? Une victoire de Donald Trump participerait-elle à l'émergence d'un monde multipolarisé ?
 

Chez les alliés des États-Unis, il me semble évident que les Polonais, les Baltes, les Roumains et les Tchèques seraient très inquiets et sont déjà très déçus par cette vision multipolaire et assez pro-russe de Trump. Si le président américain tenait le discours que tient aujourd'hui Donald Trump, s'il disait qu'en cas d'agression russe la "solidarité militaire américaine" ne serait pas automatique, ces pays seraient beaucoup plus critiques à l'égard de Washington et pourraient jouer un plus grand rôle en faveur d’une alliance militaire européenne.

 

 

C'est un message difficile à entendre pour l'ensemble des pays de l'Otan qui comptent encore sur l’Alliance et les États-Unis pour assurer leur protection face à la Russie. Ce serait vécu comme un véritable coup de poignard dans le dos. L'élection de Donald Trump changerait probablement fortement les relations entre les États-Unis et l'Europe de l'Est qui, pour l'heure, reste encore très pro-américaine et souhaite la victoire des atlantistes anti-russes comme Hillary Clinton.

Malgré la dérive autoritaire d'Erdogan, Donald Trump n'a fait montre d'aucun signe défavorable : il estime même qu'il s'agit d'un pays qui doit être choyé comme un grand allié. Cela peut sembler étonnant, mais fondamentalement Donald Trump est un homme très souverainiste. Par conséquent, il apprécie beaucoup les gens qui sont maîtres chez eux et souhaite être également maître chez lui. Il entend être autoritaire chez lui s'il le faut, pour rétablir la sécurité, mettre un terme aux problèmes d'ordre économique. Ce faisant, ne tolérant pas l'ingérence chez lui, il apprécie quand d'autres ne la tolèrent pas non plus chez eux. Cependant, s'il n'entend pas donner de leçons démocratiques ailleurs que chez lui, il juge néanmoins que la Chine est nuisible. C'est notamment dû au fait que selon lui les accords de libre-échange profitent aux Chinois et non aux Américains.

Il souhaite également que la partie européenne de l'Otan se responsabilise, augmente ses budgets en matière de défense, paye ses cotisations. Rappelons que tous les États membres ne le font pas, ou du moins uniquement partiellement. Il apparaît important à Donald Trump d'équilibrer la relation Europe-États-Unis au sein de l'Otan, que tout le fardeau n'échoit pas sur les épaules de Washington seule. D'autres ont déjà tenu ce discours avant lui, notamment parmi certains responsables de la défense américaine. Il estime et dit que tous les pays qui ne participent pas assez à ce fardeau, en paiement ou en logistique, en paieront les conséquences. Il remet en question certaines alliances au sein de l'Otan… ce qui va dans le sens des souverainistes européens qui souhaitent également que l'Europe s’autonomise et cesse de se créer face à la Russie et dans la dépendance à l'Otan. Il me semble qu'il existe des terrains d'entente entre les souverainistes européens et américains. Les deux ont pour but d'être davantage responsables de leur propre défense.

 

Donald Trump estime que cela n'a rien rapporté aux États-Unis que de faire la loi et jouer la police partout dans le monde. Il est allé jusqu'à critiquer l'investissement militaire américain auprès du Japon, de la Corée du Sud et d’autres pays d'Asie. Il dit que cela n'a pas servi d'y envoyer des troupes, que les matériaux y sont vétustes, que l’on a gaspillé pour rien des milliards qui n’ont empêché ni la nucléarisation du Pakistan, ni celle de la Corée du Nord. Il souligne souvent le fait que la Corée du Nord s'est armée en réponse aux protections américaines fournies à la Corée du Sud… En bref, il estime que l'investissement américain n'a pas changé la donne et n’a rien amélioré et surtout pas empêché l’émergence des menaces chinoises, nord-coréennes ou islamistes, bien au contraire. Ce message s'adresse également à Taïwan, au Japon, à la Corée, etc.

Donald Trump m’apparaît aujourd'hui comme le candidat américain du monde multipolaire. Bien sûr, nous n'avons aucune preuve ou garantie qu’il fera ce qu’il annonce, d’autant qu’il reste un grand démagogue et un communicateur retors qui dit beaucoup de choses sans nécessairement qu'elles n'aient toutes de la valeur et du fond. Cependant, s'il s'en tient à ce qu'il a pu déclarer, il agirait en faveur d'un monde bien plus multipolaire qu’aujourd'hui : rapprochement avec la Russie, fin de l'ingérence, désengagement général, fin de l'interventionnisme, remise en question partielle de l’Otan, dénonciation des traités de libre-échange… S'il fait effectivement tout cela – pour peu qu'il soit élu, ce qui est encore loin d'être gagné – cela contribuera indéniablement à l'émergence d'un monde plus multipolaire, moins libre-échangiste, et moins marqué par l’unilatéralisme étasunien.

 

Sur de multiples aspects, Donald Trump apparaît comme un candidat "hors normes". Serait-il à même de faire bouger les lignes sur des pans traditionnels de la politique américaine, comme l'économie ? Que dire du soft power américain sous Donald Trump ?
 

Sur la question économique, Donald Trump pointe du doigt la finance qu'il estime responsable, avec le libre-échange, de la désindustrialisation et de la paupérisation de la population. Il souhaite remettre en question l'intégralité des traités de libre-échange, remettre en place un État stratège et réhabiliter l’ordre et les pouvoirs régaliens. L'État doit, selon lui, prendre le dessus sur l'économie et non l'économie dominer la politique. Enfin, il veut réindustrialiser massivement les États-Unis : il estime que l'absence d'augmentation des salaires depuis 15 ans est due au NAFTA qui a permis d'industrialiser le Mexique au détriment des États-Unis.

 

 

Il refuse que les entrepreneurs et les industriels américains créent des emplois ailleurs qu'aux États-Unis et qu'ils délocalisent massivement en sous-traitant et en déplaçant les usines à l'étranger. C'est selon lui l'origine profonde du chômage et de la paupérisation des Etats-Unis. Il remet donc fondamentalement en cause la financiarisation de l'économie, qui passe par la désindustrialisation.

Son message-slogan America First vise à faire en sorte que les Etats-Unis ne brillent pas dans le monde en tant qu’empire planétaire hégémonique et moralisateur comme depuis les années 1990, mais comme nation forte et décidée à défendre ses valeurs civilisationnelles profondes. 

Le soft power, en revanche, est beaucoup plus complexe. Il ne tient évidemment pas au seul président et, en vérité, en est même assez indépendant. Il est le résultat de l'American way of life et de la toute-puissante industrie audiovisuelle que peut être Hollywood, les séries télévisées, le star system, la domination de la langue anglaise partout dans le monde, et ce que j’appelle Mc World. Donald Trump, Hillary Clinton, aucun d'eux ne pourraient l’influencer fondamentalement car ce soft power est autonome. S'il est bien sûr possible de critiquer la démocratie américaine, il n'empêche que c'est une démocratie dans laquelle les médias sont beaucoup plus libres et indépendants de l’Etat et du pouvoir que chez chez nous. Le contre-pouvoir médiatique existe bien plus qu'en France et il y a une véritable vie médiatique. En Europe, de nombreux médias sont aux ordres des politiques, comme cela peut-être le cas dans le service public. C'est nettement moins vrai en Amérique et, pour cela, je ne pense pas qu'il puisse influencer réellement le soft power. Par contre, il est clair que Donald Trump pourrait empêcher que les instruments de soft power directement liés au pouvoir, comme Voice America, Endovement for democracy, USAID, etc, soient financées par le Departement d’Etat ou autres administrations américaines. A défaut de dissolution ou de coupure de financement, ces organisations liées à l’Etat ne seraient plus autant utilisées pour fomenter des "révolutions de velours" en Ukraine ou dans le monde arabe ou en Géorgie aux côtés de l’ultra-interventionniste George Soros et de ses ONG démocratiques anti-russes et anti-frontières. Je pense qu’avec un Trump au pouvoir, qui rappelle à la fois le premier Roosevelt anti-interventionniste des débuts et la realpolitik d’un Nixon, les Etats-Unis délivreraient un message au monde vantant le nationalisme américain mais pas l’impérialisme américain, ce qui est très différent.

 

Source: http://www.atlantico.fr/decryptage/quoi-ressemblerait-donc-monde-avec-president-trump-puisque-chances-emporter-grandissent-dans-sondages-40-maison-blanche-2823174.html

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