Mais que signifie le nouvel axe Téhéran-Moscou-Ankara pour l'Occident ?

August 23, 2016

Encore opposés il y a peu, la Russie, la Turquie et l'Iran semblent décidés à s'allier. Malgré des intérêts parfois divergents, tous trouvent un intérêt commun à ce rapprochement : un pied de nez fait à Washington -et à l’Union européenne dans une moindre mesure- accusés de vouloir régir la politique internationale.

 

Atlantico : Le 3 août dernier, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et son homologue russe, Vladimir Poutine, se sont rencontrés afin d'entamer un processus de réconciliation. De son côté, l'Iran, qui a autorisé la Russie à utiliser ses bases pour soutenir Damas, se réjouit de ce rapprochement. Pour finir, une rencontre tripartite entre l’Iran, la Russie et la Turquie serait en préparation, Erdogan devrait se rendre à Téhéran sous peu. Sur quels intérêts communs un tel "axe" peut-il se mettre en place ?
Quels intérêts ont ces pays à se rapprocher ? Une entente durable entre ces trois puissances est-elle réellement envisageable ? Qu'est-ce que cela pourrait augurer ?

Alexandre Del Valle : Je pense que ce n'est pas forcément une entente qui augure une alliance durable. Mais ce qui est intéressant, c'est de voir que le pragmatisme prime dans cette histoire. Entre l'Iran chiite et la Turquie sunnite, le désaccord sur la Syrie était total. Erdogan voulait défaire le régime syrien et combattre les Kurdes, tandis que l'Iran souhaitait protéger le régime de Bachar el-Assad contre ceux que défendaient les Turcs (Front islamique, Da'ech, Al-Nosra, Ahrar al Sham, Jaich al Fatah, Jaich al-Islam, Légion Mourad Sultan, etc.). De son côté, la Russie n'était pas tout à fait de l'avis de l'Iran, mais était quand même grosso-modo dans le même camp consistant à défendre le régime syrien, pour défendre ses bases militaires et acquis puis cette place forte en Méditerranée tout comme l'Iran le faisait pour préserver sa profondeur stratégique au Proche Orient dont la Syrie est la porte d'accès. Toutefois, depuis 2016, R. T. Erdogan s'est rendu compte que sa stratégie syrienne pro-jihadistes et pro-Frères musulmans/anti-Assad s'est retournée contre lui et les citoyens turcs attaqués régulièrement par des islamikazes de Da'ech ou des séparatistes kurdes outrés par la lutte d'Ankara contre leurs frères de Syrie. Il a compris que les islamistes sunnites fréristes ou jihadistes qu'il avait trop accueillis et protégés sur son sol ont fini non seulement par menacer son leadership à l'intérieur de son pays mais aussi par le brouiller avec un pays avec lequel il ne peut pas se permettre une brouille définitive, la Russie, pour des questions économiques, énergétiques et militaro-politiques. Très malin et fort pragmatique, bien plus souple et capable de changer qu'on ne le pense, Erdogan a alors effectué un virage à 180 degrés. Ce dernier est utile pour lui, parce que les nationalistes en Turquie, notamment certains kémalistes militaires et ultra-nationalistes-conservateurs dont il souhaite se rapprocher pour réaliser une synthèse "islamo-nationaliste", sont plutôt contre les djihadistes, contre sa politique syrienne et contre sa politique anti-Russe. D'ailleurs, les auteurs du coup d'Etat du 16 juillet dernier ont été accusés de faire partie de l'organisation pro-américaine de Fetullah Gülen qui est réfugié aux Etats-Unis et à qui l'on prête la responsabilité des malentendus avec Moscou et de l'avion SU 24 abattu par l'aviation turque en novembre dernier. Pour des raisons de politique interne, d'électoralisme, de réaction par rapport aux attentats perpétrés par les islamistes, mais aussi géopolitiques, Erdogan a compris qu'il devait infléchir un peu, sans se renier toutefois totalement, sa politique en Syrie. Il ne va pas nécessairement devenir un pro-Assad, mais veut être plus souple et est condamné à favoriser une solution de sortie de crise qui passe forcément par un dialogue avec Moscou, Washington, et Téhéran. Il va continuer à défendre les sunnites, mais en dialoguant avec les Russes et les Iraniens pour combattre efficacement Daech et trouver une solution de transition à Damas plus souple que celle qu'il préconisait auparavant lorsqu'il s 'était aligné sur celle du Qatar et de l'Arabie saoudite. Rappelons que la Turquie paie très cher le conflit syrien : elle accueille 1,5 million de réfugiés et a régulièrement des attentats sur son sol. De plus, les Kurdes ce sont radicalisés dans un front intérieur qui a, certes, permis à Erdogan de remporter des élections en jouant sur la fibre xénophobe anti-kurde, mais qui ne favorise ni l'image de la Turquie dans le monde, ni l'économie du pays déjà en crise, ni la sécurité intérieure. Ce qui caractérise cette union, c'est donc essentiellement le pragmatisme. Ensuite, les trois ont aussi parfois des vues communes sur l'Occident, qu'ils trouvent "ingérant" et "arrogant". Ces pôles ne sont pas des amis, mais au nom de la realpolitik, ils savent qu'ils ont besoin de négocier, de s'arranger entre voisins et partenaires malgré des intérêts localement très différents. Ce n'est pas une convergence d'intérêts, mais la prise de conscience que l'intérêt de chacun consiste à trouver une solution. Ils ont plus à gagner à dialoguer qu'à ne pas dialoguer et leurs économies sont complémentaires et interdépendantes.

Alain Rodier : A la base, c’est le président Recep Tayyip Erdoğan qui est demandeur. Il est l'un des seuls dirigeants politiques au monde à être capable d’infléchir sa politique à 180 degrés et cela sans aucun état d’âme. Il est normal de lui trouver tous les défauts mais au moins, lui, il sait adapter sa stratégie aux évènements. En matière de politique étrangère, cela reste toutefois en dehors de tous les usages diplomatiques en cours depuis de longues années. Cela dit, ses interlocuteurs russes et iraniens appelaient aussi de leurs vœux cette volte-face car ils étaient tout à fait disposés à y répondre favorablement. En réalité, tous y trouvent un intérêt commun : un pied de nez fait à Washington -et à l’Union européenne dans une moindre mesure- accusés de vouloir régir la politique internationale. Cela dit, la politique menée vis-à-vis de Damas par Moscou et Téhéran reste pour l’instant à l’opposé de ce que désire Ankara : la chute de Bachar el-Assad. Certes, le Premier ministre turc, Binali Yildirim, a déclaré que le dirigeant syrien était désormais incontournable et qu’il convenait de discuter avec lui mais, vraisemblablement "grondé" par son président, il s’est repris en affirmant que Ankara ne le ferait pas. Cela est vrai … pour l’instant. La Turquie laisse ce soin à d’autres. Ce sont les dures lois de la diplomatie.

L’entente entre la Russie et l’Iran ne date pas d’hier. Elle devrait perdurer dans l’avenir, ces deux pays se sentant marginalisés intentionnellement par l’Occident et se retrouvant pour faire face aux sanctions économiques imposées. Le fait d’être rejoint par la Turquie ne peut qu’être salutaire sur le plan économique mais je ne suis pas certain que les dirigeants russes et iraniens fassent la moindre confiance à Erdoğan qui reste extrêmement imprévisible. En un mot, il n’est pas fiable. Mais à court terme, il est évident que la Turquie peut suppléer dans de nombreux domaines, aux embargos imposés à la Russie et à L’Iran.

Enfin, l’utilisation de la base aérienne iranienne d’Hamadan par les Russes pour aller bombarder la Syrie n’est pas vraiment une première mais alors, personne n’en n’avait fait la publicité alors qu’elle avait déjà servi d’escale technique en octobre 2015. Sur le plan purement opératif, l’Iran est surtout utile en tant que base de ravitaillement en carburant voire en munitions. A ce jour, il paraît exclu que les Russes bénéficient d’une "base permanente" avec toute la logistique que cela implique. Il convient d’attendre la confirmation de cette affaire, rien n’échappant aux photos aériennes même civiles. Ce que l’on sait, c’est que Téhéran a peu apprécié la publicité faite autour de cette coopération militaire avec les Russes qui venaient juste finir de livrer les derniers systèmes anti-aériens S-300. La suite au prochain épisode…

 

Le ministre des Affaires étrangères turc Mevlut Cavusoglu a annoncé que le secrétaire d'Etat des Etats-Unis John Kerry était attendu ce 24 août à Ankara. Où en est aujourd'hui la relation entre les Américains et les Turcs ? Comment Washington risque-t-elle de prendre un rapprochement de leurs alliés avec les rivaux iraniens et russes ? De manière plus large, quelles seraient les conséquences d'un tel rapprochement entre Téhéran, Moscou et Ankara sur les pays occidentaux ?

Alexandre Del Valle : Les conséquences ne seront pas terribles. Cela ne sera pas une alliance qui nuira nécessairement aux intérêts de l'Occident. C'est une alliance pragmatique essentiellement liée au conflit syrien et aux questions économico-énergétiques. Ankara a besoin de l'énergie et du tourisme russe et russophone ; Moscou a besoin des équipements et biens manufacturés ou agricoles turcs. Tous ces aspects sont à prendre en considération. Pour ce qui concerne les Etats-Unis, je pense qu'Erdogan joue un jeu très intelligent qui consiste à faire monter les enchères.

Il n'a toujours pas dénoncé ses alliés de l'Otan et la Turquie s'est réconciliée avec Israël. Ce n'est donc pas du tout une rupture totale avec l'Occident et ses alliés. Mais c'est une manière de faire comprendre aux Occidentaux qu'ils devront prendre en compte leur vision des choses et qu'il y a une alternative à l'Union européenne. En plus, Erdogan cherche des avantages : en échange d'un éloignement de la Russie et de l'Iran, il va demander des garanties vis-à-vis de l'Union européenne, sur les questions des visas ou des réfugiés ; de Chypre et de plusieurs autres dossiers en cours. Les Etats-Unis ont trop besoin de la Turquie et ils ne peuvent absolument pas les exclure de l'Otan ou des alliances panoccidentales. Erdogan sait que plus il ira vers l'Iran et la Russie, plus les Américains lui fourniront des garanties et avantages compensatoires pour les faire revenir un peu plus vers eux. Avoir une géopolitique dans une direction ne veut pas dire qu'on ne peut pas également aller dans un autre direction. La géopolitique est de ce point de vue multidirectionnelle. Regardez la géopolitique de l'Inde : elle est totalement multidirectionnelle et multipolaire, tantôt pro-occidentale, tantôt pro-russe, tantôt avec les BRICS, l'OCS, très liée sécuritairement aux Etats-Unis et à Israël mais champion des Non-Alignés, etc. Demain, Poutine lui-même peut très bien s'entendre avec un président américain moins formaté par la Guerre froide et plus ouvert, dès lors qu'il y aura des convergences de vue. La géopolitique est le domaine par excellence des paradoxes apparents, elle est tout sauf manichéenne. Cela ne signifie donc pas que c'est la guerre contre l'Occident et que cette "triplice" Moscou-Téhéran-Ankara va se liguer contre l'Occident. Nous sommes dans un monde multipolaire où chacun d'une manière très réaliste va, en raison d'une realpolitik, défendre ses intérêts et discuter sans moralisme avec tous ceux qui y correspondent. L'Occident devrait y prendre de la graine, et remplacer son moralisme droit-de-l'hommiste-moralisateur qui nuit à ses intérêts et fait monter la haine envers lui par un pragmatisme et une défense de ses intérêts géocivilisationnels propres sans complexe. L'Europe serait plus respectée par Erdogan si elle réagissait comme Poutine l'a fait lorsque le néo-Sultan fait du chantage ou va trop loin. 

Alain Rodier : Les relations entre la Turquie et les Etats-Unis sont aujourd’hui exécrables. La confiance n’existe plus. Erdoğan accuse Washington d’accueillir Fethulah Gülen sur son sol depuis 1999 (ce qui est parfaitement exact) et d’avoir participé, du moins indirectement, à la tentative de coup d’Etat militaire. Cette dernière assertion est fausse même si les services de renseignement américains devaient savoir qu’il y avait anguille sous roche (c’est leur rôle de savoir, pas de transmettre l’information, même à des pays "alliés"). Ils n’étaient d’ailleurs pas les seuls, tout observateur un peu attentif attendant le quand et le où. Il suffisait d’analyser la situation explosive en Turquie pour se douter qu’un putsch pouvait survenir à tout moment. Ce qui a vraiment étonné, c’est son amateurisme qui a conduit à son échec. Si l’on s’en tient aux faits, il semble évident que les services turcs (le MIT), dont le professionnalisme est reconnu par tous les initiés, étaient aussi au parfum.

Ankara a toujours fait du chantage dans ses relations internationales. Un coup ce sont les liens avec les Etats-Unis qui sont privilégiés, un coup c’est l’entrée dans l’Union européenne (les dirigeants turcs sont tout sauf des naïfs, ils n’y ont jamais vraiment cru), un coup ce sont les relations avec les pays arabes (mais là il convient de prendre en compte le réel sentiment négatif qu’entretiennent les Turcs vis-à-vis de ces peuples jadis soumis dans l’empire Ottoman) et enfin, il y a les relations avec les pays turcophones s’étendant jusqu’en Chine qui ont été à la mode. Pour ces derniers, cela a été un échec patent à l’exception notable de l’Azerbaïdjan. La Turquie a toujours réussi à jouer les uns contre les autres. Il n’y a pas de raison que cela change aujourd’hui.

 

De façon plus localisée, quelles seraient les conséquences d'un tel rapprochement sur les autres puissances du Moyen-Orient, et plus particulièrement pour l'Arabie Saoudite ?

Alexandre Del Valle :  Nous croyons souvent que l'Arabie Saoudite étant l'ennemi juré de l'Iran et de la Russie, aucune discussion n'est possible ou logique entre eux ; mais c'est plus compliqué que cela, car les négociations, discussions, tractations sont toujours possibles, même en temps de guerre. Certes, l'Arabie Saoudite s'oppose évidemment à l'Iran, tant en Syrie, en Irak qu'au Proche Orient, et ses relations avec la Russie ne sont pas si simples, et leurs intérêts divergent totalement en Syrie ou dans le Caucase. Mais Moscou reçoit régulièrement des hauts dignitaires et princes saoudiens, et elle tient toujours à les associer, par réalisme, à des pourparlers sur la Syrie ou sur l'Iran. La diplomatie n'est pas faite que pour dialoguer avec ses amis, mais aussi avec ses ennemis ! Les Russes sont très pragmatiques et souhaitent trouver une solution aux problèmes de la région. Ils n'ont pas les moyens de rester dix ans en conflit en Syrie, cela coûte trop cher et le risque de s'embourber peut coûter cher en politique intérieure également. Je pense que ce rapprochement entre ces trois pays est plutôt positif. Mais n'oublions pas que parallèlement, les Russes dialoguent avec les Américains et les Saoudiens. Il y a plus de chances aujourd'hui de trouver une solution en Syrie parce qu'avant personne ne se parlait. Les Russes ne communiquaient pas assez avec les Occidentaux, qui eux-mêmes diabolisaient le Kremlin. L'Iran était totalement boycotté dans les pourparlers sur la Syrie. Depuis un an et demi, l'Arabie Saoudite a été conviée à des réunions avec les Russes et avec les Turcs. Et la position de la Russie est prise en considération maintenant par Washington. Il y a donc quand même un progrès, mais qui arrive 100 000 morts plus tard ... Je pense que nous ne pourrons vaincre Daech, al-Nosra et les mouvements djihadistes radicaux que si nous agissons de manière pragmatique et si tous les acteurs se réunissent. C'est ce que nous proposions dans Comprendre le chaos syrien, co-écrit avec Randa Kassis en 2016 (deuxième tome). L'erreur a été d'exclure un certain nombre d'acteurs très importants comme l'Iran.

Alain Rodier : Les conséquences sont catastrophiques pour Riyad qui, de plus, est complètement englué dans le conflit yéménite qui l’oppose, par tribus al-Houthi interposées, à Téhéran. Cela dit, les relations entre Ankara et Riyad restent extrêmement formelles et peu gratifiantes des deux côtés. La suite risque donc d’être sans réelle influence pour les deux pays. Il convient aussi de rappeler que le président Erdoğan est proche, pour ne pas dire plus, des Frères musulmans qui ne sont pas les bienvenus en Arabie Saoudite. Pour le moins, ce n’est donc pas le grand amour qui est de mise entre les différents dirigeants.

 

Le parlement turc vient de ratifier un accord normalisant les rapports avec Israël, après six ans de brouilles entre les deux pays. Tel-Aviv a en outre indiqué que l'Iran respectait l'accord sur le nucléaire conclu l'an dernier avec les grandes puissances. Quel peut être ici l'intérêt défendu par Israël ?

Alexandre Del Valle : Israël sait très bien qu'il n'y a pas d'autres solutions, même si certains pro-Israéliens l'ont dénoncé. Ils sont pragmatiques. Cet accord est un moindre mal. Si Israël était en mesure de bombarder l'Iran et de l'éradiquer, il l'aurait déjà fait. Vu que cela n'est pas possible ni certain d'être efficace pour l'heure, sa seule solution est de retarder, voire d'empêcher ce programme nucléaire, de manière plus multilatérale. Israël a intérêt à accepter ce qui s'est passé et à garder la Turquie comme alliée face à l'Iran.

Cette alliance est fondamentale pour les deux pays : échanges, espaces aériens, matériel sophistiqué, coopération militaire-sécuritaire, stratégique et économique, etc. Cela montre bien que dans le monde multipolaire, les alliances ne sont pas manichéennes. Il n'y a pas d'un côté le Monde libre comme sous la Guerre froide et de l'autre ses ennemis. Il y a des Etats qui ont des intérêts et qui agissent de manière pragmatique. Ils peuvent alors être à la fois amis de l'Occident et de la Russie, comme Israël. Poutine s'est fortement rapproché de Netanyahu également ces dernières années, malgré l'énorme différend concernant le Hezbollah et l'Iran et la gestion de la crise syrienne. Mais des accords de non-nuisance réciproque et d'évitement ont été trouvés sur terre et dans le ciel entre les deux armées afin de conjurer tout dérapage. Il règne entre eux une assez bonne entente. Ils n'ont pas du tout les mêmes intérêts en Syrie, mais ont coordonné leurs actions, et convergent sur d'autres points, notamment la question de la diaspora russophone énorme en Israël qui est un vecteur d'influence pour Moscou. De même, Israël se rapproche de la Turquie qui elle-même se rapproche de l'Iran. Non pas parce qu'il y a une contradiction, mais parce qu'ils vont traiter certains dossiers avant l'Iran et d'autres avec Israël. C'est de la géopolitique pure, il n'y a pas de moralisme manichéen. Chaque cas est traité de façon propre. Nous pouvons être "ami" avec tel pays sur un sujet et être "ami" avec un autre pays sur un autre sujet, même si le mot ami n'a pas du tout le même sens que dans l'amitié... Aucun Etat n'est "vexé" ou surpris par cela. Israël comprend très bien que la géopolitique est de la realpolitik. Il agit de la même manière. Nous savions d'ailleurs très bien que la brouille entre la Turquie et Israël n'allait pas durer très longtemps. Cela était écrit. Tous les experts savaient que la brouille provoquée de façon théatrale par Erdogan entre 2008 et 2010 avec Israël avait pour objectif d'assoir sa popularité à l'intérieur et son leadership panislamiste-sunnite de néo-sultan à l'extérieur, mais les armées des deux pays n'ont jamais été brouillées de manière définitive.

Alain Rodier : Il y a eu une réelle coopération entre Israël et la Turquie jusqu’à l’arrivée du gouvernement islamique "modéré" en Turquie en 2003. La situation s’est alors progressivement dégradée jusqu’à l’affaire du Navi Marmara, un navire battant pavillon comorien mais affrété par des humanitaires turcs. En 2010, il a voulu briser le blocus de la bande de Gaza et a connu un épilogue tragique avec la mort de neuf citoyens turcs lors de l’intervention des forces de sécurité israéliennes. Depuis, les relations entre les deux Etats étaient gelées. Après moult tractations, un accord a été trouvé en août 2016 pour reprendre des relations normales. Cela va certainement pendre du temps mais Israël présente de nombreux intérêts pour la Turquie : ses touristes (alors que la Turquie connaît une crise sans précédent dans ce domaine), ses armements et son gaz. En échange, la Turquie est un pôle incontournable dans la région pour Israël, en particulier dans le domaine du renseignement qui reste une priorité pour l’Etat hébreu.

Après Israël, la Turquie semble vouloir aussi normaliser ses relations avec l’Egypte qui était vouée aux gémonies depuis que le maréchal président Sissi avait débarqué les Frères musulmans. Il faut attendre pour voir mais il ne serait pas étonnant que tout cela s’améliore connaissant le pragmatisme du président Erdoğan. Et puis, la Russie, l’Iran et Israël ne sont pas "noyautés" par le mouvement Gülen, ce qui ne peut que jouer en leur faveur aux yeux d’Erdoğan qui semble faire une véritable fixation sur son ancien allié qui l’a aidé à parvenir au pouvoir.

 

Il n’en reste pas moins que ces grandes manœuvres diplomatiques ne parviennent pas à cacher le désarroi dans lequel se trouve aujourd’hui le pouvoir en place à Ankara. Il vient de décapiter l’armée, la police, l’éducation, la justice, la presse … Cela va provoquer des dysfonctionnements gravissimes dans la fonction publique et un manque d’efficacité dans sa politique sécuritaire et économique. Les séparatistes kurdes du PKK et les islamistes radicaux (dont Daech) l’ont bien compris. Tant que le pouvoir s’en prend à la confrérie Gülen accusée de tous les maux (en particulier d’être de "mauvais musulmans"), les adversaires de l’Etat centralisé turc vont pouvoir s’en donner à cœur joie. Et ce n’est certainement pas dans l’intérêt de l’Occident de voir ce grand pays tourner en déliquescence. En effet, la guerre déclenchée contre les salafistes-djihadistes et la gestion des flux migratoires pourraient en pâtir considérablement.

 

http://www.atlantico.fr/decryptage/mais-que-signifie-nouvel-axe-teheran-moscou-ankara-pour-occident-alexandre-del-valle-alain-rodier-2799547.html/page/0/2

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