Saint-Etienne-du-Rouvray et enchaînement des attentats : quelle part de mimétisme chez des individus

En 1982, le sociologue David Philipps a théorisé l'effet Werther (en référence à un roman de Goethe dans lequel le héros se suicide à la fin) : une hausse de parution dans les médias de cas de suicides entraîne statistiquement une augmentation du nombre de suicides. Par analogie, si un acte terroriste violent est mis en scène et surexposé médiatiquement, cela encouragera et accélérera le passage à l'acte d'individus qui avaient déjà une idée suicidaire. Pour autant, l'effet Werther n'explique pas tout : la motivation religieuse reste un facteur déterminant.



Atlantico : Alors que plusieurs attentats ont eu lieu ces derniers temps en France mais aussi ailleurs dans le monde, pouvons-nous dire, oui ou non, que l'on assiste à une forme de terrorisme mimétique ? Certains observateurs évoquent un "effet Werther". Qu'est-ce que l'effet Werther et dans quelle mesure peut-on dresser un parallèle avec la situation que nous vivons ?

François-Bernard Huyghe : Ce que l'on a appelé l'effet Werther, c'est l'épidémie de suicides qui s'est développée dans la jeunesse allemande après la publication du célèbre livre de Goethe, Les souffrances du jeune Werther, où le héros se suicide à la fin.





Dans la sociologie française, en particulier avec Gabriel Tarde, on a également réfléchi sur les effets d'imitation et les épidémies d'imitation. Cela se produit aussi dans le domaine criminel, on appelle cela un copycat, c’est-à-dire un criminel qui imite la manière de faire d'un autre.

En ce moment, nous faisons face à une épidémie de terrorisme. On a déjà connu cela à la fin du 19e siècle mais à l'époque, il s'agissait de venger les camarades ou de suivre leur exemple. La prise d'otage à Saint-Etienne-de-Rouvray est le fait de terroristes djihadistes. Nous assistons à une conversion au djihad : plus il y a d'attentats spectaculaires qui passent pendant des heures sur les télévisions, plus cela peut attirer des gens qui espèrent la même gloire, même si celle-ci est posthume. Toutefois, cela ne les empêche pas d'avoir des motivations religieuses.

Alexandre Del Valle : L'effet Werther, ou suicide mimétique, a été théorisé par le sociologue David Philipps en 1982 après avoir constaté statistiquement une forte hausse du nombre de suicides en réaction à la médiatisation de cas de suicides. Cette expression a été inspirée initialement par l'impressionnante vague de suicides qui s’était produite en Europe après la parution du roman de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther. Par analogie, même si tout n’est pas comparable (ceteris paribus), ceux qui étudient les phénomènes des attentats-­suicides ou des "suicides-barbares" (quelqu'un qui commet un acte suicidaire violent ou désespéré en tuant des gens et en se tuant lui­-même), et nombre de spécialistes imprégnés des études de Philips ont observé que si un acte terroriste de type suicidaire est mis en scène ­ comme cela est le cas avec des adeptes authentiques "islamikazes" ou autres psychopathes et désoeuvrés instrumentalisés par les djihadistes­-salafistes, ­ cela donne des idées à d’autres qui se sentiront à leur tour encouragés à passer à l’acte kamikaze après avoir été décomplexés, encouragés et influencés par l'exemple mortifère des terroristes auto­médiatisés par leurs vidéos apocalyptiques.


Le "terrorisme publicitaire" des djihadistes adeptes de mises en scènes, de réseaux sociaux et connaisseurs des faiblesses des médias modernes avides de sensation, débouche presque nécessairement sur un effet Werther ou un terrorisme mimétique en raison de la loi du "plus plus moins moins" : plus on parle et relaie l’acte "définitif", plus le mimétisme ou l'imitation morbide sont activés et plus il y a d'actes de ce type. En effet, on s'est aperçu depuis des années, en ce qui concerne le djihadisme d’Al­-Qaïda ou Daech, que lorsqu'il y a un attentat-suicide kamikaze quelque part dans le monde, surtout des actes qui mettent en scène des individus identifiables (principe de personnalisation-identification connu des spécialistes du marketing), au cours des jours et semaines qui suivent, un pourcentage de suicides bien plus élevé que d’habitude est constaté : plus de pilotes se crashent, plus d'autres crash surviennent, plus de voitures se jettent dans les ravins, plus de psychopathes ou dépressifs en phase finale suicidaire passent à l’acte et plus de crimes barbares ou autres égorgements sont commis, y compris parfois par des gens qui n'ont rien à voir avec le mobile.

Pourquoi ce désir d'imitation ? Parce que l'être humain est mimétique, grégaire, parce qu’il a besoin de s’appuyer sur ce que les spécialistes de l’influence comme Robert Cialdini (auteur d'Influence et manipulation) appellent la "preuve sociale" ou l’imitation de l’autre pour passer à l’acte et agir lui aussi dans un sens ou un autre. Parce que l'homme est un homo mimesis qui a besoin de "faire comme l'autre" et qui se sent autorisé à faire quelque chose lorsque d'autres font pareil (ou qu'un groupe fait pareil). Il y a donc ici un phénomène de légitimation par la geste d'autrui. Cela ne crée pas de vocations sui generis, cela ne veut pas dire non plus que nous avons affaire à un simple phénomène d'imitation dénué de contexte géopolitique et idéologique, mais cela veut dire seulement que plus nos médias relaient l'action, les images, les crimes et idées du "terrorisme publicitaire", plus cela rend service aux idéologues djihadistes qui savent que le désir d'imitation va réveiller, légitimer puis donner une justification décisive au passage à l'acte des gens qui couvaient une posture suicidaire latente mais qui ne pouvaient pas passer à l'acte sans cet "exemple légitimateur". D'une manière générale, le cerveau de l'être humain, qui lui permet de vivre en groupe, car Aristote a bien dit qu'il est un "animal politique", est foncièrement mimétique, et ceci est prouvé par les spécialistes du cerveau comme de la neuro­linguistique et de la psycho-sémantique qui ont étudié les processus d'auto­légitimation de la violence par l'imitation d'une autorité "légitime".

Ce phénomène a été constaté le 24 mars 2015 lorsque le copilote allemand Andreas Lubitz, identifié comme dépressif et suicidaire, ­ provoqua le crash de l’avion de Germanwings qui coûta la vie à 150 personnes lors du vol aller entre Düsseldorf et Barcelone. Déjà, en octobre 1999, un pilote de la compagnie Egyptair avait fait crasher volontairement son avion (217 morts). Un autre crash fut délibérément provoqué le 19 décembre 1997 par le pilote du Boeing 737 du vol Silkair 185 reliant Jakarta à Singapour qui s'écrasa en Indonésie et fit 104 morts. Là aussi, les experts conclurent au suicide du pilote déprimé et criblé de dettes mais inspiré par d'autres phénomènes suicidaires­-criminels de masse.

Plus récemment, dans autre registre, le jeune Germano­-Iranien à l'origine de la fusillade à Munich n'était pas du tout un terroriste sunnite, mais un chiite converti au christianisme, plutôt intégré, très pro­-allemand, assez remonté contre les immigrés musulmans turcs et albanais qui l'avaient rendu dépressifs à force d'humiliations, agressions et rackets à l'école, et qui est d'autant plus facilement passé à l'acte que des attentats­-suicides ou crimes de masses ont été commis par des jeunes ressentimentaux ou serial killers comme le Norvégien Breikvik ou des musulmans américains dont il avait étudié les cas qui l'ont clairement inspiré.

Cela montre que le mimétisme peut réveiller tout autant des vocations déjà motivées idéologiquement que des gestes de psychopathes ou dépressifs­-suicidaires qui veulent une fin à la fois narcissique et apocalyptique sans fondements idéologiques ou religieux à leurs problèmes dont les responsables sont le genre humain et les autres, responsables de tous.

De ce point de vue, l'acte barbare salvifique­-morbide commis par des êtres haineux qui justifient leur violence par la dénonciation des autres diabolisés provoque chez certains dépressifs-ressentimentaux graves un renversement de la haine gigantesque qu'ils conçoivent envers eux- mêmes contre les autres qui doivent être emportés dans la chute finale dans un élan de rédemption et de purification-­vengeance par la mort.

Par ailleurs, si les terroristes se mettent en scène comme ils le font, c'est parce qu'ils savent que dans nos sociétés, il y a une omniprésence du phénomène narcissique-voyeuriste : on a besoin d'exister en se mettant en scène et en étant vu par les autres dans un acte "héroïque" définitif qui donne la certitude de la 'reconnaissance" et de la "notoriété". Même les terroristes obscurantistes les plus arriérés (qu'il ne faut pas sous­-estimer) connaissent parfaitement ce type de phénomène. De ce fait, notre société du spectacle et de la télé­réalité, caractérisée par le vide existentiel et la quête incessante de "live", nourrit le terrorisme publicitaire de type mimétique.

Les djihadistes de Daech ou d'autres groupes terroristes islamistes anti­-Occidentaux et totalitaires fondés sur la purification par la mort barbare et médiatique ont de beaux jours devant eux, contrairement aux autres organisations terroristes qui les ont précédées et qui ont toutes eu des limites d'objectifs et de moyens, car dans le cas présent, les chefs djihadistes appellent tous les "perdants radicaux" et psychopathes en puissance (et pas seulement les islamistes convaincus) à tuer partout tout le monde (y compris des musulmans "impurs"), de n'importe quelle façon.

Depuis que Daech a appelé à tuer les "infidèles" en les "jetant des immeubles", en "lançant des voitures sur eux", en "attaquant aux couteaux" ou même "au tournevis ou de ses propres mains", les idéologues de l'Etat Islamique, qui s'inspirent à la fois de l'ouvrage de Abou Bakr Naji, La gestion de la barbarie et de Abou Mousab al­-Suri, concepteur du "Jihad global" et auteur de L'Appel à la résistance islamique mondiale, ont lancé un phénomène viral auto­-alimenté, réticulaire, qui n'est pas prêt de s'arrêter. Cet appel au djihad global, à la fois individuel et total, va réveiller les psychopathes, haineux pathologiques et autres fanatisés en sommeil de tous les pays, et il aura plus de succès et d'adeptes que les appels de Ben Laden après le 11 septembre, car les professionnels de la publicité savent que lorsqu'un acte médiatisé implique des individus identifiables, le pourcentage de public­-cible sensibilisé est bien plus nombreux en raison du phénomène décrit plus haut de mimétisme et d'identification : si je ne peux pas m'identifier à 19 islamikazes du 11 septembre 2001 ou du 11 mars 2004 à Madrid, je peux aisément m'identifier à l'acte "publicitaire" d'une personne parfaitement identifiable, qui habite dans mon pays, qui a fréquenté les mêmes écoles, les mêmes quartiers ou les mêmes discothèques et donc qui est "proche". Nous sommes donc revenus à l'ère de la "guerre de tous contre tous", à une sorte d'âge de pierre de la violence aveugle et imprévisible qui est paradoxalement favorisé par les réseaux sociaux et les moyens modernes de communication.

A côté de l'effet Werther, il y a aussi l'effet ou expérience de Milgram : cette étude, qui date des années 1950, montre qu'un être humain se sent autorisé à commettre un acte violent ou sadique dès lors qu'une autorité morale (qu'elle soit scientifique ou religieuse) le lui permet, le dédouane, ce qui est le cas de Daech, Al­-Qaïda ou même Boko Haram, AQMI, les Tribunaux islamiques et les Shabbab somaliens qui citent tous des jurisprudences islamiques officielles qui légitiment le djihad, la crucifixion, l'égorgement, la lapidation, la prise du butin sur les infidèles, leurs enlèvements, etc. Ici, l'équivalent du professeur en blouse blanche est l'imam/ouléma en djellaba noire.