Coup d'Etat en Turquie : pourquoi les racines de la révolte de l'armée contre Erdogan sont n

Dans la nuit de vendredi à samedi, la Turquie a connu une tentative de coup d'état militaire visant à faire tomber l'actuel président Erdogan. Ayant repris le contrôle du pays, la position de ce dernier pourrait s'en trouver renforcée face à ses ennemis, dont l'imam Fethullah Güllen accusé d'être à l'origine de cette tentative de coup d'état.

Atlantico : Qui sont ces militaires putschistes qui ont tenté de prendre le pouvoir dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016 ?

Alexandre del Valle : Ces gens sont connus, et on peut même s'étonner de ne pas avoir assisté à un coup d'état plus tôt. Et ce parce qu'en Turquie coexistent deux sources du pouvoir et deux idéologies totalement opposées depuis la fondation même du pays. Premièrement ceux qui veulent que la Turquie soit le continuateur de l'Empire ottoman ; il s'agit d'Erdogan et de très nombreux hommes politiques depuis des années qui accompagnent un processus de réislamisation. Et de l'autre côté, il y a des partisans du kémalisme et de l'Etat profond (Derin Devlet), qui se revendiquent de l'héritage d'Atatürk, le fondateur de la République turque qui avait désislamisé la Turquie en allant jusqu'à transformer Sainte Sophie en musée (alors qu'il s'agissait d'une mosquée, en abolissant la charià, en interdisant le voile islamique, l'appel des muezzins en arabe dans les mosquées, en remplaçant l'alphabet arabe par l'alphabet latin et en fondant l'idéologie nationaliste sur la laïcité (Laiklik).

Ces deux pôles antagonistes de la vie politique turque ont toujours été en guerre déclarée (Atätürk dut combattre les Confréries sunnites qui lui déclarèrent le jihad quand il abolit le Sultanat et le Califat d'Istanbul) et c'est pourquoi d'ailleurs il y a déjà eu 4 coups d'Etat entre 1960 et 1997 (presque tous les dix ans, des militaires s'opposaient aux partisans de l'islamisation).

Mais depuis quelques temps, les kémalistes et les militaires les plus laïques sont sur le déclin. En jouant de façon très intelligente la carte de l'Union européenne et en se rapprochant des Etats-Unis, Erdogan le « néo-Sultan » s'est retrouvé protégé par les Occidentaux (Etats-Unis) qui ont des moyens de pressions sur l'armée turque (via l'OTAN). Et grâce à cette stratégie que j'appelle du cheval de Troie islamiste, au nom de la démocratie, le leader de l'AKP au pouvoir depuis 2002 a été capable de museler les journalistes, les militaires vieille garde, les intellectuels et militants kémalistes radicaux les plus hostiles à l'islamisme, etc. Il en a placé un grand nombre en prison et les militaires se sont sentis menacés, acculés, jusqu'au coup d'Etat manqué du 15 juillet dernier. Petit à petit, depuis les années 2000, le terreau kémaliste le plus anti-islamiste de l'armée s'est senti menacé : par exemple, quand Erdogan a fait abolir en 2005 les pouvoirs politiques du Conseil National de Sécurité (MGK, jadis commandé par un militaire), puis en acceptant que des miliaires musulmans pratiquant voire islamistes pro-AKP commencent à intégrer les rangs très laïcistes de son armée nationale, ce qui était jadis impossible. Erdogan a pu dès lors, petit à petit, en délégitimant les vieux militaires laïcistes (procès Ernegekon), réislamiser le pays.

C'est à cause de cette montée en force de l'actuel président que des kémalistes ont considéré qu'il était allé trop loin. Il lui ont d'abord reproché sa politique en Syrie, qui a été considérée stupide par beaucoup de kémalistes et militaires, qui étaient plutôt pro-Assad. Ces derniers considèrent que Erdogan a laissé rentrer trop d'islamistes syriens et palestiniens dans le pays, puis laissé prospérer leurs centres d'entraînement, de recrutement et de propagande en Turquie même, ce qui aurait généré les multiples attentats dont celui de l'Aéroport Atatürk est le plus marquant.

Sans parler des brouilles inutiles avec Israël et la Russie que certains hauts militaires n'ont pas appréciées.

Donc pour résumer, la colère exprimée la nuit dernière est liée à des conflits internes (l'histoire de l'affrontement entre kémalistes et islamistes en Turquie) et à des conflits externes, par exemple la Syrie, la relation avec Israël, avec les Russes et le soutien aux djihadistes. L'autre raison, peut-être la principale, est la dérive autoritaire de la présidence Erdogan ces dernières années.

C'est pourquoi les putschistes ont cru que c'était le moment pour faire un coup d'état, ils ont cru qu'une partie de l'opinion les laisseraient faire par ras-le-bol d'Erdogan, mais ils ont sous-estimé la capacité d'Erdogan à susciter l'adhésion auprès de la population turque et à mobiliser puis réagir. Ils ont manqué de leader, de stratégie de communication, et de légitimité.

Erdogan n'a-t-il pas agit de main de maître pendant cette nuit ? Avec son passage sur FaceTime retransmis à la télévision, n'a-t-on pas observé la maîtrise remarquable qu'il avait de ses électeurs, qui ont oeuvré à faire capoter le coup turc ?

Absolument il y a là un coup de poker, mais l'atout dans la manche étant surtout la majorité des Turcs qui ont voté pour lui et qui ne veulent pas revenir à l'époque de la dictature militaire. Le génie d'Erdogan est donc de réislamiser le pays tout en neutralisant ses ennemis naturels démocrates qui préfèrent sa présidence (qui a amené de la prospérité économique) au retour à la case militaire dictatoriale. Et c'est là où le bât blesse pour les kémalistes. Contrairement au Maréchal-Président Al-Sissi en Egypte qui avait profité d'une manifestation de 20 millions de personnes pour renverser les Frères musulmans, les militaires kémalistes avaient des chars, des hélicoptères, mais pas le peuple avec eux dans la rue. Et à l'époque de facebook, tweeter et face time, cet aspect de la guerre de la communication est crucial, voire déterminant, car la force des chars ne peut pas grand chose sans adhésion minimale des masses.

Aujourd'hui, avec des communications modernes (Facebook, Twitter, Face Time) s'il on veut faire un coup d'état, on ne peut se passer de l'appui de la population. Erdogan a été capable de rebondir après avoir il a baissé dans les sondages, notamment en changeant de cibles, en adaptant sa stratégie et ses tactiques de façon radicale, par exemple en surfant sur la haine envers les Kurdes séparatistes et l'orgueil national, Il sait donc jouer sur la fibre nationaliste et populaire. Il a aussi et surtout contribué à faire monter le niveau de vie, ce qui explique également une certaine popularité même chez les non-islamistes.

En fait, il n'a pas été particulièrement génial : il a juste profité de l'échec et du manque de légitimité de ses adversaires, qui n'étaient pas assez préparés, et qui n'avaient pas de bases solides de soutien dans le peuple. Et ajoutons que même dans l'armée, il y a plusieurs courants : un courant fidèle à Erdogan et un vieux courant kémaliste: c'est dire que même au sein de l'armée et des forces de l'ordre, ils ne contrôlaient pas tout, d'autant que la police a été purgée récemment des ennemis d'Erdogan et a joué un rôle de contre-attaque.

Le coup d'état avait donc peu de chance à réussir à long terme. Erdogan avait le soutien de la communauté internationale et d'une bonne partie de la population qui a fait barrage aux militaires, lesquels qui ne voulaient pas donner une trop mauvaise image d'eux et donc ne pouvaient jouer aux « sauveurs » de la démocratie turque tout en roulant avec leurs chars sur les foules. Ils ont donc perdu cette « guerre des représentations » du faible au fort.

Anciennement alliés, le président Erdogan accuse l'imam Fethullah Gülen d'être à l'origine de la tentative de coup d'Etat survenue ce vendredi en Turquie. Quels sont les ressorts de cette accusation ? Cela paraît-il vraisemblable ?

L'organisation de Fethullah Gülen a été l'un des artisans de l'accession au pouvoir d'Erdogan. Mais pour rester au pouvoir, et parce que c'est un opportuniste, le président turc s'est allié avec l'extrême-droite et une partie des nationalistes turcs les plus durs, notamment contre les Kurdes. Pour donner des gages à ces nationalistes qui votent de plus en plus pour lui, il a sacrifié Fethullah Gülen, considéré comme un islamiste "soft", qu'il a pu utiliser au début mais dont il n'a plus besoin aujourd'hui et dont il est en plus devenu un rival dans la politique d'islamisation. Or Fethullah Gülen, qui a créé une forme très modérée et très démocratique d'islam politique, est la bête noire des nationalistes turcs les plus durs, à tendance plutôt laïque. Pour une partie de l'opinion, Fethullah Gülen est assimilé à une sorte d'OPUS DEI musulmane qui incarne un islam politique élitiste très habile qui infiltre l'Etat, l'éducation et donc dont le pouvoir « occulte » supposé a fini par être redouté par Erdogan et sa garde rapprochée. A ce titre, le mouvement de Gülen est souvent accusé de complot en Turquie. En surfant sur cette vague conspirationniste, qui plait à la fois aux islamistes dûrs et aux ultra-nationalistes du MHP et des Loups gris, Erdogan peut ainsi séduire ceux qui ont le même ennemi que lui, mais qui ne sont pas islamistes comme lui.