François Hollande a-t-il raison de redouter une élection de Donald Trump ?

L'élection de Donald Trump "compliquerait les rapports entre l'Europe et les Etats-Unis. (...) Le meilleur service que peuvent rendre les démocrates, c'est de faire élire Hillary Clinton." a estimé le président de la République, en marge du sommet de Varsovie.

Atlantico : En marge du sommet de Varsovie, François Hollande a fait savoir son inquiétude relative à une potentielle élection de Donald Trump. Il estime que celle-ci compliquerait les relations entre l'UE, la France et les Etats-Unis. Quelles seraient effectivement les cartes les plus à même de bouger si Donald Trump était élu ?

Alexandre del Valle : Les positions de Donald Trump, en matière de relations internationales, ne sont pas si éloignées de celles de Bernie Sanders. Il ne s'agit évidemment pas de défendre Trump et ses excès verbaux, mais bien de s'intéresser à ce qu'il envisage de faire, sous réserve qu'il soit finalement en charge de son pays. Or, sur le plan international, ses positions sont très proches de la gauche radicale non-interventionniste. Trump est, en vérité, totalement aux antipodes de la politique moraliste et interventionniste des Démocrates, mais aussi de celle néoconservatrice des Républicains.

Même chez les moins interventionnistes des Républicains, Trump se démarque : il ne partage pas leur obsession anti-russe. C'est quelque chose de particulièrement important, d'autant plus que cette russophobie se retrouve chez les dirigeants des deux principaux partis.

Vis-à-vis du Moyen-Orient, il est primordial de ne pas confondre des mots de politique intérieure avec des propositions de politique extérieure. Car c'est tout à fait à l'opposé. Autant, il est indéniable que Donald Trump apparaisse comme islamophobe et intolérant quand on fait l'analyse de ses déclarations – intempestives – de politique intérieure ; autant sur le plan extérieur il demeure très opposé à l'interventionnisme. Il a déjà dit que les soldats américains n'avaient pas à aller se battre, ni en Syrie, ni en Irak, ni ailleurs sauf dans leurs stricts intérêts.

Le fait de ne pas être ennemi de la Russie – voire d'envisager une coopération sur certains dossiers – couplé à cette volonté de non-interventionnisme dans les pays musulmans (notamment) est un changement de politique extérieure radicale. Cela pourrait sans aucun doute choquer des néoconservateurs, mais il est étonnant que cela choque François Hollande… ! Un homme de gauche cohérent devrait, à mon sens, se retrouver dans la politique extérieure prônée par Donald Trump. De la même façon, il n'est pas rare au Parlement européen de voir le FN et Mélenchon se retrouver sur des questions de politique extérieure. Hollande confirme donc son interventionnisme, et que sa politique de gauche se limite aux questions sociales comme la défense des minorités. Sur le plan de la politique extérieure, cette politique ressemble à une forme de néo-impérialisme et rappelle plus l'ère Bill Clinton-Georges Bush qu'une véritable politique de gauche. Je crois, cela dit, que la déclaration de François Hollande est à remettre dans le cadre de la réunion de l'OTAN : des pays, parmi lesquels la Pologne, y ont ravivé une haine anti-russe qui habite de nombreuses démocraties occidentales, dont la France. C'est regrettable. L'ennemi principal de l'Occident n'est pas la Russie.

A l'égard de la France, de l'Europe, les changements seraient minimes. Dans les faits, Donald Trump cesserait de financer des pays qui entretiennent des relations ambigües avec le terrorisme. Mais la France a toujours été un soutien de l'Amérique, même si cela n'en a pas toujours l'air. Or, si l'Amérique devenait moins interventionniste, elle pourrait probablement s'attirer davantage d'amis dans l'Hexagone. Les milieux les plus agressifs à l'égard des Etats-Unis en France sont les milieux gaullistes, chevènementistes, souverainistes. Ils reprochent à l'Amérique son interventionnisme. Les Etats-Unis ont donc tout à gagner à cesser cet interventionnisme arrogant et fauteur de trouble.

Nous n'avons absolument aucune preuve, ni même aucun indice, de ce qu'avance François Hollande. Si Trump tient ses promesses, ce qui n'est pas sûr bien entendu, et se rapproche effectivement de la Russie, cela agacerait effectivement la Pologne, les pays Baltes et probablement même la Roumanie, dont on sait l'esprit de revanche à l'égard de la Russie. Soyons réalistes, ce ne sont pas les propos de Trump qui pourraient mettre en danger la paix mondiale. Sans oublier que de nombreux pays européens sont en faveur d'un rapprochement avec la Russie même s’ils ne peuvent pas trop le dire comme cela en raison des pressions américaines et atlantistes. Enfin, des pays dirigés par des conservateurs-souverainistes comme la Pologne, la Hongrie, etc pourraient trouver des points d'accords avec Donald Trump, quand bien même leurs politiques étrangère différerait à l’égal de de la Russie, les visions communes étant le refus du politiquement correct, le souverainisme, la politique migratoire, la lutte contre l’islamisme et le terrorisme. En fait, la politique n'est pas binaire, et un pays peut être en désaccord avec un autre, comme le sont la Pologne et la Hongrie à l’égard de la Russie, tout en étant sur la même longueur d’onde dans d’autres dossiers (sécurité, terrorisme, Europe, immigration, etc).

N'oublions pas non plus l'impact du Brexit. Si cela ne changera pas la façon dont Trump fera de la politique, il reste un élément important. Cependant, si le Royaume-Uni quitte effectivement l'UE d'ici deux ou trois ans, ce qui est encore loin d’être certain, les Etats-Unis auront besoin de renforcer le partenariat avec un Etat-relais dans l'Union. Celui-ci ne peut-être que l'Allemagne ou la France, et ceci n’a bien sûr pas échappé à François Hollande qui a raison sur ce point s’il joue cette carte. Quiconque est aux commandes des Etats-Unis aura en effet besoin d'un nouveau leader-relais stratégique au sein de l’Union européenne sur lequel s’appuyer parallèlement à l’alliance indéfectible qui unira toujours les Etats-Unis et la Grande Bretagne hors UE.

En outre, concernant le sujet de l’Union européenne menacée d’implosion, il est clair que tant du côté d’une Amérique présidée par Donald Trump que des pays comme la Pologne, la Hongrie, la France, etc, les rapports entre l'Angleterre et l’UE et donc le tremblement de terre qu’a constitué le Brexit ont obligé nos élites à prendre en compte le fait que l’Union européenne et ses institutions peu démocratiques et déconnectées des citoyens a perdu le contact avec l'opinion populaire qui se sent trahie et non représentée par l’Eurocrate tentaculaire et inefficace sans oublier le thème de l’euro et de l’immigration que l’Union européenne est accusée de gérer au plus mal et au détriment des intérêts des citoyens (mais au profit du seul monde de la finance et des eurocrates). L’Union européenne ne séduit plus, la Commission paraît lointaine et anti-démocratique. La gestion de l'immigration, l’espace passoire de Schengen qui n’arrête ni les terroristes ni les immigrés illégaux, l'Euro, tout cela représente un échec pour l’opinion publique qui regrette de plus en plus les frontières nationales rassurantes et même la monnaie nationale (Italie, Espagne, Grèce, etc). Le Brexit va donc obliger les élites nomadisées qui nous dirigent et les responsables politiques européens à se poser des questions sur comment faire en sorte que l'Europe parle à ceux qui craignent pour leur identité, leur sécurité et leur pouvoir d’achat, tous les domaines pour lesquels on accuse l’UE d’avoir lamentablement échoué. Donald Trump, pour justifier son propre positionnement, conscient que son discours anti-libre-échangiste et protectionniste rencontre des échos en Europe, pourrait s'appuyer sur tous les pays qui constatent des poussées populistes ou qui sont gouvernés par des personnalités "classées" populistes. Il va de soi que, dans cette logique, il s'appuiera sur le retour du Royaume-Uni à la souveraineté, sur des pays comme la Pologne, l'Autriche, la Hongrie, etc…

Mais avant de spéculer, il faudrait déjà qu’il arrive au pouvoir, ce qui n’est pas acceptable pour le lobby militaro-industriel et l’Establishment américain (et son « Etat profond »), et que si tant est qu’il arrive au pouvoir, qu’il applique son programme et tienne ses promesses, ce qui n’est du tout certain étant donnée son extrême versatilité électoraliste et son pragmatisme communicationnel...

André Bercoff : Le slogan de Donald Trump "Make América great again" est très révélateur de son état d'esprit. Il veut reconstruire l'Amérique comme il conçoit ses tours, ses gratte-ciels et ne regardera que les préoccupations des Etats-Unis. Il aura à cœur de défendre les intérêts de son pays comme il a à cœur de défendre ceux de sa gigantesque entreprise. Sa politique envers l'Europe et la France ne sera donc imaginée qu'en fonction des intérêts des USA. Il mènera une real politique loin des sentiments ou des amitiés.

Comparée à la politique étrangère d'Obama, il se distinguera par deux aspects très nets :

  • Donald Trump et Barack Obama ne manient pas l'art de la négociation de la même façon. Le premier n'abattra pas ses cartes en amont. Il n'annoncera jamais à l'avance ce qu'il a l'intention de faire sur la scène internationale.

  • Les relations avec Poutine seront beaucoup plus pragmatiques. Avec Donald Trump, je crois que tout est possible.

Il s'est déclaré contre toute forme d'immigration – rappelez-vous qu'il aimerait construire un mur à la frontière mexicaine. Le candidat républicain est anti-clandestin et le sera autant pour l'Europe que pour l'Amérique. Nous pouvons envisager des rapprochements avec les pays prenant des décisions qui peuvent être cohérentes avec ses propres valeurs et par conséquent opposées à l'immigration. Il pourrait par exemple se rapprocher de la Hongrie et de la Pologne. D'ailleurs, nous pouvons nous interroger sur la position qu'il aurait tenue sur la Crimée. Je ne suis pas certain qu'il aurait été en accord avec Obama.

En outre, Donald Trump met l'accent sur la puissance militaire. A travers ses discours, il accuse le fait que l'Amérique se soit dégradée dans tous les domaines, dont le militaire. Elle est aujourd'hui un pays de perdants et elle doit redevenir une nation de gagnants. Et sur ce point, il n'hésitera pas à construire l'armée la plus puissante pour ne pas avoir à s'en servir.