Daesh et la « stratégie de la sidération » (Revue des Deux Mondes)

December 15, 2015

Les djihadistes salafistes sont tout sauf hostiles à la modernité, qu’ils savent très bien « islamiser » ou plutôt « salafiser ». Ils ont une grande maîtrise des moyens de communication moderne, vecteurs de recrutement qui permettent de fanatiser à distance. L’erreur d’analyse consiste à ranger ces « djihadistes 2.0 », mondialisés et interconnectés, dans la catégorie d’« intégristes », comme s’ils étaient l’équivalent des traditionnalistes catholiques, juifs, évangéliques, témoins de Jehovah ou Amish qui n’égorgent personne. Pareille confusion empêche de définir et donc de combattre ce troisième totalitarisme, après le rouge et le brun, car les terroristes de Daesh n’invoquent les préceptes religieux que pour légitimer théologiquement leur soif de conquête et de sang. La fin politique (le califat mondial) justifie pour eux n’importe quel moyen (barbarie, manipulation, viol, pillage). Leur pragmatisme ne s’encombre ni de scrupule ni de culpabilité religieuse ou morale. Ceci explique pourquoi État islamique a intégré d’anciens cadres du régime laïque-nationaliste de Saddam Hussein et pourquoi certaines de leurs recrues venues d’Occident sont à peine musulmanes. L’alliage des réseaux sociaux, des théories conspirationnistes en vogue sur le Net et de l’hypercommunication macabre – qui terrifie les uns, fascine les autres et permet de recruter et de lever des fonds – est la marque de fabrique du « djihadisme 2.0 ».

La propagande de Daesh repose sur le processus bien connu des publicitaires de l’identification et du mimétisme, phénomènes amplifiés par l’exhibitionnisme et le voyeurisme propres à l’ère de la téléréalité. Ceci explique pourquoi dans leur guerre médiatique contre l’Occident, les djihadistes privilégient les vidéos de décapitation d’individus humiliés dont la souffrance insoutenable suscite panique et soumission mimétique. Le choc psychologique vise à inhiber toute résistance en inoculant dans le psychisme ennemi les virus de la peur et de la démoralisation (1). La stratégie de la sidération allie l’état de stupeur à une forme de fascination masochiste et morbide. Dans les temps anciens, elle a fait ses preuves (2), notamment lors des conquêtes des Huns et des Mongols. Les djihadistes modernes se réfèrent plutôt aux premières expansions arabo-musulmanes, lorsque Mahomet et ses califes rachi- doun (« bien guidés ») conquirent l’Arabie, la Perse, le Machreq, le Maghreb et l’Espagne (en 711) en quatre-vingts ans. La stratégie des moudjahidin (« combattants du djihad ») associait déjà la guerre éclair, la manipulation et la terreur psychologique fondée sur la publicité d’actes atroces. Elle a permis à Daesh de conquérir sans coup férir des villes entières (3). Comme jadis les Huns, État islamique est toujours précédé de sa réputation barbare (crucifixions, lapidations, décapitations, viols, personnes jetées du haut d’immeubles, brûlées vives ou accrochés à des crocs de boucher). Cette barbarie est ici scientifiquement mise en scène selon les méthodes de manipulation les plus efficaces. L’objectif est de : - terrifier psychologiquement les publics visés afin de leur faire perdre l’envie de combattre, même s’ils sont supérieurs en nombre ; - dissuader ex ante toute velléité de résistance en suscitant chez l’ennemi une soumission volontaire par peur et anticipation et en acculant les plus tièdes à entrer dans le rang; - capter les pulsions sadiques des psychopathes en sommeil à qui Daesh permet d’assouvir leurs fantasmes en toute légalité. Le syndrome de Stockholm antérograde généralisé L’ennemi doit être à la fois sidéré et retourné par l’alliage redoutable de la terreur psychologique, de la culpabilisation-diabolisation et de la fascination voyeuriste (4). L’Occidental qui regarde, terrifié, l’image de l’otage sur le point d’être égorgé en direct et en train de lire un message accusant son propre camp sert à relayer les griefs des islamistes qui accusent les « judéo-croisés » d’avoir « opprimé les musulmans ». Étant donné que l’accusation comporte une partie de vérité – comme toute désinformation –, à savoir la mort de milliers de civils musulmans tués par les avions anglais, américains et français (en Irak, en Afghanistan, au Mali, en Libye), nombre d’Occidentaux finissent par croire que la barbarie djihadiste n’est qu’une réaction de défense. Certains poussent la logique jusqu’à rejoindre État islamique. Pour Bruno Lussato, spécialiste de la désinformation, les sociétés occidentales repentantes sont particulièrement vulnérables au syndrome de Stockholm antérograde, expression qui décrit la peur anticipatrice d’un danger surévalué qui déclenche une soumission volontaire inconsciente. Ce syndrome participe aussi de la subjugation (mot qui provient d’une double racine, « joug » et « séduction » (5)) exercée sur l’otage (réel ou imaginaire) par son bourreau ravisseur, car l’être humain a une propension à se soumettre volontairement au joug du plus fort qui projette de l’asservir. Ce phénomène, si bien expliqué par La Boétie et par les spécialistes du comportement (6), est décrit depuis toujours dans la littérature : de l’enlèvement des Sabines de Tite-Live, où les jeunes captives s’interposent entre les ravisseurs (qui les ont violées) et leurs familles ; aux turqueries de la littérature française, qui dépeignent positivement la condition des captives chrétiennes recluses dans des harems par les barbaresques ottomans. L’hypercommunica- tion djihadiste vise donc à saper le moral de l’ennemi et permet aux djihadistes de bénéficier d’une publicité gratuite et exponentielle qui est garantie par le fonctionnement même de nos médiacraties, de l’effet multiplicateur et des réseaux sociaux. Sidération-subjugation des djihadistes recrutés en terre occidentale D’après le psychiatre Boris Cyrulnik, « ces terroristes ne sont pas des fous ni des monstres. Ce sont des enfants normaux [...] façonnés intentionnellement par une minorité qui veut prendre le pouvoir [...]. Avec une minorité d’hommes formés, payés et armés, manipulés et fabriqués, on peut détruire une civilisation [...]. L’Inquisition et le nazisme l’ont fait » (7). Tel est également le but de la stratégie de la sidération de Daesh. Le phénomène de fanatisation djihadiste est sophistiqué. Il ne touche pas uniquement des jeunes désœuvrés ou issus de l’immigration musulmane pauvre – qui réagiraient à l’exclusion ou au racisme – mais aussi des Français non-musulmans issus de milieux moyens ou élevés. Cela montre que la cause est avant tout idéologique et psychologique, comme l’ont montré Dounia Bouzar (8), spécialiste de la déradicalisation, et le psychiatre Marc Sageman, qui a étudié le cas de nombreux terroristes pour le compte de l’armée américaine (9). Les djihadistes qui recrutent sur le sol des sociétés ouvertes connaissent les lois de la logomachie. Ils opposent à une faiblesse mentale des Occidentaux repentants et désenchantés une idéologie théocratique extrêmement chargée sémantiquement dont les certitudes sont inoculées par des messages scientifiquement étudiés chez des sujets en quête de sens. Ils opposent à une société porteuse d’idées de plus en plus liquides des valeurs ou « noyaux durs » sémantiques hyperdenses, comparables à des «trous noirs» idéologiques qui happent toute représentation moins dense (10). L’erreur des Occidentaux, qui surévaluent les facteurs socio-économiques, consiste selon nous à sous-estimer cette « guerre des représentations » livrée dans le theatrum mentis, car les mots ne « véhiculent pas seulement des fragments du réel, mais des visions du monde, des jugements implicites, des systèmes de valeurs impulsés par ceux qui les ont mis en circulation, consciemment ou à leur insu » (11). La guerre des mots a d’ail- leurs toujours précédé ou accompagné les massacres ou génocides, qui sont l’aboutissement d’« enseignements du mépris » (Jules Isaac). La prétendue cause économico-sociale du processus de radicalisation Une étude menée par les experts du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) (12), qui s’appuie sur un échantillon de cent soixante familles de djihadistes interrogées, a démontré que, parmi les deux mille Français embrigadés par Daesh ou Al-Qaida, « 84 % vient de classes sociales moyennes ou supérieures, avec une forte représentation des milieux enseignants et éducatifs (50 % de ces 84 %). Le reste exerce des métiers variés, qui vont de commerçants à médecins spécialisés »... Par ailleurs, si « 80 % des familles sont athées, 20 % sont issues du bouddhisme, du catholicisme ou de l’islam ». L’étude montre que le radicalisme n’est pas l’effet des discriminations, mais, comme jadis le nazisme et le communisme, le produit d’une fanatisation idéologique dont le modus operandi emprunte aux sectes et aux mouvements totalitaires. Le rapport insiste sur la puissance rhétorique des rabatteurs, qui tissent des liens fusionnels avec leurs cibles et utilisent les mots et symboles les plus chargés de sens pour fanatiser et rendre psychique- ment dépendants. Le cas du (défunt) recruteur d’Al-Qaida en Syrie Omar Omsen (13), Franco-Sénégalais qui suscita tant de vocations, est emblématique. Omsen était spécialisé dans le montage de vidéos qui font toujours autorité sur les jeunes embrigadés. Il leur faisait habile- ment croire qu’ils allaient donner un sens altruiste à leur vie et servir une cause « héroïque ». En réalité, son message, appuyé par l’inoculation de théories du complot, visait à distiller un sentiment de persécution, à démoniser le bouc émissaire « mécréant », à couper les sujets de leur famille et de leur société, et à faire croire à l’embrigadé qu’il faisait partie d’une élite « éveillée », chargée d’une mission divine porteuse de sens et autovalorisante. Théories du complot et réseaux sociaux Comme l’a montré Dounia Bouzar, coauteure du rapport précité, l’enseignement victimaire et conspirationniste vise à désaffilier le jeune de sa famille afin d’en faire un instrument de guerre soumis à ses men- tors. Les loups solitaires sont une fable. La théorie du complot est au cœur du processus d’embrigadement, car elle permet aux fanatiseurs de persuader les jeunes qu’ils vont « découvrir la vérité secrète ». Dounia Bouzar précise que le discours sectaire est véhiculé à 98 % par Internet : « Le jeune tombe sur des vidéos qui parlent de complots, puis s’inscrit dans un groupe Facebook qui propose de lutter contre le complot », avant de rencontrer sur son réseau social un « nouvel ami » qui va l’in- citer à « rejeter le monde extérieur « sali » et à rejoindre « le monde “pur” des éveillés » (14) puis faire finalement sa hijra (« émigration ») vers État islamique ou le Front al-Nosra en Irak et en Syrie. Quant aux femmes, elles sont surtout sensibilisées à partir d’une démarche « altruiste », après avoir « affiché sur leur profil leur intention d’exercer un métier altruiste ou des photos qui attestent de leur participation à un camp humanitaire [...]. Toutes ont été abordées sur une valorisation de leur engagement pour un monde plus juste ». L’« islam pur », salafiste, est présenté comme la seule force de résistance face aux mécréants (« juifs, sionistes, franc-maçons, Illuminati, croisés ») et leurs complices (chrétiens, chiites) qui dominent le monde et « persécutent » les « vrais » musulmans. On leur explique ainsi que des superproductions (Matrix, le Seigneur des anneaux...) contiendraient des « images subliminales », et que des symboles sataniques et maçonniques seraient omniprésents tant sur les billets de dollars (pyramide illuminati) que dans les émissions de télévision, les clips musicaux, sur les paquets de Marlboro, de McDonald’s ou les étiquettes de Coca-Cola, qui comporteraient l’inscription « No Mecque » lisible à l’envers face à un miroir....  Face à cette guerre psychologique, la réponse doit être fondée sur une contre-propagande massive et sophistiquée ; une neutralisation des propagandistes, puis une stratégie de disqualification des prédicateurs-recruteurs et de leurs discours auprès de leurs propres viviers et des publics-cibles. Elle passe par une responsabilisation des médias et des réseaux sociaux, véritables caisses de résonance des terroristes. Enfin, elle implique la fin de l’idéologie masochiste de l’autoflagellation puis la promotion corrélative de valeurs patriotiques et civiques fortes, car lorsque nos élites affirment, après un attentat, que la République pratique l’« apartheid », que l’Occident est « islamophobe », que nos sociétés sont « injustes » ou que les « sionistes » sont trop nombreux dans les médias, ils légitiment la vulgate paranoïaque et totalitaire des islamistes.

 

1. Cf. Patricia Legris, « La Terreur spectacle, terrorisme et télévision de Daniel Dayan », Quaderni, n° 64, 2007, p. 129-133 ; Gérard Chaliand, l’Arme du terrorisme, Louis Audibert Éditions, 2002. 2. Cf. Nicolas Arpagian, « Internet et les réseaux sociaux : outils de contestation et vecteurs d’influence ? », Revue internationale et stratégique, n° 78, 2010, p. 97-102. 3. « Sun Tzu, préceptes tirés de l’Art de la guerre par des commentateurs postérieurs », Vladimir Volkoff, la Désinformation, arme de guerre, Julliard-L’Âge d’Homme, 1986, p. 25. 4. Voir Alexandre Del Valle, le Complexe occidental. Petit traité de déculpabilisation, Éditions du Toucan, 2014. 5. Bruno Lussato, Virus, huit leçons sur la désinformation, Éditions des Syrtes, 2007, p. 353. 6. Stanley Milgram, Expérience sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité, La Découverte, 2013 ; Robert B. Cialdini, Influence, Albin Michel, 1987 ; Robert-Vincent Joule, Jean-Léon Beauvois et Jean-Claude Deschamps, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Presses universitaires de Grenoble, 1987. 7. Bruno Béziat, « Terroristes islamistes : c’est la même mécanique que pour les nazis. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik estime que les terroristes islamistes sont volontairement façonnés selon une mécanique identique à celle qui a amené au régime nazi », Sud-Ouest, 9 janvier 2015. 8. Dounia Bouzar, Comment sortir de l’emprise « djihadiste » ?, Éditions de l’Atelier, 2015. 9. Marc Sageman, le Vrai Visage des terroristes. Psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Denoël, 2005. 10. Bruno Lussato, Virus, huit leçons sur la désinformation, op. cit. 11. Maurice Pergnier, la Désinformation par les mots, Éditions du Rocher, 2004 , p. 18-19. 12. Cf. Dounia Bouzar, Christophe Caupenne et Sulaymân Valsan, « La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes », rapport produit dans cadre du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI), 2014. 13. Sofia Fischer, « Mort d’Omar Omsen, l’“émir” recruteur de djihadistes francophones », Libération, 9 août 2015 ; Dounia Bouzar, Christophe Caupenne et Sulaymân Valsan, « La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes », op. cit. 14. Dounia Bouzar, Christophe Caupenne et Sulaymân Valsan, « La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes », op. cit. la « stratégie de la sidération » DÉCEMBRE 2015-JANVIER 2016 115://rddm.revuedesdeuxmondes.fr/archive/article.php?code=73324

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