Interview Alexandre Del Valle dans Afrique Nouvelle

January 1, 2002

 

Alexandre del Valle, auteur d'une remarquable Thèse de géopolitique à l'université de Marne-la-Vallée sur « La subversion et les réseaux islamistes en Europe », est un humaniste radical mais aussi un vrai cosmopolite ( il est issu d'une lignée d'ancêtres siciliens de Tunisie et d'Espagnols d'Oran).

Il vient de publier un excellent ouvrage, Le totalitarisme islamiste à l'assaut des démocraties, préface de Rachid Kaci, (463 pages, 22 €) dans lequel il appelle au sursaut démocratique face au délire hystérique de l'Internationale terroriste islamiste. Il collabore également à la prestigieuse revue Politique Internationale et au Figaro

Interview réalisée par Abdoulaye BARRO revue Afrique nouvelle

 

Afrique nouvelle / Selon vous, quels sont les facteurs qui ont favorisé et favorisent l'avènement de ce troisième totalitarisme que vous appelez « le totalitarisme vert » ?

Del Valle : L'intégrisme islamique est différent de tous les totalitarismes antérieurs ( brun et rouge). La conjugaison de trois éléments peuvent historiquement expliquer son apparition : la colonisation, « l'humiliation » arabe résultant du passé colonial puis plus récemment encore de la création de l'Etat d'Israël, la guerre de 67 étant un moment fondateur, et enfin la chute du Shah d'Iran en 1979 qui marque le point de départ de la révolution islamique mondiale avec l'Imam Khomeiny, quand bien meme l'imam iranien fut chiite (son exemple marquera durablement les consciences sunnites radicalisées, notamment les mouvances issues des Frères musulmans depuis toujours en contact avec les Chiites). Innovateurs en la matière, les Ayatollahs chiites iraniens réussiront un coup diabolique, celui du recyclage de la rhétorique tiers-mondiste et gauchiste, la révolution chiite iranienne ayant d'ailleurs été accomplie grace à une étoite alliance entre révolutionnaires rouge et vert et la gauche internationale ayant présenté au départ Khomeyni comme un « progressiste ». Comme le disait Khomeiny lui-même, « toute extrême-gauche est locale ». On observera le meme type d'alliances vert-rouge pour ce qui est de la cause emblématique et révolutionnaire par essence qu'est toujours la « la libération de la Palestine », vecteur de tant de fanatisations et justifications de tant de postures haineuses et terroristes. Pour le monde arabo-musulman, le désir de revanche anti-occidental et anti-israëlien deviendra donc une constante et la seule idéologie qui peut et qui va sauver l'honneur du monde c'est l'islamisme. Cependant, il faut insister également sur les facteurs endogènes pour comprendre l'avènement du totalitarisme islamiste :

- tout d'abord, outre la pauvreté, l'explosion démographique conjugué a l'exode rural, vecteur d'acculturation et de perte de repères, donc de déstabilisation. Là où il y a une explosion démographique, le prix de la vie est moins élevé. Gaston Bouthoul n'avait-il pas formulé la terrible mais si réaliste expression : « préparez Venus viendra Mars »… ? Dans les sociétés arabes elles-mêmes, l'islamisme a tant profité du sentiment de déracinement de certaines communautés rurales que de cette « baisse du prix de la vie » qui fait le lit des totalitarismes et des barbaries depuis toujours.

Afrique nouvelle / Votre livre est publié au moment où la République tente de structurer officiellement la communauté musulmane de France. Ne craignez-vous pas que vos propos ne soient instrumentalisés par certains milieux islamophobes ?

Del Valle : Il y a effectivement un risque important de voir ma thèse récupérée et dévoyée par certains courants islamophobes que je combats par ailleurs (j'ai toujours condamné les dérapages inadmissibles d'Oriana Fallaci et d'autres). Dans son immense majorité, la population musulmane de l'Europe est pacifique, mais 10 à 15 % de fanatiques constituent une vraie minorité de blocage. C'est sur elle que peut s'appuyer le totalitarisme vert. En France, on a jeté l'immigration musulmane en pâture à l'islamisme. Dire cela ne signifie aucunement « islamophobe » : Rachid Kaci, mon préfacier, ancien président de France Plus, et actuel président d'Islam et Liberté, Soheib Bencheikh, mufti de Marseille, Aziz Sahiri, vice-président d'Islam et Liberté, le grand philosophe tunisien Mezri Haddad, ou encore Mohamed Charfi en Tunisie, ne disent pas autre chose. Contrairement à Michel Houellebecq et d'Orlana Fallacci, j'ai toujours combattu deux choses : la stigmatisation des musulmans ainsi que celle de leur foi, la stigmatisation des musulmans comme communauté et comme croyants. Je le répète , les musulmans sont majoritairement tolérants. Je crois en l'homme en tant qu'humaniste et en tant que républicain. Aussi un Musulman a-t-il d'après moi parfaitement le droit d'échapper au prisme communautariste et religieux s'il le désire. Il est un etre libre et doué de raison comme les autres etres humains. J'affirme qu'en démocratie libérale, personne ne doit etre « assigné à communautés » ou réduit à la dimension « d'homo religiosus ». Les Lumières ne doivent pas etre offertes aux seuls Occidentaux sécularisés.

Afrique nouvelle / Que pensez-vous de l'attitude de l'intelligentsia arabo-musulmane en occident, notamment celle d'un jeune penseur brillant comme Tariq Ramadan, dont les œuvres et les prises de position publique ou privée ont une résonance particulière auprès de la jeunesse maghrébine issue de l'immigration ?

Del Valle : Je pense que Monsieur Tariq Ramadan mène un combat sincère. Son passé de militant humanitaire en Afrique et ailleurs puis sa popularité auprès des jeunes qui trouvent en lui réconfort et soutien le prouvent. Mais j'estime qu'il ne s'exprime pas au nom d'un islam moderniste et républicain, mais au nom d'un islam salafiste soit disant réformiste en réalité radical et intégriste mais masqué derriere un vernis « progressiste », ambiguité que met parfaitement en lumiere le frère du terroriste français Zacharias Moussawi, dans son dernier livre. L'islam que Tariq Ramadan défend n'est rien d'autre que celui des Frères Musulmans, c'est-à-dire celui de son grand-père Hassan El Banna, un Islam conquérant, rétrograde, intolérant, politique, mais surtout subversif. Il est l'homme qui continue l'œuvre de son grand-père, même si évidemment il s'en défend. Il est adepte d'un islam qui prône un communautarisme et qui rejette les valeurs laïques et séculières en poussant les jeunes musulmans vers une sorte de « ghetto volontaire » que j'ai également nommé « l'apartheid communautariste ». N'oublions jamais que l'organisation des Frères Musulmans qui prétend etre « pacifique » et « réformiste » en Occident soutient le terrorisme islamiste en Palestine et en Tchétchénie. Relisons seulement les écrits d'Hani Ramadan justifiant la lapidation et le Jihad, ceux de Youssef Qardhawi conseillant aux hommes de battre leurs femmes ou justifiant l'esclavage et la supériorité des Musulmans ou encore ceux de l'autre grand idéologue mondial des Frères musulmans avec Qardhawi qu'est Al-Jazairi, lequel exorte les Musulmans du monde entier à « tout mettre en œuvre pour se procurer tout type d'armement puis à s'entrainer à la guerre, y compris au détriment de la nourriture et des vetements » en vue d'accomplir le devoir du Jihad, afin que l'islam triomphe partout de gré ou de force…

D'après d'autres musulmans éclairés, même les plus belles causes ne justifient point l'assassinat d'innocents. Ni le drame irakien ni le sort difficile des Palestiniens ne justifient la barbarie des « islamikazes ». Par comparaison, a-t-on déjà vu les Arméniens et les Tibétains employer les mêmes méthodes que les terroristes islamistes ? Et bien non ! Ces peuples, bien que dominés et humiliés eux aussi au moins autant que les Palestiniens, ont toujours choisi une opposition pacifique. On peut d'ailleurs se poser la question suivante : pourquoi la gauche internationale a-t-elle « préféré » la cause palestinienne à toutes les autres causes des autres peuples opprimés, sans terre, etc ? Pourquoi ceux qui fustigent si violemment Israel ne fustigent presque jamais les émirs saoudiens, koweitiens, les fascistes turcs qui n'ont jamais reconnu le génocide arménien, la Syrie qui occupe le Liban encore bien plus que ne l'a occupé Israel, les dictatures sanguinaires de Chine, d'Amérique latine, de Corée du Nord ou meme d'Indonesie ? Pourquoi une telle selectivité dans l'indignation ? Tout comme l'extreme gauche mondiale, les terroristes islamistes ont bel et bien instrumentalisé la cause palestinienne et mis de l'huile sur le feu du conflit israelo-palestinien avec l'islamisation de la seconde Intifada, laquelle a elle meme trouvé un nouvel echo au sein de toute l'extreme gauche anti-sioniste radicale partout dans le monde. Et, la surmédiatisation correlative de cette cause en Europe vise à faire admettre l'absurde et pervers syllogisme suivant : en persécutant les « nouveaux Juifs » que sont les Palestiniens, Israël peut être aussi un « Etat fasciste », « raciste » et « nazi » et les Juifs sionistes sont de même nature que les nazis. Ainsi, on aboutit à la banalisation de la Shoah vécue comme la mauvaise conscience de l'Europe chrétienne et finalement comme ni plus ni moins dramatique que la Catastrophe palestinienne…

Afrique nouvelle / Est-ce vrai que la notion de croisade est parvenue à la conscience chrétienne par une contamination islamique ?

Del Valle : Historiquement les catholiques ont justifié la croisade comme la juste riposte à la conquête islamique de la Chrétienté. L'obsession paranoïaque de Ben Laden et de ses acolytes, c'est de rétablir le Califat, la Oumma. L'abolition du Califat par les Turcs, notamment par Mustapha Kemal est interprétée comme le résultat d'un « complot judéo-maçonnique ». Les grands nationalistes musulmans post-coloniaux éclairés, tels que Kemal et Bourguiba, sont considérés comme des « traîtres » à la cause islamique. Pour les Islamistes, il s'agit prioritairement de rejeter le modèle de l'Etat-Nation occidental, de se décoloniser intellectuellement, de se libérer « islamiquement » après s'etre décolonisés tout court, bref, reconstituer la mythique Oumma al islamiyya en rétablissant le Califat.

Afrique nouvelle / Partagez-vous le point de vue du philosophe et écrivain tunisien, Abdelwahhab Meddeb selon lequel le malheur de l'islam actuel est dans « l'oubli des audaces qui, dans sa propre tradition, auraient pu l'acclimater aux conditions de la modernité et de notre monde actuel » ? Plus précisément, d'où viennent, selon vous, les malheurs actuels de l'islam ?

Del Valle : Le drame du Tiers-monde en général et de l'islam en particulier a été très bien formulé par Yves Lacoste dans son célèbre ouvrage, La géographie du sous-développement : « les premiers responsables du colonialisme et des malheurs des pays en voie de développement, ce sont les colonisés eux-memes, souvent « colonisés volontaires », qui a tendance à oublier ses propres responsabilités a force d'incriminer les seuls colonisateurs extérieurs. Aussi le refus total et quasi pathologique de toute allogénéité colonialiste constitue l'un des drames les plus actuels de l'islam. La religiosisation du monde islamique est présentée comme la seule alternative face à l'humiliation allogène que serait l'héritage colonial occidental ; en clair, une sorte de rhétorique creuse de ressentiment. Cette attitude qui consiste à se conforter dans un misérabilisme paranoïaque et victimiste qui empeche de se rendre compte que si les peuples arabes et africains ne décollent pas, c'est surtout parce qu'ils se disent toujours que tout ce qui leur arrive, c'est la faute de l'Occident, du colonisateur ou de l'impérialiste, du mechant occidental. Or, si je suis persuadé que tout est la faute du colonisateur ou de l'impérialiste, je ne fais finalement rien pour me développer. Ainsi aboutit-on à une déresponsabilisation totale fondée sur le refus de toute autocritique. Le complexe du colonisé permet d'échapper à cette autocritique pourtant nécessaire et salvatrice. La meilleure attitude consisterait plutôt à se dire : développons-nous et trouvons nos propres ressources de manière positive.

Afrique nouvelle / Enfin, pour conclure cet entretien, quel avenir envisagez-vous entre l'Europe et le monde arabo-islamique ?

Del Valle : Franchement, l'avenir risque de plus en plus d'être conflictuel, non avec l'islam périphérique, quoi que celui-ci soit en train de se radicaliser lui-aussi comme on le voit en Indonésie, mais avec l'islam arabe et turc. Bien sûr, dans le monde arabe, de bonnes volontés peuvent conjurer ce spectre. On vient de le voir tout récemment avec l'Organisation du IXème Sommet de la Francophonie à Beyrouth, une première en terre arabe. Mais ma plus grande inquiétude, c'est de voir que pour certains Européens, les bonnes relations euro-islamiques doivent passer par ce que j'appelle le nouveau sacrifice d'Israël. L'exclusion de l'Etat d'Israël ne peut être en aucun cas le prix à payer pour l'entente euro-islamique. Ce serait triste, ce serait grave et inacceptable. Par ailleurs, l'évolution de plus en plus néo-islamiste, ultra-nationaliste et néo-ottomane de la Turquie, de moins laique et de moins en moins kémaliste, hélas, constitue un danger d'une gravité supreme. Car avec la réislamisation fondamentaliste de la vie politique turque (voir élections de début novembre 2002), c'est tout l'islam du monde turcophone, très lié à la mère patrie, puis l'islam caucasien, balkanique et ex-ottoman, qui risque d'etre contaminé par le totalitarisme vert, quand bien meme l'on tente de nous expliquer qu'il existe une différence entre Islamo-fondamentalistes « modérés » et islamiste « durs ». Existait-il un « nazisme modéré », un « stalinisme soft », un « fascisme à visage humain ». La notion « d'islamisme modéré » est aussi saugrenue. Elle empeche seulement un peu plus de se mettre à l'évidence : le monstre néo-totalitaire de l'islamisme est en marche partout, et les Musulmans en sont plus que jamais les premières victimes : pensons seulement au sort des femmes et des minorités lorsque les Islamistes turcs ou marocains, récemment sortis victorieux des élections, seront parvenus à atteindre leurs objectifs… Là est la vraie victoire posthume de Khomeiny et de Ben Laden. Et l'Occident continue à trouver des circonstances atténuantes aux fascistes verts, comme si les Lumières étaient réservées aux seuls Occidentaux et comme si l'obscurantisme religieux était le seul horizon acceptable pour les peuples musulmans !

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