Islamisme et communautarisme : une stratégie de conquête


Source : Revue Conflits actuels : mai-2001 (revue universitaire de géopolitique, de polémologie et d'histoire contemporaine de la Sorbonne).

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Dans le cadre de la stratégie de conquête élaborée par les organisations islamistes agissant sur le sol européen, les thèmes du communautarisme et du multiculturalisme (ou de la « société multiculturelle ») sont devenus ces dernières années des leviers de mobilisation majeurs des masses musulmanes que les Islamistes escomptent « réislamiser », encadrer, et, en fin de compte, instrumentaliser. Ici, le discours communautariste a pour fonction de justifier un certain nombre de revendications fondamentalistes conçues dans le but de d'empêcher les communautés musulmanes issus de l'immigration de s'intégrer aux sociétés non-musulmanes d'accueil considérées comme « impies », la non-intégration de ces communautés étant considérée comme la condition sine qua non de leur réislamisation ou de leur maintien dans la « Oumma » islamique.

Ainsi, au nom d'une critique de « l'Etat jacobin » centralisé et de « l'intégrisme laïcard », et grâce à une rhétorique « victimiste » assimilant la laïcité républicaine « orthodoxe » au « racisme », à « l'exclusion » ou même à « l'islamophobie», les Islamistes sont parvenus ces dernières années à faire admettre le communautarisme islamique - et l'atteinte aux principes d'égalité des sexes, puis la revendications de véritables « droits d'exceptions » ou « d'immunités territoriales » mettant à terme l'unité et l'intégrité de la République en danger - comme la seule alternative à « l'intolérance autochtone », une variante post-moderne du « droit à la différence » prenant en quelque sorte acte de la globalisation et de l'effacement de l'Etat national au profit d'un différentialisme néo-tribal que décrit parfaitement l'ouvrage d'Alain Minc « Le monde est ma tribu».

Le Communautarisme : instrument privilégié de la stratégie de conquête des organisations islamistes en Europe

Comme l'a récemment dénoncé la démographe Michèle Tribalat, spécialiste des questions d'Islam et d'immigration, à l'occasion de sa démission en décembre 2000 du Haut Conseil de l'Intégration, qu'elle accuse de céder aux revendications islamistes, l'Etat républicain a amorcé ces dernières années une mutation communautariste dont on ignore encore quels seront les effets à long terme, mais qui fait incontestablement le lit des organisations islamiques fondamentalistes, au détriment, à long terme, du processus d'intégration des populations musulmanes de France. « Le rapport du HCI sur « l'islam dans la République » est totalement angélique, explique Mme Tribalat, il reflète bien le point de vue d'une certaine élite en quête permanente de victimes (...). Aujourd'hui (...), l'idél-type de la victime , est incarné par les Musulmans. (...). L'islam introduit des processus communautaires contraires à la mission et aux valeurs promues théoriquement par l'institution, telle que l'égalité entre hommes et femmes et la liberté de conscience : des pressions sont exercées sur les membres de la communauté qui ne suivent pas. L'exemple typique, ce sont les revendications en matière de voile, de rupture de jeûne, de respect des pratiques alimentaires »[1].

Inconnues avant 1989, les différentes « affaires du voile » et autres manifestations spectaculaires de l'ascension des mouvances islamistes en France, remettant parfois radicalement en cause les valeurs fondamentales des sociétés d'accueil européennes, sont nées d'un double phénomène socio-politique et communautaire : la rencontre, à partir de la fin des années 80, du phénomène islamo-fondamentaliste, lui-même lié à la vague de fond mondiale (révolution Khomeyniste, Moujahidines afghans, pétro-dollars saoudiens, etc) et du mouvement « beur » et « antiraciste » (SOS racisme, MRAP, France Plus, Voix de l'islam, JRE, Jeunesse révolutionnaires trotskystes, etc). Année charnière, 1989 fut marquée par le réveil de l'Islam de France, de plus en plus encadré et contrôle par les mouvances fondamentalistes et islamistes, dont l'objectif numéro un était de compromettre l'intégration des communautés musulmanes issues de l'immigration.

C'est en fait à partir de l'événement fondateur des lycéennes voilées de Creil (1989) que le mouvement « beur » évolua en partie vers l'islamisme, les cas du « gang de Roubaix », du « réseau Chalabi » ou du groupe terroriste dirigé par le jeune beur Khaled Kelkal, instrumentalisé par le GIA algérien, n'étant que les manifestations les plus extrêmes et marginales d'un phénomène profond de réislamisation fondamentaliste d'autant plus redoutable qu'il s'accompagne paradoxalement, le plus souvent, d'une certaine « paix sociale » qui séduit nombre d'élus locaux et milieux associatifs beurs tentés de « pacifier» les « banlieues chaudes » au moyen du communautarisme islamiste.

A partir de 1989, Harlem Désir, leader de SOS Racisme, derrière Danièle Mitterrand, Cheikh Tejini Hadam, alors recteur de la Mosquée de Paris, ou encore le français converti Daniel Youssouf Leclerc - aujourd'hui à la tête du Bureau de l'Organisation de la Ligue Islamique Mondiale (BOLIM= Arabie Saoudite) -, fait prendre un virage à 180 degrés au mouvement beur « antiraciste », troquant son laïcisme initial d'essence socialo-trotskiste (Julien Dray) contre le communautarisme musulman, nouvelle version du « droit à la différence ». Depuis lors, la figure médiatique d'Harlem Désir, qui cessa de faire l'unanimité au sein d'SOS-racisme, a connu une baisse considérable de popularité auprès des populations issues de l'immigration, lesquelles reprochaient non sans raison aux organisations « antiracistes » d'instrumentaliser les Beurs à des fins politico-électorales.

Aussi les « Jeunes beurs » des banlieues, qui préfèrent à ce terme, selon eux politiquement orienté et dévalorisant, celui de « Jeunes musulmans » ou « Musulmans », se reconnaissent aujourd'hui plus volontiers dans des organisations religieuses islamiques explicitement communautaristes et fondamentalistes, comme l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF, lié à l'organisation islamiste internationale des Frères musulmans) ou l'Union des Jeunes Musulmans (idem), très implantée dans la région lyonnaise. De leurs côtés, nombre d'anciens militants « antiracistes » et beurs ont cru bon de rallier le mouvement associatif islamique et ont substitué au discours sur l'intégration et la laïcité républicaine celui sur le « droit à la différence » dans sa version communautariste confessionnelle et multiculturaliste. La première affaire du foulard (octobre 1989) avait d'ailleurs été ainsi immédiatement récupérée par SOS Racisme et le Mouvement contre le Racisme, l'Antisémitisme et pour la Paix (MRAP), qui avaient invoqué le supposé « racisme » et « l'intolérance » des opposants au port du foulard dans les lieux publics. Nous reviendrons plus loin sur l'extrême confusion méthodologique et philosophique née de l'introduction de rhétoriques disqualifiantes - fondées sur la victimisation instrumentale du phénomène islamique - dans le débat sur le communautarisme et le fondamentalisme, débat de facto esquivé puis occulté puisque neutralisé par le tabou incapacitant de « l'antiracisme » médiatique.

Aussi les organisations islamiques ont-elles adopté, depuis, une rhétorique « victimiste » et déclenchent-elles régulièrement des scandales médiatiques pour lever les réticences « naturelles » des sociétés d'accueil vis-à-vis d'une offensive fondamentaliste qui risque de mettre en danger la cohésion nationale, puis substituer à celles-ci un sentiment de culpabilité. En fait, les revendications communautaires qui visent à enrayer l'intégration et à fragmenter la nation - buts inavouables publiquement - étant présentées comme des réponses réparatrices face à « l'intolérance laïcarde», le jacobinisme, « l'islamophobie », etc, dans cette stratégie de communautarisme revendicatif à dimension expiatoire inconsciente, les différentes « affaires du voile » islamique ou autres « affaires Rushdie » peuvent être analysées comme des épreuves de force, ainsi que l'explique le politologue algérien Slimane Zéghidour dans son ouvrage Le voile et la bannière (Pluriel, 1990). Elles constituent de véritables opérations médiatiques de subversion, des opérations de provocation visant à acculer les pouvoirs publics à céder aux revendications fondamentalistes dans le but « d'apaiser » les communautés musulmanes victimisées et risquant de « réagir » violemment « face au racisme ». Soufflant sur les braises du mécontentement et du sentiment collectif de persécution entretenu dans un premier temps par les mouvements beurs « antiracistes » politiquement orientés précité, les propagandistes islamistes, souvent liés à des organisations fondamentalistes étrangères, imprudemment autorisés par les pouvoirs publics à encadrer et - de facto - à fanatiser nombre de jeunes musulmans, suscitent le mécontentement et le radicalisme de ces derniers en imputant tous les malheurs des Vrais Croyants à une supposée hostilité intrinsèque des « Infidèles ».

Par cette stratégie « victimiste », dénoncée par Michèle Tribalat, les organisations islamistes opérant en Europe sont parvenues ces dernières années à attirer sur leurs positions un nombre considérables de jeunes beurs, voire même de jeunes « Français de souche » ou « blacks » des banlieues, dont le sentiment de révolte et la situation de précarité sociale constituent des puissants leviers de réceptivité du discours fondamentaliste islamique. Fascinés par le charisme d'un Tariq Ramadan, les exploits sportifs de célèbres champions beurs comme Jamel Bourras ou français « Blacks » convertis comme le basketteur Olivier Saint Jean, tout deux membres de l'organisation fondamentaliste UOIF (voir infra), les jeunes Musulmans néo-fondamentalistes de France se perçoivent de plus en plus comme une communauté à part, une « nation musulmane » dans la nation, sur le modèle communautariste anglo-saxon tant médiatisé et popularisé par les médias (aspect « américain » donc « branché » du communautarisme).

La prédominance d'organisations islamistes fondamentalistes : genèse et levier de la dérive communautariste

Contrairement à une idée reçue, le communautarisme musulman, dominé par les positions radicales des mouvances islamistes, n'est pas le résultat d'une réislamisation spontanée des jeunes immigrés ou fils d'immigrés musulmans installés en Europe et au départ souvent devenus totalement étrangers à leur propre culture islamique originelle. Cette réislamisation fondamentaliste et cet encadrement croissant des communautés musulmanes d'Europe par les structures islamistes rentre en fait dans le cadre d'une vaste stratégie de conquête mise au point par les quatre grands pôles de l'exacerbation islamiste dans le monde : premièrement, l'Arabie saoudite et les institutions islamiques qu'elle contrôle directement (Organisation de la Conférence Islamique OCI, mouvements wahhabites, Centres islamiques européens, Assemblée mondiale de la Jeunesse musulmane - WAMY -, Bureau de l'Organisation de la Ligue Islamique (« Rabitat »)ou BOLIM dont le converti Youssouf Leclerc, ancien Président de la FNMF, est aujourd'hui Président de la section française etc.) ; deuxièmement le « pôle indo-pakistanais » (Pakistan, islam indien, etc) et les organisations qui lui sont rattachées : Congrès du Monde Musulman, mouvements déobandis, soufisme fondamentaliste barelvi, mouvement piétiste-fondamentaliste Tabligh (où Khaled Kelkal avait été formé), le plus influent en Europe ; Jama'àt-i-islami, etc; troisièmement les différentes sections nationales de l'Organisation mondiale des Frères-musulmans (dont l'UOIF, UJM dépendent en France ; l'UOIE au niveau européen, UOII et UCOII en Italie, etc; quatrièmement l'islam turque, quant à lui trop souvent sous-estimé et représenté, en Europe, tant par l'islam orthodoxe d'Etat (en dépit de la « laïcité » de la Turquie) contrôle par la Diyanet (direction des Cultes du Ministère de l'Intérieur relayée par les Consulats en Europe, financée par la Ligue Islamique Mondiale saoudienne) que par l'organisation islamiste turque proche des Frères musulmans, le Milli Görus, filiale du parti Fasilet Partisi de Necmettin Erbakan (ex-Refah partisi).

Dans cette stratégie d'islamisation de l'Europe et de la France, l'Arabie Séoudite, réputée « amie de l'Occident », mais adepte de l'islam le plus obscurantiste qui soit, joue un rôle fondamental. Riyad est ainsi à l'origine de « l'Institut de formation des Imams d'Europe » établi à Saint Léger-du-Fourgeret (Château-Chinon). Preuve de la collaboration entre différentes mouvances fondamentalistes, cette « université islamique » a été confiée à la branche française et européenne de l'Association des Frères musulmans, probablement la plus « autochtonisée » des structures islamistes, représentée dans l'Hexagone par l'Union des Organisations islamiques de France (UOIF) et en Europe par l'UOIE. Officiellement, l'islam séoudien est présent en France et dans la plupart des capitales européennes à travers les « Centres islamiques » et mosquées qu'il contrôle (Grande Mosquée de Lyon, Centre islamiques de Genève, Rome, Londres, Madrid, etc).

« Le succès d'une minorité musulmane est de devenir, un jour plus ou moins lointain, une majorité. Ce phénomène se fait non pas par la force, mais par un effet d'assimilation réciproque entre la majorité non-islamique et la minorité islamique, la majorité acceptant petit à petit la morale et la religion islamiques et finissant par s'identifier à l'islam », écrit le saoudien Ali Kettani, Directeur de la fondation islamique pour la science, la technologie et le développement dans une brochure, L'Islam aujourd'hui, largement diffusée en France et en Europe [2] à l'usage des immigrés musulmans et des convertis.

Largement inspirées des propositions saoudiennes, de celles des Frères-musulmans ou de l'expérience des organisations islamiques britanniques, qui ont depuis des années obtenu satisfaction sur certains points mentionnés ci-après et dont les Musulmans français s'inspirent, les principales revendications des organisation musulmanes de France et d'Europe sont les suivantes, 1/ droit de créer des écoles libres islamiques privées ou sous contrat ou, à défaut, introduction de cours de religion dans les écoles publiques;

2/ reconnaissance des règles islamiques en matières de statut personnel et d'état civil : mariage religieux musulman, répudiation, polygamie, héritage, cimetières ou carrés musulmans séparés ;

3/ quotas dans l'Administration pour l'embauche de Musulmans,