Genese Et Actualite De La "Strategie" Pro-Islamiste Des Etats-Unis

Depuis la fin des années soixante-dix, les États-Unis ont, indirectement ou directement, involontairement ou volontairement, soutenu des mouvements islamistes, principalement sunnites. Ce constat peut surprendre, si l'on se réfère aux raids américains contre des bases terroristes d'Oussama Bin Laden durant l'été 1998, eux-mêmes consécutifs aux attentats anti-américains perpétrés le 7 août à Dar es-Salam et Nairobi. Washington a en outre déclenché depuis plusieurs années une croisade médiatique et levé des embargos contre la Libye, l'Iran, et le Soudan, États appartenant au courant le plus révolutionnaire de l'islamisme. Mais c'est cet aspect révolutionnaire et réformiste, bien plus que le fondamentalisme religieux en tant que tel, qui déplaît à Washington. Car les États-Unis ont pour priorité de conserver une emprise sur les réserves d'hydrocarbures du Moyen-Orient. Il s'agit par conséquent de contrarier les mouvances les plus modernistes (Irak) et révolutionnaires (Libye, Iran) de l'islam, désireuses d'échapper à "l'impérialisme économique" américano-saoudien, et de s'appuyer sur les régimes les plus conservateurs (souvent fondamentalistes) dépendants de l'Occident, afin de renforcer la présence des sociétés américaines dans ces zones. Ceci permet de comprendre pourquoi Washington a soutenu, depuis les années 70, des mouvements islamistes sunnites allant des Frères musulmans syriens aux Taliban afghans et à la Gamaà égyptienne, en passant par le FIS, les Islamistes bosno-albanais, sans oublier les Wahhabites saoudiens, précurseurs et financiers de la mouvance islamiste sunnite. Les "atlantistes" européens devraient donc prendre conscience que les Américains, s'ils ne sont pas des "ennemis", n'en défendent pas moins avant tout - et cela est légitime - leurs intérêts propres, y compris lorsque la défense de ceux-ci passe par des alliances tactiques avec des régimes que les valeurs de la nation américaine semblent condamner et qui menacent les Etats européens.

Après avoir démontré comment le réveil islamiste a tout d'abord été encouragé par la traditionnelle diplomatie "confessionnaliste" anglo-saxonne, intensifiée par les États-Unis au cours de la guerre froide, afin d'affaiblir l'URSS par la constitution d'une "ceinture verte", nous verrons que la chute de l'Union soviétique n'a pas vraiment conduit Washington à remettre en question son soutien à différents mouvements islamistes. Dans le cadre d'une guerre économique opposant l'Amérique et l'Europe, Washington est parfois tenté de tabler sur le "choc de civilisation" qui oppose en fait plus l'Europe que les États-Unis (notamment en Asie centrale et en Afrique) aux nations musulmanes, en vertu d'un passé colonial qu'elles n'ont pas encore pardonné à l'Europe et qui serait utilisé, côté américain, pour évincer d'Orient et d'Afrique les anciennes puissances coloniales européennes.

STRATEGIE DES "VENTRES-MOUS" ET ISLAMISME

Depuis la chute du Mur de Berlin, la communauté d'intérêts géopolitiques et idéologiques qui unissait l'Amérique et l'Europe occidentale face au bloc soviétique semble être devenue en partie caduque. Certains, comme l'amiral Lacoste , affirment que les États-Unis sont "entrés en guerre" contre le Vieux Continent. Une guerre commerciale dont le but est de réduire à néant la puissance du concurrent européen. Pour conserver le plus long-temps possible son hégémonie mondiale, l'Amérique consolide ses positions dans les régions riches en ressources naturelles où sa supériorité technologique demeure irrattrapable (Amérique du Sud, Moyen-Orient, Afrique) ou bien dans les zones de civilisation occidentale riches où la culture américaine a été intégrée à l'identité nationale et où la capacité de consommation des produits américains est très élevée. Washington renforce donc son emprise sur les deux principaux "ventres-mous" stratégiquement vitaux du monde : l'Europe et le continuum musulman moyen-oriental et nord-africain. La vulnérabilité de l'Europe vis-à-vis de l'Amérique est flagrante, le Vieux Continent étant pour l'heure dépourvu d'autonomie et d'unité stratégiques et de plus en plus "américanisé" sur le plan culturel et psycho-affectif. Celle du monde musulman est au moins aussi considérable. D'après les stratèges américains en effet, le bloc islamique est vulnérable du point de vue philosophique et technologique, car la doctrine de l'islam orthodoxe, figée depuis le XIe siècle, maintient les peuples musulmans dans le fixisme et condamne à l'échec les tentatives de modernisation entreprises par des régimes "éclairés" depuis le début du XXe siècle ( salafiyya, kémalisme, jadidisme, nationalisme arabe, révolution blanche du Chah d'Iran, etc.). Disposant de ressources naturelles considérables, le monde musulman est censé devenir, d'après les Américains, un marché de consommation d'un milliard de personnes. Mais il demeure incapable d'acquérir une autonomie politico-militaire et économique, faute de progrès technologique et d'une volonté réelle, de la part des chefs d'État musulmans, de faire primer la liberté d'expression et la raison - dans tout ce que l'exercice de celle-ci implique - sur la loi islamique. Les États-Unis savent que les jeunes nations islamiques détentrices de richesses naturelles ont besoin de la technologie occidentale pour pouvoir les exploiter. En quête de nouveaux contrats d'exploitation des réserves d'hydrocarbures, ils se rapprochent des régimes nationalistes et islamistes d'Asie centrale, exploitant l'hostilité souvent "revancharde" des peuples musulmans envers leurs anciens maîtres russo-européens. À la fin du XIXe siècle, la Grande-Bretagne, inspiratrice de la diplomatie confessionnelle des Américains, avait soutenu les Frères musulmans dès leur création par Hassan al-Banna en 1928, pour contrer les nationalistes du parti Wafd, ainsi que la Muslim League et le Jamaat i-islami dans les Indes, afin de diviser le camp anti-colonialiste, ce qui aboutira à la création, en 1947, du Pakistan islamique. Cette stratégie permettra de faire échec aux mouvements réformistes et nationalistes, adversaires des panislamistes de l'époque. Elle contribuera également à compromettre le développement scientifique et économique du monde islamique, prisonnier de préceptes religieux archaïques. Parfaits héritiers d'Albion, les Américains feront de même en consolidant le pouvoir des Wahhabites dans le Golfe. À la tête du plus riche État islamique du monde, bénéficiant de la manne pétrolière, l'Arabie Saoudite portera cette fois-ci un coup fatal à l' aggiornamento de l'islam.

L'Arabie Saoudite : épicentre du séisme islamiste dans le monde

Les islamistes, écrit Yves Lacoste, doivent une grande partie de l'influence qu'ils exercent dans l'ensemble des pays musulmans aux moyens financiers que leur donne la dynastie saoudienne depuis l'époque où il lui importait de contrer les thèses nassériennes de l'unité arabe par l'exaltation d'un projet plus flou et plus lointain, donc moins dangereux, celui de l'unification de tous les musulmans (...). D'où le financement par l'Arabie Saoudite des mouvements fondamentalistes avec l'aval des États-Unis pour lesquels il s'agissait d'un antidote à la subversion communiste . Craignant d'être contraint de partager avec les pays arabes frères le fruit de la rente pétrolière au cas où le nationalisme arabe socialiste s'étendrait, le royaume saoudien apportera, à partir des années 70, une aide considérable aux mouvements islamistes sunnites. Les piliers de l'aide aux mouvements islamistes, furent d'une part l'organisation Rabitat ul-alem el-islami fondée en 1963 et qui recevait des fonds de l'Aramco et d'autre part les consortiums des banques islamiques, dont Fayçal-Finance et El-Baraka. Cette aide fut amorcée dans les années 80. Depuis l'effondrement de l'Union soviétique et la guerre du Golfe, elle vise surtout à contrer l'influence de la révolution iranienne . En Égypte, le rôle des Saoudiens dans le développement de l'islam radical se fit sentir dès les années 70, période au cours de laquelle Anouar El-Sadate, lui-même ancien Frère musulman, arrive au pouvoir et entame les premières négociations avec les islamistes et les Séoudiens. Réfugiés en Arabie Saoudite pendant l'épopée nassérienne, les Frères musulmans égyptiens reviennent alors des pays du Golfe armés de pétrodollars qui leur serviront à renforcer leur influence dans la société égyptienne. C'est également dans les années 70 que le prix des hydrocarbures augmentera suite à la guerre d'octobre 1973, une hausse du cours du brut provoquée par les pays arabes producteurs de pétrole mais également par les sociétés pétrolières américaines. Ceci aura pour conséquence l'enrichissement considérable des pays musulmans producteurs, notamment l'Arabie Saoudite - dont les revenus annuels sont passés, entre 1973 et 1978, de 4,35 à 36 milliards de dollars - qui investira une grande partie de ses rentes dans la promotion de l'islam hanbalite, celui dont s'inspirent les islamistes sunnites et les wahhabites. Le lit de l'islamisme sera par conséquent préparé dans un premier temps par la promotion d'un islam fondamentaliste dont l'introduction au sein des législations des États musulmans sera la condition sine qua non de l'aide au développement. La quasi totalité des réseaux islamistes implantés au Proche-Orient, en Afrique et en Occident, seront ainsi financés par l'État saoudien et par le biais d'institutions islamiques internationales qu'il contrôle : l'Organisation de la Conférence Islamique (créée en 1970), la Ligue islamique mondiale (ONG aux objectifs missionnaires, créée en 1962), et surtout les holdings et banques saoudiennes, tels les groupes Fayçal Islamic Bank, Dar el-Mal, Dellah el-Baraka, etc . Après la chute du Rideau de fer, et surtout à la suite de la guerre du Golfe, l'aide saoudienne directe aux mouvements islamistes diminua significativement, les islamistes ayant fustigé la position pro-occidentale de l'Arabie Saoudite. Mais il ne s'agit que de l'aide publique officielle. Il ne faut pas oublier que la stabilité intérieure de la monarchie saoudienne repose sur l'alliance entre l'établissement religieux wahhabite (représenté par le Cheikh Ibn-Baz), et la dynastie des Séoud. Or " l'établissement religieux a déjà fait ses concessions en tolérant le rapprochement poussé entre le régime et l'Occident. En contrepartie, l'autorité religieuse n'est pas prête à accepter de rompre le financement destiné aux mouvements islamistes proches d'elle " . Concernant l'aide publique indirecte, l'Arabie Saoudite et le Koweït continuent de financer des organisations islamistes dans le monde entier à travers des sociétés-écrans : Conseil de la Bienfaisance islamique, Beit el-Zakat (Maison de la Charité), Association de la Réforme islamique, etc. " L'Arabie Saoudite n'a plus de budget consacré au terrorisme. Mais les 4 000 princes qui dirigent le royaume financent au coup par coup les mouvements islamistes, comme autrefois on achetait des indulgences " , explique Xavier Raufer, professeur à l'Institut de Criminologie. Citons, par exemple, Youssef Djamil Abdelatif, richissime financier saoudien actionnaire de Sony, qui offrit un million de dollars à Ahmed Simozrag, l'un des trésoriers du FIS. Pour ce qui est de l'aide privée, les hommes d'affaires saoudiens possédant des fortunes colossales continuent de financer tel ou tel mouvement. Le saoudien Oussama Bin Laden, dont la fortune est estimée à 300 millions de dollars (1,8 milliard FF), est ainsi considéré comme l'un des plus importants financiers des islamistes dans le monde. Officiellement désavoué aujourd'hui par le royaume saoudien, et réfugié en Afghanistan, le milliardaire continue de financer les réseaux islamistes sunnites à travers le monde. Financier des Taliban, qui lui sont redevables et refusent pour cela de le livrer aux Américains, Bin Laden reste en contact étroit avec sa famille, l'une des plus riches du Royaume séoudien, ainsi qu'avec le clan ultra puissant des Sudaïri, auquel appartient le prince Turki Ibn-Fayçal, chef des services secrets séoudiens ­ avec qui Bin Laden avait créé la " Légion islamique " afghane dans les années 80, milice directement soutenue par la CIA et Riyad. Ibn-Fayçal demeure en étroite relation avec les Talibans, en particulier avec le Mollah Omar, leur chef suprême. Aujourd'hui, Bin Laden est d'autant plus dangereux pour les Américains qu'il constitue une preuve compromettante démontrant que " l'ennemi islamiste ", tant désigné depuis peu par la presse et le pouvoir américains, a été enfanté et réveillé par Washington.

Sionisme et islamisme

Fortement préoccupé par le nationalisme arabe et le terrorisme palestinien (FPLP, Fatah) et voulant saper l'emprise de l'OLP, Israël favorisa également, dès les années 1970, l'émergence des mouvements islamistes palestiniens dans les territoires occupés. " L'OLP étant considéré comme le pire ennemi , raconte Victor Ostrovsky (membre du Mossad jusqu'en 1988), le Mossad avait tendance à croire que tout ce qui discréditait les Palestiniens était bon à prendre " . Pour Tel Aviv, l'État irakien et les mouvements nationalistes arabes socialisants étaient plus dangereux que l'Iran islamiste. Bagdad était en train d'acquérir la première industrie nucléaire civile du monde arabe, grâce à une coopération scientifique avec la France, qui s'apprêtait à vendre à l'Irak un réacteur nucléaire de 700 mégawatts. Les deux pays insistaient sur l'utilisation civile du réacteur, supposé fournir de l'électricité pour Bagdad, " mais Israël craignait qu'il serve à fabriquer des bombes atomiques destinées à l'anéantir " . C'est ainsi que le service d'espionnage de l'armée israélienne, Aman, décida de stopper par la force les projets nucléaires de Saddam Hussein (assassinat du physicien Yaya El Meshad à Paris ; destruction du réacteur nucléaire entreposé à la Seyne-sur-Mer en mai 1981 ; destruction de la centrale atomique de Tuwaïtha en juin 1981). Américains et Israéliens ne voulaient pas concéder aux Irakiens laïques ce qu'ils avaient toléré du Pakistan fondamentaliste. Quelques années plus tard, l'affaire de l 'Iran-Gate (ou Iran-Contra) apportait la preuve qu'une entente, tactique, certes, a existé entre l'Iran khomeinyste, Israël et les Etats-Unis, lesquels conclurent des contrats de ventes d'armes avec l'Iran. " Le colonel Olivier North et Robert MacFarlane , munis de passeports irlandais, se rendirent en Iran en mai 1985 pour y conclure l'accord , explique Victor Ostrovsky . L'argent de cette vente était destiné à acheter des armes pour les Contras du Nicaragua (...). Dans le même temps, Israël vendait secrètement pour 500 millions de dollars d'équipement militaire à l'Iran " .

L'étonnant "lâchage" du Chah par l'administration Carter

D'après l'universitaire iranien Houchang Nahavandi, la Savak (Organisation de la Sécurité et des Renseignements de l'État, mise sur pied par la CIA et le Mossad), sera l'un des principaux facteurs de déstabilisation interne de l'Iran impérial, lorsque le pro-américain Teymour Bakhtiar en prendra la direction de 1953 à 1960. Après le limogeage de ce dernier, qu'ils déploreront vivement, les États-Unis auront beau jeu, entre 1961 et 1979, de dénoncer les violences d'une organisation qu'ils avaient contribué à mettre en place mais qu'ils craindront vite de ne plus pouvoir contrôler. De fait, à partir de 1961, les relations entre le Chah et l'administration Kennedy seront de plus en plus tendues et l'ambassadeur Averell Harriman inaugurera une campagne de disqualification de l'Iran impérial, " exigeant de profonds changements en matière de droits de l'homme" . Les démocrates étaient-ils conscients que cette campagne contribuait à légitimer de facto le camp khomeyniste ? Dans le cadre de la "révolution blanche" , entreprise entre 1963 et 1978, l'Iran sera pourtant entièrement transformé et modernisé, de manière autoritaire certes, mais c'était là, d'après le Chah, le prix à payer pour un décollage en flèche : équipements urbains, infrastructures routières et ferroviaires, aviation civile, armée, instruction. Certains observateurs émettront alors l'hypothèse que les Américains n'auraient pas vu d'un très bon ¦il le développement économique de l'Iran. D'où la thèse d'un appui secret accordé à Khomeyni. " La Révolution iranienne aurait été montée secrètement par les dirigeants américains. Fanatisme islamique et marxisme athée ne pouvant pas aller de pair, la promotion des principes coraniques, en bloquant toute modernisation dans les pays musulmans, profiterait idéalement au capitalisme américain et oc