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Égypte, Pape François, wokisme. Entretien entre le Pape copte Théodore II et Alexandre del Valle

À l'occasion d'un déplacement récent en Égypte, Alexandre del Valle a pu rencontrer le pape Théodore II, autorité suprême de l'Église copte. Au cours d'un long entretien, ils évoquent la situation des Coptes dans le pays, la situation géopolitique, ses relations avec les autres dignitaires religieux.





Le Pape Théodore II (Tawdrus II, en arabe), plus haute autorité de l’Eglise copte-orthodoxe égyptienne et mondiale, instaurée par l’apôtre Saint Marc, représente 8 à 16 millions d’Egyptiens coptes sur un total de 105 millions d’habitants, ce qui en fait la plus importante communauté chrétienne dans un pays arabe. Homme de haute culture, ce chimiste de formation autant que théologien a été élu en novembre 2012 et ,depuis lors, dans le cadre d’une relation sans précédent avec le pouvoir présidentiel, il travaille à renforcer « l’union patriotique » entre Chrétiens et musulmans, tant dans le cadre du dialogue interreligieux que face à l’islamisme des Frères musulmans ou jihadiste).


Pareille rencontre avec le Pape Theodore II, assortie de la visite du siège patriarcal, de la cathédrale attenante et du tombeau de Saint Marc, ne peuvent laisser indifférent tout chrétien. Cette audience auprès du Pape copte Theodore II a été un moment essentiel pour une compréhension de l’une des plus vieilles églises chrétiennes de l’Orient et d’Afrique — à égalité avec Antioche ou Ephèse —, mais aussi de l’Égypte du président Al-Sissi, présenté comme le “raïs” le plus favorable aux chrétiens égyptiens jamais arrivé au pouvoir. Une relation au beau fixe avec la présidence qui pourrait faire réfléchir ceux qui accusent l’Égypte de « violer les droits de l’Homme » sans jamais mentionner l’amélioration du statut de la plus grande minorité́ religieuse du pays.


Une Église copte « patriotique » qui regrette que l’Occident respecte de moins en moins les valeurs chrétiennes


Tandis que la France laïcarde fait interdire des statues de la Vierge ou des crèches dans des mairies ou des lieux publics, Théodore II s’est félicité́ que depuis l’arrivée du président Al-Sissi (fin 2013) — qui a mis fin à̀ la présidence du Frère musulman Mohamed Morsi sur demande de 30 millions de manifestants effrayés par la dérive totalitaire — les chrétiens n’ont jamais été aussi choyés : les églises sont rénovées ou construites en masse suite à l’abolition par al-Sissi d’une vieille loi ottomane qui exigeait un décret présidentiel pour rénover les simples toilettes d’une église! ; les députés chrétiens au Parlement sont passés depuis 2013 de 5 à 40, puis le nombre de sénateurs de 1 à 30 ; les agressions contre les coptes, jadis impunies sous les ex-présidents Hosni Moubarak et Mohamed Morsi (notamment les enlèvements de femmes chrétiennes et meurtres de chrétiens ou attaques d’églises et de monastères, aujourd’hui rares), sont très lourdement punies, parfois même pas la peine capitale…


Pour nombre d’Egyptiens, y compris les Musulmans (exceptés les islamistes radicaux, bien sûr), les coptes sont la « mémoire de la nation égyptienne », le « lien entre l’époque des Pharaons et l’Égypte arabo- musulmane ». Le Pape Théodore II définit d’ailleurs son Église comme une « Eglise patriotique », ce qui détone avec le sans- frontiérisme de François et de tant de clercs catholiques européens… Rappelons qu’Al Sissi a fait récemment inaugurer, dans la nouvelle capitale du pays (al‘Aàsima al jadida) une gigantesque cathédrale chrétienne copte — copie conforme de sa jumelle inaugurée il y a plus d’un demi-siècle au Caire — et qu’il a permis la construction de centaines d’églises dans tous le pays, d’ailleurs visibles partout et fréquentées et flambant neuves avec des croix imposantes en haut des dômes, ce qui tranche avec la dhimmitude des chrétientés d’autres pays musulmans…


Le “retour au pays” des coptes


Théodore II nous a agréablement surpris lorsqu’il a affirmé qu’après des décennies d’émigration de millions de Coptes égyptiens vers l’étranger — de l’Europe à l’Australie, en passant par les Etats-Unis ou les îles Fidji — un mouvement de retour au pays de nombreux coptes est perceptible. Plus étonnant encore, il a déploré les dérives woke des pays occidentaux, qui « mettent de plus en plus à mal les traditions des chrétiens, ce qui préoccupe nos frères coptes égyptiens » au point que « certains préfèrent revenir dans leur pays d’origine afin que leurs enfants préservent leurs traditions familiales malmenées en Europe », ajoutant que ces valeurs traditionnelles sont « conservées par les coptes, y compris les jeunes, qui pratiquent avec ferveur leur religion ». Enfin, concernant les relations avec l’Eglise catholique, elles sont apparemment au beau fixe : « Nous sommes amis, nous parlons souvent. Et le 10 mai nous pourrons célébrer un demi-siècle de fraternité », nous déclare fièrement et non sans une certaine affection le Pape copte Théodore II à propos de son homologue François, avec qui il échange « fraternellement et très régulièrement ». Dans le cadre du dialogue bilatéral entamé il y a 50 ans par Shenouda III (le prédécesseur de Théodore II), qui rencontra Paul VI en 1973 — mettant fin à des siècles de divisions entre les deux Églises —, c’est aujourd’hui « Tawdrus II » qui se félicite des progrès réalisés dans les relations entre l’Église d’Égypte et le pape François.


Valeurs actuelles. Il y a quelques jours, le Pontife François vous a amicalement qualifié d’« homme bon, d’homme de Dieu ». Souhaitez-vous lui envoyer un message en ces jours compliqués ?

Théodore II. Nous parlons souvent et aujourd’hui je prie Dieu pour la longévité et la santé, je le remercie pour ses visites en tant que messager de paix et d’amour à travers le monde, et encore une fois pour la visite en Egypte en 2017, c’était très important.


Votre première visite à l’étranger en tant que Pape avait été le Vatican, reçu par votre homologue catholique le Pape François. Pourquoi ce choix?

Nous sommes vraiment deux amis, sur le plan personnel et spirituel. On se parle souvent au téléphone. Il y a d’ailleurs une journée consacrée à l’amitié fraternelle entre les deux Églises, le 10 mai, et cette année, nous célébrerons un demi-siècle de fraternité.


Pouvez-vous nous donner une “géographie religieuse” de l’Égypte ?

Nous sommes environ 15 millions et nous vivons avec 90 millions de musulmans. Parmi les 7 millions d’Égyptiens à l’étranger, plus de 2 millions sont des Coptes. Il y a plus de 500 églises coptes à l’étranger et 12 monastères dirigés par des hommes et des femmes. Nous sommes présents dans 100 pays, dont les Etats-Unis, le Canada, l’Amérique latine, l’Europe, le Golfe Arabo-Persique, l’Asie, jusqu’en Australie, et même une petite communauté également aux îles Fidji.


Les relations avec le pouvoir égyptien se sont-elles améliorées ces dernières années ?

Nous avons d’excellentes relations avec le président Al Sissi, je dirais même confidentielles : nous nous voyons plusieurs fois par an et il visite personnellement la cathédrale de Saint Marc, ici tous les 6 janvier, pour le Noël copte. Nous avons également des relations étroites avec le gouvernement et le Parlement. Je rappelle que nous avons 40 députés à la Chambre et 30 au Sénat, et, pour la première fois, il y a un copte à la tête de la Haute Cour constitutionnelle (la plus haute instance judiciaire du pays, ndlr). Nous avons aussi de bonnes relations avec le Grand Imam d’Al Azhar, Ahmed al- Taiyeb, que nous rencontrons souvent.


Avec la guerre en Ukraine qui dure depuis plus d’un an, les relations avec l’Église russe se sont-elles détériorées ?

Nous avons de bonnes relations avec l’Église russe et nous n’acceptons pas la division de l’Ukraine et de son Église, hélas divisée en deux mais qui est pour nous celle de Russie. Une guerre absurde est en cours qui n’a aucun sens. J’en appelle à l’Occident qui soutient l’Ukraine afin qu’il mette fin à cette guerre qui a une influence fort négative jusqu’ici aussi. Les orthodoxes orientaux et slaves sont tous nos frères, nous avons un rôle à jouer en Égypte.


Quelle est votre priorité en Égypte auprès de vos fidèles ?

La première responsabilité est spirituelle, former des êtres humains, la seconde est de servir la société, et pour cela, nous construisons des écoles et des hôpitaux coptes pour tous les citoyens.


Pourtant, vos églises ont subi des attentats, dont la cathédrale Saint-Marc, attaquée en 2016 par 12 kilos de TNT… Pourquoi ?

Pendant des années, certaines églises ont été ciblées par des terroristes endoctrinés et venus de l’étranger. Le 14 août 2013, avant la nomination du président Al Sissi, près de 100 églises ont subi des attaques ou des dégâts, certaines ayant été incendiées… Mais le président Abdelfattah Al-Sissi a donné au pays une ligne tout à fait différente et depuis, la situation s’est beaucoup améliorée. Ces attaques étaient en fait dirigées contre l’unité nationale entre coptes et musulmans, aujourd’hui à nouveau forte, donc contre les valeurs que sont l’équilibre et la stabilité de l’Égypte. La seule différence entre musulmans et chrétiens est que nous prions dans les églises et eux dans des mosquées, mais nous sommes tous des Égyptiens et nous nous respectons.


Vous ne souscrivez pas aux dires de certains occidentaux chrétiens qui ont déploré ces dernières décennies les persécutions des chrétiens en Egypte ?

Je tiens à préciser que la définition juste de “persécution” fait allusion non pas à toute sorte d’attaque perpétrée par n’importe qui contre des chrétiens, des églises ou des biens, mais à des attaques d’État, donc officielles. Or, en Égypte, à par sous les Frères-musulmans du président Morsi, il n’y a jamais eu de persécutions d’Etat, mais, par contre, il y a eu parfois du laxisme et des complicités, comme on s’en souvient sous les présidence Moubarak ou Morsi, lorsque, pour faire monter les enchères vis-à-vis des pays européens, des attaques de chrétiens par des groupes jihadistes, d’ailleurs téléguidés par des organisations étrangères sont restées impunies. Nous avons donc souffert d’attaques isolées, certes graves et nombreuses, mais elles ont eu lieu à l’époque en général loin du pouvoir central et en zones rurales incontrôlables, et quand elles ont frappé la capitale ou Alexandrie, les jihadistes ont également frappé des lieux de culte musulmans. Je peux donc vous assurer en ma qualité de garant des chrétiens du pays et d’interlocuteur du pouvoir, que les choses se sont énormément améliorées depuis fin 2013 et la présidence d’Al-Sissi : les cas d’attaques contre des femmes et filles coptes prises à leurs familles ou de meurtres de chrétiens sont aujourd’hui très rares et très durement punies. Et les tribunaux, jadis peu saisis par les intéressés par peur des représailles des attaquants, sont maintenant très investis, et cela depuis l’arrivée de notre président al-Sissi qui en a fait un véritable point d’honneur.


Il y a encore quelques années, même pour réparer une simple toilette dans une église, il fallait un décret présidentiel. Aujourd’hui, des églises sont en construction partout dans le pays. Que s’est-il passé ?

La loi que le gouvernement égyptien a approuvée en 2016 pour ériger de nouvelles églises (ou régulariser celles qui existent déjà, ndlr), a été la première du genre, le début d’une nouvelle ère pour les chrétiens du pays mis sur un même pied d’égalité avec nos frères musulmans. Auparavant, je rappelle que chaque intervention, même minime comme la rénovation des toilettes, devait recourir à un vieux texte de l’Empire ottoman qui exigeait un décret présidentiel, et c’est ce texte que le président al-Sissi a justement fait abolir afin de permettre facilement les constructions et rénovations d’églises.


Combien ya-t-il d’églises en construction ?

Des églises nouvelles sont édifiées dans le pays à raison d’une par mois ! Nous essayons dans ce contexte positif de construire des églises dans chaque nouvelle ville, sachant que le Président Al-Sissi tient beaucoup à ce que tous les chrétiens de toute l’Égypte puissent prier librement et sereinement sans entraves puis célébrer leurs fêtes et cérémonies religieuses et communautaires. À ce jour, il y en a plus de 3000 en Égypte, mais de nombreuses régions ont encore besoin d’églises, et le gouvernement nous le permet et nous aide dans cette mission d’équité entre tous les cultes. Il a d’ailleurs souvent rappelé, lors de déclarations inédites, publiques et ferventes, que l’Église copte et les chrétiens d’Égypte, arrivés dans le pays sous l’ère des Ptolémées et des Byzantins, sont la mémoire de l’Égypte, un trait d’Union entre l’Égypte des Pharaons dont nous sommes les héritiers et celle de l’arabité et de l’islam.





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